Voter ou ne pas voter : les contributions de Badiou et Vacarme

Alain Badiou ne s'en est jamais caché : il ne vote pas. À tout le moins, il ne vote plus. Depuis 1968 exactement. Dans son dernier petit opuscule Sarkozy : pire que prévu ; les autres : prévoir le pire, Alain Badiou explique même dès la préface qu'il fut un « militant discipliné », fils du maire de Toulouse, qui mena campagne électorale pour un candidat social-démocrate, et qui fut, dans sa vingtaine, de toutes les batailles socialistes.

Alain Badiou ne s'en est jamais caché : il ne vote pas. À tout le moins, il ne vote plus. Depuis 1968 exactement. Dans son dernier petit opuscule Sarkozy : pire que prévu ; les autres : prévoir le pire, Alain Badiou explique même dès la préface qu'il fut un « militant discipliné », fils du maire de Toulouse, qui mena campagne électorale pour un candidat social-démocrate, et qui fut, dans sa vingtaine, de toutes les batailles socialistes.

À lui barrer la route, toute tracée, du « brillant parlementaire et homme d'état réformateur » qu'il aurait dû devenir : le printemps 1968. Il est, comme beaucoup de ses camarades, sommé de passer des estrades à la rue, des hauts-parleurs aux pavés. Aux cris de « élections piège à cons ! » succèdent les législatives qui voient De Gaule l'emporter haut la main. Dès lors, pour le jeune Badiou, c'est assez clair : les élections sont « un traquenard redoutable bien plus qu'un rite débonnaire ». Depuis, il se félicite de n'avoir plus participé à cette « procédure d'état ». Il ne faut pas se tromper d'ennemi concernant Alain Badiou : s'il a passé ses « années rouges », les années pré-Mitterand, à combattre la bourgeoisie et le capitalisme, son véritable ennemi était incarné par la gauche parlementaire, et tout ce qu'elle représentait de « paralysie mentale, de trahison historique et de duperie consensuelle ». Cette gauche mitterandiste qui a installé l'islamophobie – « ce cancer intellectuel » – dans les débats politiques ; qui a déchaîné les foudres de la dérégulation financière ; qui a installé durablement la rigueur ; qui a perpétué la France-Afrique et qui a fait l'éloge, Tapie héro surgissant, de « l'esprit d'entreprise ». Et il en passe, évidemment, tant les exemples sont nombreux. Badiou balaie d'un revers de la main l'idée selon laquelle le succès de la gauche crée des circonstances plus favorables pour la politique réelle que ne le fait la droite. Au nom de quoi faudrait-il – à part bien sûr la satisfaction personnelle d'assister à une humiliation publique de Nicolas Sarkozy – « se faire l'agent électoral de ceux qui incarnent l'autre version du pire […] qui vous administrent le somnifère des vaines espérances ? ». S'abstenir ne suffirait pas : Badiou exhorte à recouvrer une politique vraie, une action-pensée politique dans laquelle la vote est tout simplement absent. Pour cela, il appelle à cultiver une certaine « indifférence au vote ».

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L'indifférence au vote, c'est justement ce à quoi font allusion les 13 signataires de la tribune intitulée « Occupons le vote » parue dans la revue Vacarme #58 de cet hiver 2011/12. À la petite différence que les signataires de chez Vacarme appellent, contrairement à Badiou, à voter. Ce simple « moment procédural » qui n'est en rien « l'alpha et l'omega de la vie politique française ». Un vote qui mérite d'être désacralisé, puisqu'il doit être pris en compte en tant que partie d'une lutte plus ample, d'une « bataille perpétuelle » – Vacarme reprend l'expression de Foucault – dans laquelle le vote constitue bien un moment incontournable. Les auteurs de Vacarme sont d'accord pour concéder aux abstentionnistes (ou aux adeptes du vote blanc) quelque raison de ne pas aller voter : remplacer un chef par un autre, cautionner le jeu des campagnes et des programmes sans ambition, et surtout – point d'accord avec Badiou – constater la négation démocratique flagrante qu'a constitué le référendum sur le projet de traité constitutionnel – dès lors, pourquoi voter?. Vacarme balaie également d'un revers de la main les arguments fallacieux du vote utile, du « voter blanc c'est de facto voter Sarkozy » ou, pire encore, l'argument sartrien selon lequel « ne pas vouloir choisir, c'est encore choisir ». Il convient donc raisonnablement de jeter ces arguments en pâture. Vacarme énumère une suite d'arguments ni grandiloquents ni dépassionés parmi lesquels, le premier et le plus « faible » d'entre eux : le voter contre. Sans être d'une rigueur intellectuelle à toute épreuve, l'argument mérite tout de même d'être réévalué à l'heure du bilan quinquennal du candidat sortant : le racisme obsessionnel érigé en vertu d'état, le démantèlement systématique des services publics devenu fondateur des valeurs libérales, ou la culture rabaissée à un vaste passe-temps bourgeois de prolétaires paresseux – avant que Carla ne suggère quelque Stephan Zweig et que Raphaëlle Bacqué en fasse une condition sine qua non de tout mandat présidentiel –, sont autant d'arguments qui méritent bien un vote contre. « Parce que nous sommes fatigués d’une clique raciste, xénophobe, autoritariste, nous prendrons donc avec joie le chemin du vote-sanction, comme l’appellent les journalistes ». Et on peut difficilement être contre. À l'argument consistant à dire que quelque soit l'avatar de la gauche plurielle qui nous sera présenté, il ne changera pas d'une once de yard la direction qu'a pris le néo-libéralisme déchaîné ces dernières vingt années, il convient de répondre que, selon Vacarme, « là n'est pas la question » – là où Badiou dit « tout la question est ici ». La question est : peut-il être pire ? Et la réponse est : objectivement, non. Donc ne pas voter et abandonner au néo-libéralisme les leviers institutionnels serait pure illusion. Mieux vaut préférer « l'équipe B du capitalisme, non pas parce qu'elle est meilleure, mais parce qu'on peut espérer davantage lui résister ». Une fois le vote désacralisé, il devient un « moment » de la bataille : le moment où l'on choisit, parmi les candidats, celui sur qui la critique a le plus de chance de peser. Et, à défaut, le régime sous lequel les mouvements de gouvernés – associations, syndicats, et tout mouvement ayant un dessein politique au sens large – ont le plus de chance d'exister. Vacarme conclut donc que « voter à gauche, fût-ce pour des candidats un peu désolants, c'est donc choisir de restaurer un climat propice à la conflictualité sociale ».

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Le « conflit social » n'est pas courant dans le vocabulaire de Badiou autant que la « révolution ». Et son postulat est que, dans un contexte d'insurrection souhaitable – que l'on peut raisonnablement envisagé compte-tenu des évènements en Europe et aux États-Unis –, les élections ont toujours servi la contre-révolution, fabriquant par là-même l'unité subjective d'un pays, fiction organisée par l'état. L'exemple vaut pour mai 68 comme pour les récentes insurrections dans les pays arabes. Tous ces mouvements n'ont pas été « assez puissants pour rendre impossible la tenue d'élections », et ont donc laissé libre-court à la fureur contre-révolutionnaire. La règle selon Badiou est assez simple : « les révolutionnaires ne devraient jamais laisser se tenir des élections, et encore moins y jouer un rôle, tant que ce n'est pas eux qui les organisent ». Pour Badiou donc, aller voter c'est cautionner le résultat des élections. Et il prend l'exemple des révolutions arabes : les grand démocrates français qui se réjouissaient des insurrections citoyennes et de la tenue d'élections « démocratiques » n'ont jamais été autant anti-démocrates que quand il leur a fallu protester contre l'arrivée au pouvoir de partis religieux. Drôle de conception des démocrates que celle de la « bonne majorité ». Ce que Badiou appelle le « totalitarisme parlementaire » – oxymore intéressant – ne souffre aucune exception : il est le prolongement du capitalisme, la meilleure manière de protéger et de perpétuer la liberté de s'enrichir sans limites, le respect du droit de propriété, la confiance dans les banques et la souveraineté des marchés. Ce parlementarisme est, selon Badiou, l'argument le plus raisonnable pour que les affrontements politiques ne prennent pas la forme d'une guerre civile. Dès lors le parlementarisme est une « fiction », un « imaginaire » démocratique offert au peuple, au sein duquel le groupe « la gauche » (au sens large) promet une différence, « promesse qui ne peut être tenue ». Pire : débarrassée des résidus de gaullisme et encombrée à sa droite par un « pétainisme rénové par le féminisme et la laïcité » – comprendre le Front national –, la droite sarkozyste n'a d'autre choix que d'incliner vers sa droite, et la gauche « de jouer les deux rôles du jeu consensuel : le conservateur et le réformateur » – les deux autres rôles politiques étant pour Badiou incarnés par les fascistes et les révolutionnaires. Dès lors la gauche est « une droite de gauche, une gauche de droite », elle incarne le consensus historique, « la vieille bénévolance politique de l'état ». Non seulement la gauche n'a pas eu l'occasion de faire passer, lorsqu'elle en a eu l'occasion, la moindre mesure progressiste – exception faite de l'abolition de la peine de mort qui a été votée dans le même temps par un certain nombre de pays conservateurs –, mais en plus elle est revenue sur à peu près toutes ses promesses sociales. D'où la question : « faudrait-il en plus venir tous les cinq ans s'agenouiller dans l'isoloir devant ces gens ? ».

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Si le postulat de Badiou s'entend, il reste dans une large mesure un présupposé selon lequel le non-être révolutionnaire fait de facto du citoyen un complice du pouvoir en place. Etant entendu que le citoyen révolutionnaire doit renouer avec l'action politique véritable, et se désintéresser de la représentativité parlementaire. Si Vacarme prône le même engagement politique de terrain, l'idée selon laquelle, pour les auteurs de la revue, le choc frontal – et total – serait la seule solution ne tient pas : justement parce qu'elle accule les forces sociales, obligées de lutter non pas pour « arracher des droits, mais pour empêcher qu'ils soient restreints ». Ce que certains appellent déjà la « victoire électorale » – étant entendu « de la gauche », éventuellement plurielle – pourrait servir à ouvrir des brèches. Voter pour pouvoir « délibérer constamment », pour reconquérir des espaces de discussion, des espaces politiques. Pour que « le vote ne soit plus tributaire d'un espace public confisqué aux simples quidams par les seuls partis ». Décider une fois tous les cinq ans pour pouvoir mieux décider chaque jour. Et Vacarme de citer Nicolas de Bonneville : « Il faut que le peuple dont la liberté n'est pas imperturbablement affermie soit toujours sur le qui-vive, il doit craindre le repos comme l'avant coureur de son indifférence pour le bien public et se faire une habitude de contredire et de disputer pour n'être pas la dupe de tant de vertus vraies ou affectées par lesquelles on pourrait le tromper ». Si notre liberté n'est pas totalement affermie, nous conviendrons du fait qu'il est temps de la reconquérir. Quant à savoir si cela passe par le vote... à vous d'en juger.

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