Enseignants-chercheurs : Nicolas Sarkozy a-t-il commis une erreur ?

Il y a peu, les membres de l’auguste Académie des Sciences ont publié un communiqué condamnant le discours tenu le 22 janvier par Nicolas Sarkozy au sujet des enseignants-chercheurs de notre pays.
Sarkozy et la Recherche © GEPetcompagnie

Il y a peu, les membres de l’auguste Académie des Sciences ont publié un communiqué condamnant le discours tenu le 22 janvier par Nicolas Sarkozy au sujet des enseignants-chercheurs de notre pays. Non, on ne rêve pas ! Les Sages de l’Académie des sciences, ces scientifiques posés et raisonnables, pas gauchistes pour un sou, et dont la plupart sont favorables aux réformes actuelles de l’enseignement supérieur et de la recherche, ont désavoué, bel et bien, le Président de la République. Sortant de leur proverbiale réserve, ils ont tenu à exprimer de la façon la plus publique qui soit, « la vive émotion » (c’est leur terme) qu’a soulevée parmi eux l’appréciation très négative portée par M. Sarkozy au sujet du milieu scientifique français.

 

 

Il faut dire que le Président n'y était pas allé avec le dos de la cuillère : durant son discours devant un aréopage de chefs d’entreprises, de directeurs de grandes écoles et de présidents d'universités, il avait évoqué le caractère «médiocre» de la recherche française, ses « structures obsolètes » et son « immobilisme », puis il s’était mis à plaisanter au sujet des chercheurs Français qui sont incapables de voir la réalité en face, c’est-à-dire, notamment, d’admettre que leur taux de productivité, selon d'obscurs calculs élyséens, est inférieur de 30 à 50% à celui de leurs confrères britanniques.

 

 

Il est à croire que Nicolas Sarkozy n’a jamais feuilleté l’œuvre du grand sociologue américain Erving Goffman. Sans quoi, il saurait qu’un des principaux dangers dans la vie sociale, c’est de faire perdre la face à son adversaire. On peut vaincre cet adversaire, on peut lui imposer sa loi, on peut se faire obéir de lui, mais dès lors que, de surcroît, on l’humilie, et qu’on fait rire à ses dépens, on touche à ce que cet adversaire avait de plus précieux, à savoir sa face. Sa face, c’est-à-dire selon la définition qu’en donne Goffman, « la valeur sociale positive qu’une personne revendique à travers la ligne d’action qu’elle adopte au cours d’une interaction ».

 

 

Si par exemple, vous vous présentez, aux autres, comme étant un chercheur, vous attendez que les autres respectent cette prétention de votre part au cours de l’interaction qu’ils ont avec vous, et qu’ils respectent aussi la valeur sociale positive attachée à la profession de chercheur. Qu’ils commencent à tourner en dérision votre prétention à être un vrai chercheur ou à plaisanter, devant vous, au sujet de ces fainéants de chercheurs improductifs dont vous faites partie, et c’est votre face qui est mise en danger. Goffman insiste sur le fait que lorsque leur face est mise en péril, les individus sont capables d’avoir des réactions imprévisibles et souvent extrêmement violentes et agressives. Les escrocs et les spécialistes des petites arnaques, que Goffman a beaucoup étudiés, le savent bien : c’est pourquoi ils s’efforcent de « calmer le jobard », comme ils disent, c’est-à-dire de rassurer celui qu’ils ont roulé et escroqué sur le fait que sa face n’a cependant pas été atteinte. Si ce travail de préservation de la face n’a pas lieu, le jobard est bien capable de se mettre en colère et de faire des histoires: or, c’est ce que les escrocs veulent éviter à tout prix.

 

 

L’analyse de Goffman est profonde. Elle suggère d’abord que ce n’est pas le fait d’être un perdant ou un dominé qui nous révolte mais plutôt le fait que notre face, c’est-à-dire la valeur sociale positive que nous attachons à ce que nous pensons être, a été bafouée. Elle suggère ensuite que le plus important pour les dirigeants politiques, s’ils veulent parvenir à leurs fins, est de faire comme les escrocs et les spécialistes de l’arnaque, c’est-à-dire de renoncer au plaisir d’humilier ceux qu’ils dominent et qu’ils roulent dans la farine. M. Sarkozy n’avait pas suivi ce conseil quand, il y a quelques mois devant ses amis de l’UMP, il avait cru utile d’ironiser sur la grève qui, désormais selon lui, « ne se voit plus en France » – ce qui était une offense gratuite et donc inutile au monde syndical. Il vient de réitérer la même erreur en traitant de « médiocre » la recherche française, sans imaginer visiblement que les Sages de l’Académie des Sciences prendraient l’insulte pour eux.

 

 

Références : Erving Goffman, Les rites d’interaction, Minuit, 1974 ; « Calmer le jobard. Quelques aspects de l’adaptation à l’échec », in Isaac Joseph et alii, Le parler frais d’Erving Goffman, Minuit, 1989, p. 277-300.

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