Le symptôme des librairies

Au milieu de l'évidente impréparation du confinement, la décision d'interdire la vente des livres dans les grandes surfaces sonne comme un signal d'alerte, un symptôme d'une folle fuite en avant irréfléchie. Au delà de l'inquiétude légitime du monde du livre, comme de nombreux autres secteurs culturels et/ou économiques, peut-être serait il temps, enfin, de se poser quelques questions.

Nous allons , de nouveau, vivre de longues semaines, peut-être plusieurs mois, prisonniers d’une situation qui nous dépasse, avec le sentiment que tout s'impose à nous. Le sentiment que les réponses sanitaires, économiques et sociales décidées par ce gouvernement ont été improvisées en quelques jours. Comme si l’idée qu’une deuxième vague de l’épidémie puisse nécessiter un nouveau confinement n’avait jamais été envisagée, dans une sorte de déni absurde: « un nouveau confinement ne doit pas avoir lieu, ce serait une catastrophe pour l’économie, et nous n’allons donc à aucun moment préparer de plan de confinement puisque ce confinement ne doit pas avoir lieu ».

Ce gouvernement a choisi un autre plan, qui a échoué, et cela arrive, mais il n’y avait pas de plan B. Les modalités du confinement n’ont pas été réfléchies, planifiées, et par voix de conséquence pas un seul instant débattues. Les choix et les arbitrages politiques ont été faits dans l’urgence, au dernier moment, sans aucun débat public. Le problème est que par la force des choses, ces règles sanitaires deviennent les règles de nos vies.
Je n’ai aucune compétences pour savoir ce qu’il fallait faire, ni si d’autres choix ou d’autres décisions auraient été nécessaire pour endiguer l’épidémie. Mais je constate qu’enfermé dans le déni, dans le refus d’entendre tout ceux, y compris au sein du Conseil scientifique, qui alertent depuis des mois sur le risque d’un retour massif de l’épidémie, ce gouvernement continue de décider seul. Sans que la manière dont est ainsi organisée notre existence ne soit l’objet d’un véritable débat public.

Le gouvernement par la voix de son premier ministre Jean Castex nous annonce qu’à partir du 3 novembre, une liste des biens essentiels autorisés à la vente  dans les supermarchés sera établie. Ainsi, donc, le premier ministre et son gouvernement va décider seul de ce qui est essentiel, et de ce qui ne l’est pas. Or cette question est éminemment politique.

Chacun mesure qu’une vie réduite au travail et à des activités biologiquement vitales, manger, boire, dormir, est désespérante. Ce qui est essentiel, ce qui doit être préservé dans les pire moments ne va pas de soi. Chacun de nous a en lui la liste de ce qui lui est indispensable pour que sa vie ait un sens. Voir ceux qui nous sont chers, flâner, boire des verres en terrasse, danser toute la nuit, lire, écouter des concert, faire du sport, acheter des vêtements, etc, la liste de nos essentiels est longue, et singulière pour chacun de nous....

Il ne s’agit pas un seul instant de remettre ici en question la priorité absolue de préserver les vies, d’éviter à tout prix la saturation des hôpitaux, et de prendre soin les uns des autres en respectant les consignes.

Chacun est conscient que la situation impose de faire des choix, de renoncer à certains aspects heureux de sa vie durant le temps nécessaire à endiguer l’épidémie. Ce choix, de ce qui est essentiel ou ne l’est pas, est un choix politique. Il ne saurait être imposé par une poignée d’hommes et de femmes au sommet de l’état. Il est nécessaire d’éviter un effondrement économique, nécessaire d’apporter la meilleure réponse sanitaire possible, et tout aussi nécessaire de préserver le partage de pensées, d’émotions, d’échanges et d’affection. Mais l’équilibre entre ses trois nécessités est un choix éminemment politique, un choix de société, jamais mis en débat depuis le début de cette épidémie.

La polémique de ces derniers jours autour de l’ouverture ou fermeture des commerces de proximité et des librairies en particulier en est un bel exemple. Faute de préparation, des décisions contradictoires sont prises dans l’urgence et créent des situations absurdes. Il est absurde d’arriver à une situation où les livres vont être interdits à la vente dans les grandes surfaces autorisées à continuer leur activité. Cela n’a aucun sens, et chacun le sait et le sent. Mais cette cacophonie autour du livre, aussi ubuesque soit elle, dramatique pour le monde de l’édition et du livre, n’est qu’un symptôme parmi d’autres de l' échec politique d’une gouvernance autoritaire. La cacophonie autour du livre n’est qu’un fragment dans le fracas assourdissant du chaos général.


Faute de débat public et de préparation, les hôpitaux vont de nouveaux être saturés, les personnels soignants débordés et épuisés, et nous allons compter les morts. Faute de débat public et de préparation, de nombreux salariés du secteur public et privé vont s’exposer au risque de tomber malades ou de transmettre la maladie à leurs proches. Faute de débat public et de préparation, les plus démunis seront un peu plus démunis encore et livrés à eux même.

Ce gouvernement traite cette épidémie comme un état transitoire, une crise temporaire, qu’il nous demande de traverser en serrant les dents, en attendant de pouvoir revenir à la normale du « business as usual ». Il serait peut-être temps, à l’inverse, de considérer cette épidémie, en particulier son ampleur, comme la conséquence du « business as usual », de ses failles sociales, économiques, et politiques. La destruction des services publics. Les inégalités sociales, où l’accès aux soins et à un logement décent, ne sont pas garantis pour tous. La grande distribution comme principal canal de distribution des aliments . Les concentrations urbaines, les transports imposés entre lieu de travail et logement. La production de biens inutiles, ou toxiques, préservée au nom de l’emploi. Tout cela nourrit la propagation du virus, et rien de tout cela n’est sérieusement remis en cause.
Pire, au nom de l’urgence, au nom de « la crise imprévisible », chacun est sommé de taire ses désaccords, de sauver à tout prix un écosystème économique et social , dans une grande fuite en avant désespérée, pourtant à la source d'autres drames à venir,

Car derrière le déni du retour massif de l’épidémie, se cache d’autres dénis, plus terrifiants encore. D’autres dangers nous menacent à l’échelle planétaire. Pas plus qu’il n’a anticipé et planifié notre gestion collective de l’épidémie à son pic, ce gouvernement n’anticipe ni ne planifie en rien les conséquences du dérèglement climatique. Or ces conséquences existent déjà, même si nous n’en subissons pas encore ici , en France, toute l’intensité. Dans vingt, trente ans, ces conséquences seront dramatiques. Nous compterons les morts. Nous verrons la destruction du vivant, des espèces, les économies renversées, les populations condamnées à l’exil.
Et le risque est grand alors, comme aujourd’hui, que faute d’anticipation, les réponses soient décidées dans l’urgence, avec autorité, sans débat, pour maintenir jusqu’au bout le « business as usual ».

Je comprends les inquiétudes du monde de l’édition et du livre. Je fais partie de ce monde, et je suis inquiet moi aussi.
Le monde de la culture est si malmené, si peu entendu, depuis des années… Mais je crois que nous commettons une erreur en demandant des exceptions au nom de la singularité de l’art, de sa nécessité supérieure à d’autres nécessités. Je crois à l’inverse qu’il nous faut plus que jamais faire corps avec ce qui nous entoure.

Ce que nous demandons pour nous, nous devons le demander pour tous. La question que soulève la « gestion de crise » des librairies est plus vaste, plus profonde que son symptôme dans l’instant. Bien sûr, là, dans l’immédiat, devant le fait accompli, nous devons limiter autant que possible les dégâts. Mais il est tout aussi urgent de relier ce qui nous menace à ce qui menace chacun, et de trouver notre place au sein du combat pour proposer une autre histoire. Il y a un combat de l’imaginaire à mener. Nous ne pouvons pas, dans le monde du livre en particulier, nous contenter d’espérer le retour du « business as usual ».


Il serait temps que nous construisions nous aussi une autre histoire, un ailleurs, une autre bifurcation, un autre récit.

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