Essayer de ne plus jouer le jeu

Quelques mots des raisons qui m'ont poussé à annuler ma participation au programme de résidence de la Villa Kujoyama.

La Villa Kujyoma est un des établissements des Instituts Français au Japon, sous la double tutelle du Ministère des affaires étrangères et du Ministère de la Culture. Ce lieu de résidence accueille des artistes sur une période de trois à six mois, sélectionnés pour des projets en lien direct avec le Japon. Je faisais partie des 18 lauréats de l'édition 2020, pour la création d'une bande dessinée en collaboration avec un auteur de bande dessinée japonais. Après mure réflexion, j'ai donc décidé d'annuler ma participation.

Cette décision personnelle est le fruit d’une interrogation politique qui me préoccupe depuis longtemps. La répression violente, seule réponse du gouvernement français à la contestation sociale portée par les gilets jaunes, avait déjà commencé à me faire vaciller. Il me semblait de plus en plus indécent de partir trois mois au Japon, d’être, au delà du projet qui justifiait ma résidence, « en représentation » au sein des Instituts Français pour parler de la culture française et de « mon travail », comme si de rien n’était. Comme si je n’étais pas en désaccord profond avec l’action politique de l’ensemble de ce gouvernement.

Par respect pour les autres candidats qui avaient postulé à la résidence et dont le projet n’a pas eu la chance d’être retenu, je n’ai pourtant pas osé renoncer.

L'épidémie de Covid, ce qu’elle a révélé, s'il en était besoin,  du gouvernement actuel, de ses défaillances et de ses mensonges, de son obstination à poursuivre une politique délétère, a achevé de me convaincre qu’il faut assumer ce désaccord profond et en tirer toutes les conséquences, en particulier cesser de jouer ce jeu institutionnel.

La parole des artistes au sein de Villa Kujyoma est absolument libre, et je n'aurai été empêché de rien. Il aurait été tout à fait possible de participer à cette résidence tout en tenant un discours de contestation et d'opposition au gouvernement français. Mais au delà de l'indécence à aller jouer les contestataires à l'autre bout du monde en étant nourrit et logé par ceux auxquels on prétend s'opposer, c'est leur offrir en gage de leur invitation le capital symbolique, aussi modeste soit il, qui est le vôtre. En réalité, jouer le jeu de l'institution suffit à désarmer toute parole de contradiction. Être invité à la cour du roi à s’asseoir à sa table pour "y parler librement", c'est reconnaître qu'il est le roi, et confirmer sa toute puissance puisqu'on le menace si peu. La séquence présidentielle jouée par Emmanuel Macron lors du dernier festival d'Angoulême était de ce point de vue édifiante. Invitant des auteurs, pourtant pugnaces,  à un déjeuner en échange d'une "écoute de leurs préoccupations", rien ne lui fut plus facile que de transformer cet évènement en une splendide opération de communication, démonstration de sa grande liberté d'esprit et de son immense respect de la liberté d'expression.

Or c'est bien à la toute puissance de ce président, et de son gouvernement, qu'il faut se dérober. Des crises plus graves viendront. Le dérèglement climatique et la destruction de la biodiversité menacent la vie même, et le gouvernement français, comme celui de nombreux pays, n’en prend non seulement pas la mesure mais continue plus que jamais de mener une politique mortifère.

Ce gouvernement n'entend et ne comprend pas plus les exigences de justice, de fin des discriminations, d'équité sociale qui partout se font entendre. Il ne sait qu'utiliser la force publique, police et justice, pour faire taire la contestation et préserver son propre pouvoir.

Renoncer à cette résidence est un acte tout à fait minuscule et absolument dérisoire, et je n'ignore pas le risque de la mise en scène de soi à écrire tout cela ici. A user de bien grands mots, pour une si petite chose. Je n'en attend aucune louange, ni validation. Et il aurait été bien plus lucide de tout simplement ne pas postuler à cette résidence.

En parler ici n'a que l'utilité, bien modeste, de dire publiquement que je ne veux, ni de près ni de loin, apporter la moindre caution, aux actions, y compris culturelles, que mène ce gouvernement.

Au projet mortifère qu'il incarne et met en œuvre, il me semble nécessaire de s'opposer et désobéir. C'est un combat politique, long et difficile, que je ne confond bien sûr pas avec faire des livres.

Mais faire des livres, c'est n'être au service de personne, y compris et surtout du pouvoir.
Et bien entendu, parler de tout cela ici n'est en rien un acte politique véritable.

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