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Billet de blog 4 déc. 2020

Evaluation gestion de la crise Covid-19: futures stratégies au-delà des confinements?

En décembre paraîtra le rapport final de la « mission indépendante nationale sur l’évaluation de la gestion de la crise Covid-19 et sur l’anticipation des risques pandémiques ». Nous partageons l'analyse du rapport d’étape avec ses avancées et ses limites. Nous interrogeons l’absence d’analyse de stratégies opérationnelles efficaces au-delà des confinements. Co-écrit avec Pascal Revault

Cyril Pervilhac
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Ce mois de décembre 2020, devrait paraître le rapport final de la « mission indépendante nationale sur l’évaluation de la gestion de la crise Covid-19 et sur l’anticipation des risques pandémiques », commanditée par le Président Macron (25 /06/2020)[1] au Professeur Docteur D. Pittet, Médecin-chef de clinique, infectiologue de renom, des Hôpitaux Universitaires de Genève. La voie d’évaluation indépendante nationale est poursuivie par d’autres pays, comme l’Espagne.[2]

Que nous révèle jusqu’à présent le rapport d’étape (13 octobre 2020)[3], consécutif au premier confinement et déconfinement, et qui à ce jour est largement inconnu ou ignoré du grand public, des médias ou des scientifiques? Comment a-t-il pu nourrir, deux semaines plus tard, l’annonce du Président (28/10/2020) sur le durcissement des mesures sanitaires, avec en particulier un deuxième confinement généralisé (30/10/2020), dans une version légèrement allégée (« sauf écoles, EHPAD, services publiques, commerces essentiels »), avec entre-temps la prolongation au-delà de début décembre 2020?

Ce rapport d’étape identifie la mise en place de nombreuses interventions gouvernementales au premier semestre 2020[4]. Il comporte certains points positifs. Pour n’en citer que quelques-uns : des analyses d’impacts de mortalité et des analyses socio-économiques approfondies ; l’engagement du gouvernement français pour contrecarrer la pandémie sur son territoire.

Mais ce rapport souligne également des faiblesses, en particulier sur les aspects de gouvernance, comme le manque d’implication de la société civile, ainsi qu’une communication défaillante, en particulier parmi les jeunes; l’identification prioritaire des anciens et des plus fragiles qui reste à mener.

L’essentiel du rapport d’étape comporte, d’une part une analyse détaillée avec une critique positive du système hospitalier de santé en France qui, nonobstant sa faiblesse, a pu contrecarrer et minimiser l’impact de la première vague, malgré la mortalité élevée à laquelle le pays a dû faire face en comparaison à d’autres pays d’Europe ; d’autre part, un compte-rendu circonstancié de l’impact socio-économique négatif qu’a eu cette crise après la première vague de COVID-19 et le premier confinement de près de deux mois (du 23 mars au 11 mai 2020).

L’ensemble du rapport apporte des clarifications détaillées (plus d’une vingtaine de fois citées, Rapport d’Etape, pp. 19-30) concernant l’impact du confinement sur le secteur socio-économique. D’ailleurs, la composition de l’équipe d’évaluation, dominée par les économistes, reflète bien ce biais d’analyse. Le « reconfinement » et « déconfinement » ne sont pas cités ou suggérés une seule fois dans ce rapport, curieusement, puisqu’il devient la stratégie de réponse centrale sous sa forme allégée lors de la deuxième vague.

La composition de la mission peut expliquer en partie ce choix limité de l’analyse, à travers une majorité d’économistes (6), et de médecins, pharmaciens, et spécialistes de la prévention et du contrôle des infections (5), et seulement deux spécialistes des sciences humaines et des affaires sociales (2).

La conclusion du rapport, formulée lors du rebond de l’épidémie en octobre 2020, et ses sept recommandations ont certes du bon sens (Rapport d’Etape, p. 4):

« - faire partager une claire conscience du contexte (vivre durablement avec le virus) et transformer la communication ;

- mieux asseoir la légitimité des décisions en matière sanitaire ;

- mener une politique volontariste pour accroître la couverture vaccinale contre la grippe saisonnière et préparer la mise en œuvre d’un éventuel vaccin anti-Covid-19 ;

- organiser le partage d’information entre agences régionales de santé et établissements de santé de manière à garantir la prise en charge de l’ensemble des patients ;

- rassurer sur la sécurité au travail et accélérer le déploiement du numérique dans le secteur public »

Elles sont trop générales et limitées aux aspects cliniques sans aborder en profondeur les leçons apprises du premier confinement ni du déconfinement progressif:

« - assumer clairement que les tests ont vocation à casser les chaînes de transmission ;

- engager sans tarder une étude approfondie sur la question des reports de soins. »

En conséquence, ces conclusions n’ont pu informer que de façon réduite le Conseil Scientifique[5], et en conséquence la prise de décision du Gouvernement (le 28/10/2020).

Les résultats d’une étude récente mondiale parue récemment d’une méta-analyse de plus d’une quarantaine d’outils de prévention classifie l’efficacité des interventions gouvernementales[6] mondiales. L’étude suggère en conclusion une efficacité comparable de la combinaison de mesures alternatives au confinement strict, moins perturbatrices et moins coûteuses.

Afin que le rapport final puisse mieux refléter les défis que nous posent la COVID-19 et la gestion de la crise, l’équipe d’évaluation devra étendre son mandat et l’expertise aux aspects non seulement cliniques ou socio-économiques, mais également interdisciplinaires pour aborder les enjeux de santé publique, la prévention de la maladie et l’éclairage des sciences sociales à travers des priorités à court (immédiates), moyen (mi-2021) et long termes (fin 2021 dans le contexte de la disponibilité à venir des vaccins).

Ainsi certaines stratégies plus opérationnelles pourront être mieux analysées et des recommandations pratiques établies dans le rapport final d’évaluation, telles que:

  • l’efficacité des mesures prises lors de la première vague et du premier confinement mais également lors du déconfinement progressif ;
  • l’identification précise des éléments qui ont empêché la stratégie «tester, alerter, isoler» de fonctionner pleinement et suggérer des alternatives (par exemple, des bus mobiles équipés pour le testing comme en Allemagne, ou l’implication des médecins de villes comme au Pays-Bas) ;
  • la mise en œuvre des mesures de prévention et les résistances (par exemple le port des masques parmi différentes populations et âges, le lavage des mains régulier avec plus de 30% des français qui n’appliquait pas encore en dates du 4-6 novembre ce geste barrière[7]) ;
  • le développement de messages attrayants et positifs pour impliquer les jeunes, en s’instruisant des campagnes contre le VIH/SIDA plutôt que les messages chocs actuels à travers des spots répétés à la télévision ;
  • le développement de modèles innovants urbains et ruraux à travers les médecins généralistes et les réseaux d’infirmier(e)s ;
  • les rôles catalytiques et implications de la société civile et du secteur privé ;
  • les connaissances à améliorer à travers la recherche, en particulier les séquelles de la COVID-19, la santé mentale et aspects psychosociaux ;
  • les stratégies destinées à réduire les inégalités sociales.[8]

Le rapport d’étape suggère prudemment que des «travaux d’évaluation complémentaires pourraient utilement être réalisés en 2021, mobilisant d’autres dispositifs pour approfondir et prolonger le présent travail» (Rapport d’Etape, p. 10). L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) préconise d’utiliser des évaluations sous forme de revues  plus légères, flexibles et rapides, ciblées sur des sujets précis, qui permettent de tirer des enseignements tout au long de la dynamique changeante de la pandémie.[9] De nombreuses leçons peuvent encore être tirées avec ces outils car la mise à l’échelle et l’efficacité des vaccins au niveau de la population ne porteront leurs fruits au mieux qu’au 2ème semestre 2021 ou en 2022.

Espérons que le rapport final d’évaluation indépendante du mois de décembre facilitera la caractérisation d’approches efficaces et plus humaines en regard de la stratégie actuelle de confinement-déconfinement, tant pour l’année à venir, que pour les pandémies futures.

[1] Lettre de mission 25 juin 2020

[2] Alberto Garcia Besteiro et. al., “The need for an independent evaluation of the COVID-19 response in Spain”, The Lancet, August 6, 2020

[3] https://www.vie-publique.fr/rapport/276679-gestion-de-crise-la-covid-19-et-anticipation-des-risques-pandemiques

[4] Source op. cit.: Graphique 1a : Séquence des interventions gouvernementales en matière sanitaire (France) », p. 12

[5] « Une deuxième vague entraînant une situation sanitaire critique », Note du Conseil scientifique COVID-19 26 Octobre 2020, Version actualisée le 28 octobre 2020 à 11h00

[6] Haug, N., Geyrhofer, L., Londei, A. et al. « Ranking the effectiveness of worldwide COVID-19 government interventions.” Nat Hum Behav (2020).

[7] Source : spécial COVID-19, informations de 20h, TV3, 18 novembre 2020

[8] Voir la parution de la Dree les inégalités sociales face à l’épidémie de Covid-19 en juillet 2020

[9] WHO. (2020). Guidance for Conducting a Country COVID-19 INTRA-ACTION REVIEW (IAR). Geneva

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