Cyrille Rodolphe GALLION
Abonné·e de Mediapart

2 Billets

0 Édition

Billet de blog 19 avr. 2020

Réponse à Christophe Barbier sur les vieilles et les vieux...

Directeur d'une association militante contre les discriminations liées à l'âge (Association CIF-SP Solidaires entre les Âges), nous réagissons aux propos de Monsieur barbier Christophe sur BFMTV hier 18 avril : «Pour sauver quelques vies de personnes très âgées, on va mettre au chômage des milliers de gens ?» : Christophe Barbier sur une chaîne d'info en continu le 18 avril 2020.

Cyrille Rodolphe GALLION
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Monsieur Barbier (et les autres), notre association lutte au quotidien par des actions pour que les personnes âgées ne soient pas isolées et elle réfléchit à la cause profonde de cet isolement. Cette cause se nomme l'âgisme, une discrimination si répandue qu'elle est peu combattue. Votre assertion est fausse aux demeurant car plus de 80% des victimes sont des personnes dites âgées et les décès en EHPAD représentent 40% du total, alors que les résidents des EHPAD constituent environ 1% de de la population en France : le risque létal du Covid-19 ne vise donc pas que "quelques personnes très âgées" et une bonne partie d'entre elles n'est d'ailleurs pas sauvée. Mais le plus grave est de stigmatiser une partie de la population. En effet, imaginons, que vous ayez déclaré : pour sauver quelques vies de femmes, ou quelques vies de noir(e)s, d'homosexuels, ou d'autres parties de la population qui subissent des discriminations sur la base de la croyance dans leur différence et infériorité naturelle. C'est non seulement moralement inadmissible, mais aussi illégal.

Lutter comme nous le faisons pour l’inclusion des « vieux «  et des « vieilles » n'est pas simplement une approche morale : il s'agit de se battre pour le type d'humanité que nous voulons. Aucune société humaine ne peut vivre durablement sans toutes ses composantes, et aucune de ces composantes ne peut être sacrifiée en cas de contrainte sur les ressources, car cela expose le collectif à un avenir démuni de résilience. Nous ne devons pas plus de respect aux personnes âgées qu'aux autres, mais pas moins non plus. Outre le fait qu'on ne sait pas définir ce qu'est une personne âgée, et nous sommes tous ou presque des personnes âgées par rapport à d'autres autour de nous, ce qui compte est l'égalité des droits et des devoirs. La petite musique qui monte en ce moment, comme dans toutes les sociétés abondantes dès qu'elles subissent une petite crise, c'est une stigmatisation de gens en fonction de critères plus ou moins sérieux. Les bénéficiaires du RSA seraient des profiteurs, les homosexuels sont vecteurs du Covid-19, et j'en passe sur les absurdités qui se diffusent en ce moment sur les étrangers, les prisonniers ou les gens du voyage.

Désigner les personnes âgées qui mettraient en danger « votre » réalité économique, c'est tout simplement une vision fausse et suicidaire de notre société.

Les sociétés humaines dites primitives ont une intelligence bien plus fine de leur milieu et de ses interactions. Si certains peuples premiers sacrifient les vieux et les malades face à un manque de ressources, d'autres ont trouvé les techniques et les moyens intelligents de ne pas faire ce tri.

Le verni d'humanité qui se fissure en ce moment est effrayant, vous êtes effrayants.

Notre société extrêmement riche va peut-être perdre 10 à 20 % du PIB, mais elle peut en perdre 80 % qu'objectivement il y a toujours suffisamment de quoi se nourrir, se loger, se chauffer, apprendre et se soigner. La production et la répartition sont des décisions politiques, la force de travail est encore là. Vous mettez dans la balance les personnes âgées, contre des emplois. Mais la notion d'emploi est propre à votre vision de l'économie. Ce qui est important c'est le travail, ou dit de manière plus claire, l'utilité sociale. Une division entre salariés et retraités est une grille de lecture : elle n'est pas une réalité anthropologique. La richesse produite est complexe. Les personnes âgées, tout comme les jeunes, sont indispensables à l'avenir et nous l'avons bien vu : rappelez-vous le casse tête des gardes d'enfant, quand les grands-parents n'auraient pas dû être en contact avec eux, ou encore les 15 jours de flottement de grandes associations de solidarité notamment alimentaire reposant sur une main d'oeuvre bénévole en grande partie composée de retraité désormais eux aussi confinés. Mais les très âgées que vous visez, sont celles (oui, en grande majorité des femmes) que beaucoup trop de gens pensent inutiles. Il est dit qu'on leur devrait le respect car elles ont été là avant. C'est une pensée biaisée, parfois pleine de bienveillance, mais la bienveillance est souvent source de domination. Nous l'affirmons : le travail de ces vieux est bien là, toujours présent : les maisons bâties, les adultes qui ont été instruits étant enfants, les champs entretenus, nos vies sauvées et encore vivantes aujourd'hui par des vieillards qui étaient soignant(e)s. Vous défendez souvent les actionnaires car ils investissent un jour pour l'avenir et donc il est normal qu'ils reçoivent un jour la contrepartie. Mais c'est autrement plus vrai pour l'immense majorité des personnes âgées. Leur travail est bien d'actualité. Il nous fait aujourd'hui vivre.

Nous pouvons approfondir encore. Dans une société de la vitesse ou plus personne ne maîtrise les techniques au delà d'un champ réduit, qui a les ressources et les connaissances qui permettront à la société de s'en sortir en cas de crises très probables et à répétition qui vont venir ? Agriculture, métallurgie, construction.. ces vieux que vous voulez sacrifier ont en eux une part de notre avenir, dans la mémoire de leurs têtes et leurs mains.

Certains vont dire oui, mais les gens dépendants, que peuvent-ils nous apporter ? Je ne citerai qu'un exemple, celui de Stephen Hawking, décédé à 76 ans mais qui était en totale perte d'autonomie fonctionnelle depuis des décennies. L'humanité a trouvé les moyens de faire qu'il continue à l'enrichir, à nous enrichir. L'avenir, une vraie démocratie c’est aussi cela. Se donner les moyens que chacun participe au collectif à sa manière, à sa vitesse.

Notre association est intergénérationnelle, nous nous exprimons aussi, avec tous les retours que nous avons des personnes dites « âgées », qui développe en ce moment un sentiment d'inégalité, de ne plus être des citoyens à part entière avec la récurrence de ce type de propos. Vos propos sont irresponsables de surcroît sur un média très écouté, notamment par des personnes très âgées.

Cyrille Gallion, association CIF-SP « Solidaires entre les âges »

AGISME.EU et CIF-SP.ORG

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus

À la Une de Mediapart

Journal
Valérie Pécresse, l’espoir inattendu de la droite
La présidente de la région Île-de-France a remporté le second tour du congrès organisé par Les Républicains, en devançant nettement Éric Ciotti. Désormais candidate de son camp, elle devra résoudre l’équation de son positionnement face à Emmanuel Macron.
par Ilyes Ramdani
Journal — Extrême droite
Chez Éric Zemmour, un fascisme empreint de néolibéralisme
Le candidat d’extrême droite ne manque aucune occasion de fustiger le libéralisme. Mais les liens entre sa vision du monde et la pensée historique du néolibéralisme, à commencer par celle de Hayek, sont évidents.
par Romaric Godin
Journal
Sous-effectif, précarité, règles obsolètes : le tracing est débordé par le coronavirus
L’assurance-maladie et les ARS, chargées du tracing des cas contacts, s’appuient sur un personnel précaire, rappelé en catastrophe à chaque rebond épidémique. Les cas contacts et une partie des cas positifs ne sont plus interrogés. Des clusters passent inaperçus.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal
Du local au global, le mouvement climat assume de vouloir « faire école »
Finies les batailles en solitaire : le mouvement climat adossé aux luttes locales théorise désormais de voir les choses en grand. Un effort stratégique indispensable pour contrer l’appétit sans cesse renouvelé des aménageurs et industriels pour les « mégaprojets » et une certaine inertie politique.
par Mathilde Goanec

La sélection du Club

Billet de blog
Get Back !!!
Huit heures de documentaire sur les Beatles enregistrant « Let it Be », leur douzième et dernier album avant séparation, peuvent sembler excessives, même montées par Peter Jackson, mais il est absolument passionnant de voir le travail à l'œuvre, un « work in progress » exceptionnel où la personnalité de chacun des quatre musiciens apparaît au fil des jours...
par Jean-Jacques Birgé
Billet de blog
Sénèque juste avant la fin du monde (ou presque)
Vincent Menjou-Cortès et le collectif Salut Martine s'emparent des tragédies de Sénèque qu'ils propulsent dans le futur, à la veille de la fin du monde pour conter par bribes un huis clos dans lequel quatre personnages reclus n’en finissent pas d’attendre la mort. « L'injustice des rêves », farce d'anticipation à l’issue inévitablement tragique, observe le monde s'entretuer.
par guillaume lasserre
Billet de blog
« Une autre vie est possible », d’Olga Duhamel-Noyer. Poings levés & idéaux perdus
« La grandeur des idées versus les démons du quotidien, la panique, l'impuissance d’une femme devant un bras masculin, ivre de lui-même, qui prend son élan »
par Frederic L'Helgoualch
Billet de blog
J'aurais dû m'appeler Aïcha VS Corinne, chronique de l'assimilation en milieu hostile
« J’aurai dû m’appeler Aïcha » est le titre de la conférence gesticulée de Nadège De Vaulx. Elle y porte un regard sur les questions d’identité, de racisme à travers son expérience de vie ! Je propose d'en présenter les grands traits, et à l’appui d’éléments de contexte de pointer les réalités et les travers du fameux « modèle républicain d’intégration ».
par mustapha boudjemai