Pour une approche anthropologique du vieillissement sur nos territoires.

Ci dessous un article écrit le 5 février dernier avant le confinement sur la place des femmes et hommes de plus de 75/80 ans notre société. Je ne pensais pas être si proche en temporalité de la problématique évoquée

Pour une approche anthropologique du vieillissement sur nos territoires.

 

Notre société vit aux rythmes des rendez-vous démocratiques et de l’économie, impactés par des modifications techniques, technologiques, donc organisationnelles de plus en plus fréquentes.

Tandis que d’un autre côté deux grandes questions du très long terme deviennent incontournables dans la société.

Premièrement une prise de conscience que l’Être Humain est contraint par les capacités de son environnement et deuxièmement que, grâce une énergie qu’il a cru inépuisable , il a réduit de manière extraordinaire ses taux de mortalité à différents âge de la vie.

Au moment même où les êtres humains vivent en moyenne de plus en plus vieux, la dépense d’énergie devra être mesurée.

L’économie, l’argent disponible, ne sont que des traductions du travail, passé, présent et à venir. Cette énergie surabondante a donné l’illusion d’une déconnexion entre, le travail, l’économie, les richesses à partager.

Si les questions de climats, biodiversité, ressources sont mondiales et entièrement liées, elles posent avant tout des questions d’organisations locales. Le territoire de base redevient le groupe de communes, le canton. Un territoire où les individus sont en capacité de conceptualiser production et consommation.

Jamais donc, dans l’Histoire, nous n’avons vécu aussi longtemps aussi massivement. Tout le monde trouve normal de vieillir, de vivre plus vieux. Beaucoup de femmes et d’hommes qui ont dépassé l’âge moyen, dans l’Histoire, d’espérance de vie (hors mortalité infantile) sont dans une approche contemporaine du monde et n’ont pas suffisamment conscience de ce fait extraordinaire.

Nous sommes à près d’un tiers de personnes de plus de 60 ans dans notre société et nous n’avons rien repensé fondamentalement sur le rôle des uns et des autres.

Il y a un choc culturel profond entre des changements structurels de la vie et une approche qui reste, dans le meilleur des cas sur plusieurs générations. Pour faire simple, des fondamentaux du cycle débuté au néolithique sont déplacés et nous raisonnons encore en projet à 5 ou 10 ans. Les notions comme le salariat, le travail rémunéré se confondent avec celle de l’utilité sociale et la retraite est alors assimilée à des vacances. Il y a un impensé profond qui est grave car il génère des violences sourdes et invisibles avec des manifestations de plus en plus explicites.

Premièrement, il s’est construit administrativement un groupe « personne âgée », dont peu d’individus se revendiquent, et qui n’est pas définissable au delà de cette norme étatique. Autrement dit, tout le monde, parle des personnes âgées, des vieux, des vieilles mais personnes n’est capable d’en donner une définition et peu de gens veulent en être. La perception sociétale de ce qu’est « un vieux » fait perdre jusqu’à 7,5 ans d’espérance de vie. L’image, la peur du vieillissement est producteur de pathologies.

Ce groupe personnes âgées, est fourre-tout, 120 000 de plus de 60 ans dans la Vienne dès 2016, soit plus de 30 % de la population aujourd’hui, 110 000 pour les Deux-Sèvres, soit plus de 31 % aujourd’hui. Cela signifie des publics hétérogènes, riches, pauvres, jeunes-vieux, vieux-vieux, surtout femmes, noirs, blancs, qui n’ont qu’un point commun être considérés comme inactifs pour la plupart d’entre eux.

Improductif au sens de l’économie actuelle, la personne âgée, trouvera sa place en étant consommatrice de biens et de services de 2 manières : caricature de jeunes retraités en camping-car ou bénévoles actifs dans une association de lutte contre l’illettrisme d’un côté et de l’autre la personne âgée en perte d’autonomie consommatrice de soins de santé et d’accompagnement.

Entre ces deux extrêmes il y pourtant des gens, mais qui nous gênent dans notre organisation sociale. L’impensé est lourd, extrême, excluant. « Si je ne suis pas pensé, visible, dans les médias, dans la conception même de la société, inconsciemment je m’éloigne ». Très majoritairement femme, avec des moyens économiques restreint, ce groupe consomme moins. Plus productrices et consommatrices frugales, ces personnes n’existent pas. Dans un département comme la Vienne ou les Deux-Sèvres, il y a a minima 15 000 personnes de plus de 80 ans, seules, qui ne dépendent pas d’un service d’aide à domicile.

Pourquoi ce chiffre, pourquoi ces propos ? Car quasiment aucun groupe politique ou économique ne veut se poser cette question de cette manière. Avant de penser l’aide à domicile, l’hébergement sous toutes ses formes des personnes âgées, avant même de penser la prévention de la perte d’autonomie, par des actions collectives, de l’occupationnel, du lien social, posons nous la question quel place et quel rôle ont ces êtres humains dans notre société ?

Il y a urgence, car, y compris chez ceux qui travaillent auprès des plus âgés, y compris les plus vieux eux mêmes, l’âgisme, ses stéréotypes, ses préjugés sont omniprésents et font état de plaisanteries quotidiennes, comme il y en avait avant en toute impunité sur les femmes, les gens de couleurs, les non hétérosexuels.

L’absence de place, le regard social, crée l’isolement qui crée de la perte d’autonomie. Malheureusement, certains acteurs ont intérêt économique à cette dépendance. Dans un monde rural en crise, l’emploi à domicile est vu comme une chance, alors qu’on devrait s’interroger pourquoi si peu de personnes veulent aller dans ces emplois ? Et ce n’est pas qu’une question de salaire.

Inconsciemment le rejet du « vieux » est encore plus fort que consciemment, comme le montre la Recherche (Boudjemadi), assimilation à la maladie, la mort, la dépendance, mais ceci n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c’est une lutte pour les ressources. Une lutte des classes d’âge qui met les responsabilités sur une génération, sans faire de différences entre les dominés et les décideurs. Il y a eu dernièrement la polémique « ok boomer » qui met tout ceux nés 1945 dans le même sac.

Sous prétexte de protection, on met une étiquette sur la personne âgée. La création d’un groupe rend plus facile, l’acceptation de son état. Notre société pour ne pas mettre les moyens, créé des groupes à part, en les déshumanisant plus ou moins. Les sans abris meurent dehors, mais quelque part ils ne sont plus comme nous. Les réfugiés sont des réfugiés avant d’être des femmes ou des hommes qui nous ressemblent...La personne âgée suit le même chemin. Elle devient étrangère dans sa société et c’est d’ailleurs pour cela que les programmes qui mêlent migrants et personnes âgées fonctionnent : ils partagent des choses en commun.

Nous disons attention. Les restrictions en termes de ressources ont commencé, même si nous ne le voyons pas assez. Quand le gâteau ne s’agrandit plus, certains autour de la table, veulent répartir autrement les parts. Une musique monte qui peut aller vers les pires choses : « nos enfants avant nos parents » Pourtant l’Homme est capable de choix généreux. Parmi les sociétés humaines qui n’ont pas choisi la voie de la sédentarité et de l’agriculture, certaines avec peu de ressources, protègent les plus faibles jusqu’au bout, d’autres éliminent les plus faibles.

Tout travail sur un territoire doit prendre en compte le vieillissement, faire un travail d’éducation populaire contre l’âgisme et penser inclusivité. Un effort collectif est nécessaire pour que les plus fragiles soient dans la normalité. Les territoires doivent de toute urgence s’approprier cette question. Penser le vieillissement de notre société et l’isolement des individus, c’est forcer nos sociétés à sortir de l’urgence aveuglante, de la réparation sociale, et remettre du sens.

Cyrille Gallion, directeur du CIF-SP SOLIDAIRES ENTRE LES ÂGES

AGISME.EU et CIF-SP.ORG

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.