L'ambiguité Mussolini

Je me suis beaucoup promenée dans Rome ces dernières semaines à la rechercher d'un appartement à louer, ce qui m'a permis de découvrir des quartiers que je connaissais mal, notamment les plus résidentielles au nord et à l'est du centre historique. Ce qui me frappe, c'est l'ampleur de ce qui a été construit sous Mussolini. Il n'y a pas un quartier où son régime n'a pas laissé de trace. Je commence à comprendre pourquoi les Romains ont un sentiment ambigu vis à vis du Duce, ils le détestent pour ses actions politiques mais ils ne peuvent s'empêcher d'admirer ce qu'il a fait pour leur ville. Un mélange de rejet et d'admiration secrète. Une connaissance romaine me l'avait affirmé il y a quelques années: "ça ne vous pose aucun problème à vous les étrangers d'admirer ouvertement l'architecture produite sous Mussolini, nous les italiens on ne peut pas le faire même si on l'admire aussi, on n'ose pas, on se ferait réprimander, son régime est trop tâché."

Avec les gigantesques travaux publics entrepris en une vingtaine d'années, Mussolini a re-configuré la capitale. C'est le dernier dirigeant à avoir touché au centre historique avec la démolition des quartiers populaires (aujourd'hui Monti) autour du Forum romain et l'ouverture de la via dei Fori Imperiali reliant la piazza Venezia au Colisée. Dans la même veine, il a fait percer la via della Conciliazione qui ouvre sur la place Saint-Pierre, symbole de la reconciliation entre l'Etat italien et le Vatican après les accords du Latran de 1929. Il a réaménagé la place où se situe le mausolée de l'Empereur Auguste et fait construire un pavillon pour abriter l'antique Ara Pacis (l'arc de la paix sous Auguste). Ce dernier, au départ provisoire, a finalement été remplacé au début de ce Millénaire par une création de l'architecte américain Richard Meier, mais au vu des photos (je suis arrivée trop tard pour le voir), la verrière du pavillon provisoire mettait peut-être plus en valeur le monument antique.

 En dehors du centre, les réalisations sont tout aussi multiples avec toujours une architecture d'avant-garde qui fait que pour l'apprécier, il faut séparer le culturel du politique, tâche complexe lorsqu'il s'agit d'architecture. On sait que historiquement, l'architecture a toujours été utilisée par le politique pour incarner sa présumée grandeur. A Rome, cette architecture exprime les grandes transformations économiques et sociales de la première moitié du 20ème siècle, dont l'avènement des communications rapides avec l'accélération des transports: on construit donc des gares de chemin de fer et des postes. C'est l'imposante gare Termini au centre de Rome, et une multitude de centres de Postes et Télégraphes à l'architecture moderniste des années 30, que beaucoup d'architectes admirent aujourd'hui, en particulier dans les quartiers de San Giovanni, de Prati et de Nomentano. Puis, il y eut le campus de l'Université La Sapienza dans le quartier de San Lorenzo, un autre joyau moderniste à Rome, illustrant cette fois la volonté de préparer les jeunes générations à un avenir brillant, où Rome serait au centre. De même, avec le grand complexe sportif du Foro Italico, où l'on mettait en avant les qualités sportives de la nouvelle jeunesse. Même le célèbre architecte Le Corbusier avait fait la cour à Mussolini dans l'espoir d'être choisi pour construire sa ville idéale. 

Pour faire place à la via dei Fori Imperiali, on démolit les vieilles bâtisses médiévales et on déplace les populations dans de nouveaux quartiers périphériques construits à cet effet comme celui de Garbatella, un des plus prisés aujourd'hui pour son concept novateur de condominium articulé autour d'un grand jardin intérieur visant à favoriser la vie communautaire. La grande bourgeoisie, elle, se fait édifier des nouveaux quartiers au nord dans les zones de Parioli et Flaminio où les immeubles cossus se distinguent les uns des autres par leurs prouesses architecturales. Cette distinction sociale nord-sud existe encore: les quartiers populaires fan de football au sud, la bourgeoisie éduquée et polyglotte, aux passe-temps plus sophistiqués au nord.

Les Romains de l'époque ont dû y croire à la rhétorique de la Troisième Rome, clamée par Mussolini depuis son balcon de la piazza Venezia pour s'être autant investis dans la construction de leur ville. Ils espéraient aussi que Rome allait connaitre sa troisième période de gloire après l'Empire Romain et la Rome des papes et redevenir le Caput mundi, ou la capitale du monde. C'était gravé partout dans la pierre pour bien s'assurer que ce n'était pas un mirage. Cet esprit a culminé à la fin des années 30 lors de la construction du spectaculaire quartier de l'EUR, l'ensemble architectural conçu en vue de l'Exposition Universelle de Rome en 1942 qui n'eut jamais lieu. Sur un des palais modernistes qui borde le fameux Colisée carré, on l'avait écrit en grand pour bien s'en souvenir: "La Terza Roma si dilaterà sopra altri colli lungo le rive del fiume sacro sino alle sponde del Tirreno”. Ces mots sont toujours là, parfaitement incisés dans la pierre travertine, pour nous rappeler la futilité de l'orgueil humain. La Terza Roma ne fut jamais une réalité, seule reste l'architecture, témoin silencieux des ambitions déchues.

 

 

 

 

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