Les limites de notre système scolaire

Le gouvernement italien ne parvient pas à s'accorder sur les mesures anti-COVID à mettre en place dans les lycées et instituts supérieurs. Résultat: c'est le status quo avec des lycéens forcés de continuer l'enseignement à distance à 100 pour cent pour une autre semaine (les écoles devaient rouvrir le 11 janvier) et certainement plus, vu que la situation sanitaire ne s'améliore pas assez rapidement. Donc des lycéens enfermés chez eux à un âge où les contacts sociaux sont primordiaux parce qu'également formateurs.

Pour mon fils de 15 ans scolarisé en seconde au lycée français Chateaubriand, familièrement connu sous le nom de Chatô à Rome, où les journées de travail sont plus longues que dans les établissements italiens, cela se traduit par des journées de huit heures, voire plus, assis devant un écran. Ses journées se déroulent de la sorte: il se réveille à 7h50 et à peine levé il se connecte à Google Meet pour commencer la leçon de 8h. Il n'a pas le temps de manger, il le fera pendant l'inter-cours suivant de 10 minutes. Il a ensuite une pause-déjeuner d'une heure à midi ou 13 heures selon les jours, et poursuit ses cours jusqu'à 17 heures ou 18 heures. Je dois le pousser à sortir prendre l'air à midi ou après les cours quand il fait déjà nuit. Il ne voit plus d'amis, c'est trop compliqué à organiser, surtout en hiver avec le mauvais temps. Deux soirs par semaine, il peut jouer au foot dans un club autorisé à rester ouvert parce qu'officiellement reconnu par la Fédération Nationale des Sports (un moyen de contourner les règles strictes en matières de club sportifs qui restent pour la plupart fermés). C'est sa seule bouffée d'oxygène. Il ne fait que des entrainements, les matchs sont interdits à cause de la distanciation sociale. Mis à part l'interlude de Septembre-Octobre où il a pu physiquement retourner à l'école, il vit à ce rythme depuis presqu'un an maintenant.

 Certains lycéens ont ouvertement plaidé auprès de la direction pour un réaménagement des horaires, mais comme toujours dans les institutions bureaucratiques, ils n'ont pas été entendus. Le système gagne toujours jusqu'à ce qu'il s'effondre. Car ce que cette crise met en lumière, c'est l'incapacité du système éducatif français à s'adapter à des circonstances inédites. Coincé entre la législation italienne et la stricte exigence des programmes scolaires, le lycée français n'a ni la liberté, ni la souplesse d'innover dans ses aménagements scolaires, au détriment du bien-être des élèves. Le proviseur précédent avait essayé, mais attaqué de toutes parts, il a été muté du jour au lendemain en septembre (sans que les parents soient tenus au courant de la véritable raison). Dans un monde en crise, si on ne plait pas, on dégage.

 A présent, tout le monde s'accorde à dire que des journées de sept à huit heures consécutives en ligne sont contre-productives. La plupart des parents le savent, eux-aussi travaillent en ligne. Ceux d'entre eux chargés de formation (dont je fais partie) limitent leurs cours en ligne à un maximum de trois heures par jour, avec des pauses toutes les quarante minutes. Au-delà, la concentration baisse et les yeux fatiguent. Et pourtant, au lycée à Rome, on s'acharne à calquer un emploi du temps en présentiel à un enseignement à distance parce qu'il ne faudrait surtout pas arriver à la fin de l'année scolaire sans avoir bouclé les programmes. Et l'équilibre psychique des élèves (et des professeurs)? Il semble passer en second plan. Et la capacité d'adaptation du système? Elle est inexistante, et c'est bien là que réside son péril. On sait que dans un monde en pleine mutation, l'adaptabilité est une des clés de la survie. 

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