Chronique romaine: hors les murs

La quarantaine continue hors les murs. Le gouvernement italien a mis en place un système d'auto-certificat que nous devons emporter avec nous dans nos déplacements, même pour aller à l'épicerie du coin. C'est comme un laisser-passer.

J'ai quitté Rome ce weekend (et notre appartement en location) pour m'installer chez nous, une maison en plein milieu des champs. Nous avons pu nous déplacer parce que nous remplissions une des conditions qui permettent les déplacements, à savoir retour au domicile (les autres conditions étant le travail, les urgences de santé et les achats de première nécessité). Le gouvernement italien a mis en place un système d'auto-certificat que nous devons emporter avec nous dans nos déplacements, même pour aller à l'épicerie du coin. C'est comme un laisser-passer.

Dans notre maison, nous n'avons ni eau courante, ni wi-fi, juste de l'électricité, que nous avons dû faire installer nous-même. Je passe ainsi d'une problématique à l'autre: mon souci n'est plus l'enfermement urbain et celui de mes enfants mais les infrastructures et dans une certaine mesure l'isolement. Nous sommes à cinq kilomètres du village où nous faisons nos courses, un petit village perché sur une colline avec un supermarché, deux boucheries, un poissonnier, deux boulangeries et deux épiceries fines pour la clientèle estivale de passage. La commune est assez importante mais le village petit parce que ses 10,000 habitants sont éparpillés dans un rayon d'environ 20 km. Nos voisins les plus proches, des éleveurs de brebis, sont à 500 mètres de chez nous, au-delà d'une colline. Nous n'allons plus les voir, chacun respecte strictement la quarantaine imposée, mais nous communiquons par telephone. Je leur ai proposé de faire leurs courses quand j'irai au village pour leur éviter de se déplacer. Ils ont 70 ans passés, c'est plus sage. Ils ne peuvent même pas voir leurs deux filles qui vivent dans des villages avoisinants.

 Tous les matins, je fais tourner le moteur de notre voiture (une vieille Ford Fiesta), au cas où la batterie se déchargerait et je me retrouverais coincée ici sans pouvoir aller faire les courses. La dernière fois que ça m'est arrivé, j'avais fait appel à mon voisin qui m'avait dépannée avec sa voiture et ses cables (j'en ai acheté depuis), mais vu les circonstances actuelles, je préfèrerais éviter ce genre de situation. En attendant, j'ai assez de stock de nourriture, y compris des légumes frais achetés à Rome avant de venir, pour tenir quelques jours. J'ai une provision de riz de toutes les couleurs possibles, de légumineuses, de conserves de poisson et de légumes, et de sauces toutes prêtes. Des pâtes également, mais en quantité moindre, elles exigent trop d'eau pour la cuisson.

 L'eau est mon souci principal ici. Nous ne sommes pas reliés au réseau de distribution d'eau fournie par l'aqueduc parce que situés dans une zone agricole. A la place, nous récoltons l'eau de pluie que nous utilisons dans les salles de bains et pour la vaisselle. Pour l'eau de cuisine et de consommation, nous devons acheter des bonbonnes de 20 litres avec distributeur-fontaine (comme dans les bureaux et collectivités), et nous faire livrer de l'eau semi-potable (c'est à dire utilisable pour cuisiner mais pas pour boire) dans la citerne alimentant la maison. Une livraison de 15,000 litres nous coûte environ 300 euros. Nous avons deux citernes de 10,000 litres chacune: une qui récolte l'eau de pluie et l'autre qui alimente la maison. Par chance la citerne d'eau de pluie est pleine, nous sommes en mars, il pleut encore régulièrement, par contre celle de la maison est presque vide et j'hésite à transvaser l'eau de l'une à l'autre pour éviter d'enrayer nos canalisations. L'eau de pluie (que nous ne filtrons pas encore) est pleine de sédiments qui se déposent progressivement dans la tuyauterie. Mieux vaut ne l'utiliser qu'en cas d'urgence. J'ai appelé les fournisseurs ce matin pour me faire livrer de l'eau, ils m'ont dit qu'ils ne traitent que les situations d'urgence à présent. J'ai bien expliqué que j'en étais une, seule avec deux enfants dans une maison isolée et non reliée, ils m'ont enregistrée sur leur liste de livraison et doivent me rappeler. Je serai plus sereine quand la citerne sera pleine. Pour augmenter nos réserves d'eau potable sans acheter des quantités monstrueuses de bouteilles en plastique au supermarché, nous sommes allés au point d'eau du village (une des arrivées de l'aqueduc) pour remplir nos bonbonnes de 20 litres. Elles sont à priori jetables mais mon frère qui est plus astucieux que moi, a trouvé un moyen de réutiliser le bouchon (il tombe au fond de la bouteille quand on la retourne pour l'installer sur le distributeur) et refermer la bouteille. Ainsi, nous pouvons les remplir plusieurs fois. La question du wi-fi par contre, que nous utilisons pour travailler à distance, a été résolue en un tour de main. J'ai acheté un dispositif de wi-fi portable (50 euros) et une nouvelle carte SIM avec 50 giga d'internet par mois (je n'ai pas trouvé d'offre illimitée). Je me suis précipitée de le faire mercredi dernier, au cas où, sans savoir que le lendemain, tous les commerces non-essentiels fermaient leurs portes. A présent, j'attends notre livraison d'eau et j'espère.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.