Le confinement nous montre les limites de notre organisation sociale et mode de vie occidental. La majorité des parents souffrent de devoir télé-travailler pendant que leurs enfants sont à la maison à les solliciter sans cesse. Les plus petits réclament l'attention dont ils ont besoin en permanence, les plus grands doivent être encadrés pour qu'ils ne s'enferment pas dans leur monde. Nous n'avons plus l'habitude de vivre ensemble tout le temps parce nous avons créer des espaces séparés qui fragmentent nos vies: le lieu de travail pour les parents, l'école ou la crèche pour les enfants et la maison pour manger, dormir et se retrouver. A part certains métiers, pour beaucoup de citadins le lieu de travail veut dire le bureau qui, comme Kafka l'avait pressenti il y a un siècle, est devenu une aliénation volontaire. Nous y passons la plus grande partie de nos journées. Au-delà du travail rémunéré et plus ou moins productif, c'est un cercle social où nous entrons en contact avec le monde, nous nous y sentons plus ou moins bien en fonction de la capacité de chacun à s'adapter à un rythme qui n'est pas le sien. Certains d'entre nous s'y sentent très bien, les plus revêches ont du mal à s'y faire (j'en fait partie). Quand il disparait, il nous manque.
Nous imposons ces mêmes contraintes à nos enfants qui dès le plus jeune âge, à l'entrée en crèche, doivent s'adapter à un rythme qui n'est pas le leur et donc étouffer une partie de leur individualité. Arrivés à l'âge adulte et formés au sacro-saint "emploi du temps" scolaire, ils sont mûrs pour qu'on leur dicte leur nouvel agenda professionnel rythmé lui par une pléthore de réunions plus ou moins utiles. De par l'existence de ces lieux de travail et d'apprentissage organisés, nous fonctionnons en mode séparation et les parents que nous sommes passent leur vie d'adulte à se déplacer d'un endroit à l'autre et d'une fonction à l'autre. Quand une crise se produit, comme la pandémie que nous sommes en train de vivre, et que toutes ces fonctions sont soudain réunies en un seul lieu, notre modèle s'écroule. On craque, on "pète un cable", on n'y arrive plus, et c'est normal parce qu'on ne peut pas y arriver, c'est structurel. Notre habitat ne se limite pas aux mètres carrés de notre logement, il s'étend à la ville entière et tout ce qu'elle inclut de bureaux, d'espaces publics, d'aires de jeux, de restaurants, etc....Notre maison n'est plus le centre principal de nos activités diverses comme ça l'est encore à la campagne, c'est l'espace urbain qui l'a remplacée. Quand cet espace urbain se ferme et que notre cadre de vie se réduit au logement, nous partons en déroute parce que nous sommes dans l'impossibilité de vivre dans un seul endroit. Je ne connais pas les chiffres mais je peux imaginer que la moyenne de mètres carrés habités par personne aujourd'hui est bien inférieure à une génération ou deux auparavant, ce qui n'arrange rien à la situation. Pour les habitants de la campagne, ce confinement n'est pas source de souffrance parce que leur vie continue exactement comme avant, à part bien-sûr pour la distanciation sociale.
Comme toutes les grandes crises, cette quarantaine met en évidence les dysfonctionnements de notre société et montre à quel point nos journées sont rythmées par un enchaînement de contraintes qui sans répit, nous font passer d'un endroit à l'autre et qui à la longue nous épuisent et nous vident de nous-mêmes. Une organisation qui s'est mise en place progressivement au cours du XXème siècle avec l'émergence des cols blancs, de la vie de bureau et de l'école publique obligatoire, le tout régulé par une autorité unique incarnée par l'Etat national, un modèle qui aujourd'hui à son paroxysme est remis en question. On peut espérer que la quarantaine ait comme aspect positif de revoir en profondeur cette organisation pour une harmonie plus grande entre les divers aspects qui font notre vie et bien davantage de pauses respiratoires.