Au secours, on étouffe! Les effets du trop plein de touristes à Rome

Rome souffre: trop de visiteurs, plus de résidents, la ville se vide de sa substance et devient un parc d'attraction géant ou un musée à ciel ouvert selon les interprétations. Petite chronique d'une résidente qui vit quotidiennement les méfaits du sur-tourisme dans la ville éternelle.

Ça a commencé avec cinq ou six Vespa, rouges bien entendu; on les louait aux touristes pour qu’ils vivent pleinement l'expérience romaine. Au volant de ces scooters, ils étaient l’espace d’un instant Audrey Hepburn et Gary Cooper dans Vacanze Romane….Ça a bien marché, il y en a maintenant des centaines de Vespa de toutes les couleurs qui bourdonnent dans Rome avec au guidon des visiteurs crispés parce que trop intimidés par le chaos routier de la ville éternelle. On ne s’improvise pas romain aussi vite. Il faut dire que la conduite à Rome requiert beaucoup d’expérience et une certaine agilité au volant que l’on ne peut acquérir qu’avec la pratique, vu l’inexistence de règles et l’imprévisibilité des conducteurs. Et puis, ce n’est pas grave, si la Vespa est trop stressante, il y a depuis peu les bicyclettes louées elles-aussi par Bici Baci, la première société à avoir lancé la location de Vespa il y a une dizaine d’années. Avec les bicyclettes, on peut se déplacer en groupe plus large et sillonner les ruelles plus étroites du centre historique. Certains dimanches, on se croirait presque au giro d’Italia, tellement il y a de groupes à vélo que les piétons essaient tant bien que mal d’éviter. J’allais oublié aussi les Segways, autre mode de transport prisé par les touristes pour se déplacer paresseusement dans Rome. Une véritable malédiction pour les habitants. Et depuis ce printemps, on y a rajouté les petites voitures de golf électriques pour les moins sportifs.

Pour les résidents que nous sommes, le centre de Rome devient invivable. Nous passons notre temps à éviter ces véhicules en tout genre que les touristes peinent à conduire. Ce n’est plus une ville mais un parc d’attraction avec des moyens de locomotion dignes d’un Disneyland. D’ailleurs, le centre historique se vide de ses habitants et donc de sa substance. Dans le quartier anciennement populaire de Campo de’ Fiori, célèbre pour son marché bien achalandé, la plupart des logements ont été transformés en chambres d’hôtes. Dans un seul immeuble de la piazza del Monte di Pietà, il n’y a pas moins de 24 Airbnb, me disait le concierge. Les personnes âgées meurent, leur appartement est rénové et loué à des touristes parce que les rendements sont plus élevés et la location plus souple. Les conséquences s’en ressentent dans tout le quartier: les maraîchers de Campo de’ Fiori, traditionnellement des petits producteurs indépendants de la région du Latium, disparaissent au profit de nouveaux étalages pour touristes proposant des pâtes de toutes les couleurs, des machines à café et toute une gamme de vinaigres balsamiques et d’huiles d’olive. Les résidents d’aujourd’hui ne trouvent plus un poissonnier, ni un fromager sur ce marché. Il faut faire ses courses dans une franchise de Carrefour Express, un sacrilège quand on vit à Rome.

Ce phénomène s’étend d’ailleurs à toute la ville. Dans le quartier de Monti, situé entre la gare Termini et le Colisée, un quartier plutôt alternatif peuplé de boutiques d’artisans et de restaurants tendance, les résidents s’en vont aussi. Wilma, une couturière-styliste établie dans le quartier depuis plus de quinze ans, a vendu son appartement pour s’installer un peu plus au sud, vers la Porta Maggiore, un quartier qui monte. Elle se plaignait de ne plus avoir un seul endroit pour faire ses courses à un prix raisonnable. “Les seules boutiques qui ouvrent à présent sont pour les touristes: des paninoteca (sandwicheries), des mini-market, des objets pour la cuisine, plus rien qui donne une âme au quartier,” dit-elle.  Elle a cependant tenu à garder sa boutique pour profiter elle-aussi de l’afflux de touristes qui débarquent, et surtout pour ne pas quitter complètement le quartier auquel elle est très attachée. Elle vit pratiquement dans sa boutique.

Alors que d’autres villes commencent à réagir avec des mesures pour limiter le surplus de touristes, les résidents de Rome savent qu’ils ne peuvent pas compter sur leur mairie pour lancer une politique de protection de la ville. Les revenus du tourisme sont bien trop importants pour cela, d’ailleurs la ville en vit. Rome n’est pas une capitale économique comme l’est Milan; à part le tourisme et la culture, il y a très peu d’opportunités d’emploi. Les résidents en sont conscients. Certaines initiatives ont quand même été prises dernièrement: les grands autobus sont maintenant interdits dans le centre. Ils amenaient des groupes de touristes en croisière depuis le port de Civitavecchia pour une visite rapide de Rome. Ce port n’est qu’à une heure de route ce qui permet aux grandes croisières de proposer l’escale Rome en plus des classiques Venise, Livourne (pour la Toscane) et Naples, mais pour la ville de Rome, des touristes à la journée qui consomment trop peu ne sont pas intéressants. Alors, ces bus on les a limités, mais pour le reste, on continue à transformer Rome en musée ouvert méthode Disneyland au profit de gains rapides et de courte durée, jamais réinvestis dans la ville.

 

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