Fuite et exode

J'apprends le départ d'une autre de mes amies, après plusieurs années à Rome, elle la quitte pour le Sud de la France, une via di mezzo entre la France et l'Italie à laquelle elle reste attachée. Ce n'est pas la première, chaque année je vois repartir des amis ou connaissances, découragés par l'impossible tâche de se construire une vie à Rome. La ville éternelle est une porte fermée dont les étrangers n'ont pas la clé. Les opportunités de travail y sont limitées voire inexistantes, sauf à devenir prestataire local pour son ambassade, son école ou l'une des trois agences de l'ONU dont le siège est à Rome. Sorti de ce cadre international, il n'y rien qui puisse permettre de vivre, c'est à dire d'être rémunéré suffisamment pour payer son loyer et se nourrir, sans même parler de développement personnel. Qui arrive à Rome dans l'intention de développer une carrière ou monter une entreprise se heurte vite à un mur infranchissable sauf peut-être à se plier aux moeurs locales d'opacité et de retour d'ascenseur (tu me fais une faveur, je te fais une faveur, et ainsi de suite). Pour ceux dont l'intégrité professionnelle empêche de fonctionner de la sorte, il reste les agences de l'ONU qui, ici, se nourrissent des compétences des amoureux de Rome: avocats, journalistes, traducteurs, vétérinaires, ingénieurs, cadres dans les ressources humaines ou relations publiques, spécialistes des finances, la liste n'est pas exhaustive. Ceux qui veulent rester à Rome pour son cadre de vie exceptionnel doivent renoncer à leur épanouissement professionnel. On n'a rien pour rien, surtout pas à Rome. J'ai vu des historiennes de l'art donner des conférences de haut niveau en plusieurs langues pour un prix dérisoire (25 euros l'après-midi) parce que c'est tout ce qu'on leur proposait. J'ai vu des diplômés en Master d'astro-physique à Yale prendre un poste subalterne dans la communication interne à l'ONU parce que l'organisation ne savait pas utiliser leurs talents autrement (en dépit d'un service de ressources humaines rebaptisé talent acquisition), j'ai vu des jeunes journalistes pleins d'initiative et de curiosité se butter à une succession d'obstacles parce que rien ne semble bouger à Rome, statique et silencieuse comme les pierres qui la constituent. Pourquoi? Blocage de fin d'époque ou opacité propre à cette ville faite d'intrigues entre les divers mondes sous-terrains qui la dominent? Les opportunités ne sont d'ailleurs pas plus nombreuses pour les jeunes italiens diplômés qui, pour la plupart, fuient à l'étranger vers les villes-monde où ils peuvent se faire une place sur la seule base de leur labeur.

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