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Billet de blog 23 janv. 2022

Journalistes: une espèce en voie de disparition?

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A Londres, Andrew est chargé de communications pour un grand groupe énergétique, tandis que Margaret travaille pour un centre de recherche et Fiona pour la municipalité. Sarah, elle, s'est recyclée dans l'éducation. A New-York, Amina fait de l'information publique pour l'ONU, alors que Jess a préféré le secteur plus lucratif de la finance. A Paris, Valérie fait des missions pour divers ministère, Frédéric, lui, s'est lancé dans la formation professionnelle dans les pays émergents. Même scénario à Rome où mes collègues et moi-même avons trouvé des postes d'éditorialistes, de rédacteurs ou de producteurs de vidéo dans une des agences de l'ONU siégeant dans la capitale italienne.

 Il y a vingt ans, nous étions tous de jeunes journalistes, passionnés et pleins de curiosité, confiants que notre profession nous permettrait d'exprimer notre vision du monde.  D'ailleurs, nous avions tous une carrière prometteuse dans les grands médias tels que Reuters, Bloomberg, CNN, BCC, ou Radio France Internationale. Mais les uns après les autres, nous avons quitté la profession parce qu'elle était déjà pleine d'impasses et que nous sentions que nous aurions du mal à nous réaliser face à des possibilités de plus en plus restreintes et des postes sans cesse éliminés. Certains d'entre nous l'ont fait à contrecœur parce que nous avions senti une vocation pour le métier, d'autres, peut-être moins passionnés, ont eu une approche plus pragmatique. Quand on vit dans une ville-monde, la rémunération du métier est trop basse pour affronter un coût de vie en expansion constante. Pour nous femmes devenues mères de famille, c'était l'imprévisibilité des horaires qui nous a poussées à nous réorienter, car devoir couvrir un scoop de dernière minute quand nos enfants nous attendent à la crèche ou à l'école et que notre conjoint est en voyage nous pose forcément un dilemme.

Ceux d'entre nous (j'en faisais partie) qui se sont lancés dans des carrières de journalistes indépendants (ou pigiste pour utiliser une expression professionnelle pas très glorifiée) ont vite compris que leur revenu serait massacré car la vie d'un.e freelance consiste à proposer des dizaines d'articles pour en avoir un ou deux de publiés à un tarif défiant toute concurrence. Les quelques collègues que j'ai encore dans la profession se retrouvent coincés dans des schémas de carrière qui les empêchent d'aller voir ailleurs, réaction compréhensible quand on sait que l'ailleurs n'existe plus. Le journalisme n'a pas été épargné par le phénomène de concentration capitaliste selon lequel les grands avalent les petits. Ceux qui sont suffisamment âgés pour apercevoir la retraite à l'horizon, s'accroche en espérant rester en assez bonne santé pour recommencer une vie dans le monde d'après. En attendant, les écoles de journalisme pullulent et les jeunes étudiants sont toujours attirés par la profession. Finiront-ils eux aussi par travailler dans la communication institutionnelle ?

 Si on se place dans une perspective du journalisme comme pilier de la démocratie, la situation est inquiétante, on le sait. Un journalisme où les meilleurs partent n'a plus la même valeur intellectuelle et critique. Le cercle vicieux est à présent bien amorcé : la concentration augmente, les postes disparaissent et les plus ambitieux (souvent aussi les plus talentueux parce que conscients de leur valeur professionnelle) quittent sauf à écraser coûte que coûte leurs collègues pour avancer.  

 Si on se place dans une perspective plus large de changement de siècle et de révolution silencieuse, on peut saisir le mécanisme. Le journalisme tel qu'on l'entend, a connu son apogée au vingtième siècle avec le format journal-papier développé à la fin du siècle précédent, un format progressivement escamoté par l'audiovisuel d'Etat et maintenant le numérique sauvage. Ce sont toujours les nouvelles technologies qui déclenchent le changement. Avec les réseaux sociaux, tout le monde peut se dire journaliste, et beaucoup le font gratuitement. Et donc, pourquoi rémunérer ceux qui en font une profession ? De même, pourquoi avoir un intermédiaire qui filtre l'information et la replace dans son contexte, quand on peut l'avoir en direct sur Twitter ?

 La plupart des médias sont en mode survie. Rien de nouveau ici. Le modèle économique existant ne fonctionne plus. Les abonnements numériques ne suffisent pas à financer une grande équipe sans les revenus de la publicité. Aujourd'hui, ces revenus se sont déplacés vers les réseaux sociaux et la sphère numérique, tout comme les journalistes, mais dans cette sphère, ils sont noyés dans la masse. Pour s'en sortir, il faut être plus visible et donc être prêt à tout pour augmenter sa visibilité professionnelle. Beaucoup de médias bien établis en ligne l'ont compris, ils ne paient même plus leurs pigistes, mais leur offrent de la "visibilité" à la place, en leur faisant espérer qu'à terme, ils arriveront à réunir suffisamment de "followers" pour intéresser les revenus de la publicité. Mais en attendant d'y arriver, la visibilité ne nourrit pas son journaliste.

 La véritable perte se situe au niveau de la chronique indépendante et critique. S'il n'y a plus assez de chroniqueurs pour observer le monde avec détachement (et indépendance économique) et en témoigner en faisant voir ses multiples abus et injustices, ces derniers risquent de se perpétuer et de s'aggraver. Si les journalistes doivent changer de profession pour se nourrir, qui sera là pour témoigner de notre monde ?  La perte est sociale autant qu'individuelle.

Chaque siècle a eu son support de transmission et son mode d'expression, certains plus libres que d'autres, la question aujourd'hui est de savoir comment préserver la fonction de chroniqueur libre et protéger son impartialité par l'utilisation des nouveaux canaux de transmission à notre disposition. Ce n'est jamais dans l'intérêt des gouvernements de s'y attacher, mais des citoyens qui doivent se mobiliser pour faire entendre leur voix devenue de plus en plus fragmentée parce que les relais de cette voix s'affaiblissent.  Mais peut-être et je l'espère, que les choses s'organisent autrement et que dans une décennie ou deux, un nouveau modèle d'expression critique aura pris sa place. C'est la vision optimiste des choses, il peut en y avoir une autre, dans tous les cas, ce sera au prix du sacrifice de toute une génération de journalistes.

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