Le confinement devait durer jusqu'au 3 avril, on sait déjà qu'il sera prolongé d'un mois même si ce n'est pas encore officialisé. J'essaie de ne pas perdre patience et de ne pas penser à l'après, ça ne sert qu'à nous rendre anxieux. A la place, j'applique les méthodes de mes cours de yoga: s'extraire de son imagination et se concentrer sur l'instant présent, c'est à dire notre nouveau quotidien. Hier je suis retournée faire des courses à la Coop et pour la première fois je me suis réjouis de faire une sortie dans un supermarché, c'était comme une petite fête d'acheter à nouveau des fruits et des légumes frais. J'en ai pris en surabondance dans la panique de ne pas y retourner pendant une semaine et j'ai finis par remplir un chariot entier, sans trop réfléchir à ce que j'achetais. Du poisson, j'en ai pris le double pour faire des réserves au congélateur, du pain aussi, et des oeufs, du fromage, de la farine et des fruits à coque de toute sorte. En les assemblants de diverses manières, on devrait réussir à varier les plats et les desserts (total à la caisse: 250 euros, je dépense en general la moitié quand je fais des grosses courses). J'avais choisi la bonne heure vers 16 heures, il n'y avait personne. De là, je me suis rendue à la fontaine remplir mes bonbonnes d'eau potable. Elle se situe à quelques kilomètres après la sortie du village mais dans la direction opposée à la nôtre. Là aussi, il n'y avait personne, il faisait froid et il pleuvait quelques gouttes. Je portais toujours mon masque et mes gants ainsi qu'un bonnet pour me protéger du vent glacial.
Au retour, je me suis arrêtée au Forno prendre de la focaccia et de la levure de boulanger pour pouvoir faire notre propre pâte à pizza à la maison. Habituellement, on peut l'acheter toute faite là-bas, elle est vendue en boules individuelles (chaque boule fait une pizza, il y a juste à l'étaler), mais depuis qu'ils ont dû fermer le côté pizzeria à cause du confinement, ils ne font plus que du pain et des biscuits. La propriétaire, d'habitude joviale, était plutôt sombre et silencieuse, inquiète de savoir combien de temps cette quarantaine allait encore durer. Jusqu'à présent, leur affaire marchait plutôt bien. Chaque année, on les voyait faire de nouveaux travaux pour agrandir la partie restaurant, située à droite de la boulangerie. Au départ, il n'y avait que quatre tables, deux de quatre, et deux de deux couverts, à côté du four à pizza. L'année suivante, ils ont fait bétonner le devant de la maison pour y installer une terrasse et des tables afin d'augmenter les couverts l'été. Il y avait toujours du monde parce que leurs pizza et leurs pâtes fraiches sont particulièrement bonnes. L'année d'après, ils ont couvert la terrasse d'une pergola et l'ont fermée avec des baies vitrées pour pouvoir servir toute l'année, et là aussi c'était toujours plein, surtout à partir de 17 heures pour le sacro-saint apéritif des chasseurs. Dans la pure tradition italienne, c'est une affaire de famille tenue par un couple à la fin de la soixantaine. Le mari, boulanger de profession fait le pain la nuit, tandis que son épouse tient le magasin la journée, assistée d'une employée à temps partiel le matin, et elle cuisine pour les clients de passage à l'heure du déjeuner. Sa soeur confectionne les biscuits secs typiques de la Toscane, les fameux cantucci, qu'on prend en dessert avec le vino santo. Quand ils ont le temps de bavarder, ils me parlent toujours de leur voyage de noces à Paris, une ville dont ils gardent un grand souvenir, et profitent de ma présence pour utiliser les quelques mots de français dont ils se souviennent encore. Leur fils vient les aider de temps en temps. Avec la perte de chiffre d'affaires inhérente à la fermeture du restaurant, ils s'inquiètent certainement pour leurs investissements en cours, même s'ils sont dans une bien meilleure position que d'autres puisque la boulangerie reste ouverte. Je comprends son humeur morose du jour. Tout le monde préfère les affaires qui montent plutôt que celles qui stagnent ou déclinent, c'est plus porteur pour le moral.