J'ai parlé à Gisela ce matin. Ils vont bien, pour eux la vie ne change pas avec le confinement, sauf qu'ils ne peuvent pas voir leurs filles. Ils ont les mêmes contraintes qu'auparavant avec le travail des champs, le soin à porter aux oliviers et aux vignes, l'entretien du jardin-potager et du poulailler, la récolte des oeufs, la préparation du foin pour nourrir les bêtes, et surtout la traite des brebis matin et soir. Bien que mécanisée, elle requiert leur présence quotidienne. Il faut faire monter les brebis sur le passage réservé à la traite et leur accrocher les ventouses pour tirer le lait. Le reste est automatisé: le lait fraichement prélevé circule dans des tuyaux reliés aux ventouses et se déverse directement dans une cuve en acier. Tous les trois jours, un camion vient récupérer le lait, en général vers quatre heures du matin, pour l'amener à la coopérative de fromage du village où il sera transformé en ricotta et pecorino. Chaque traite dure environ une heure (le troupeau s'élève à une centaine de bêtes) et bien entendu, elle ne peut pas attendre. C'est une véritable aliénation pour les éleveurs, ils ne peuvent jamais partir. Le concept de voyage et de vacances leur est complètement étranger. Tout au plus poussent-ils jusqu'à la mer à une bonne demi-heure de voiture de chez eux, ou alors jusqu'à Sienne les jours de grande fête ou plus probablement, pour des visites médicales spécialisées.
Gisela m'a confié qu'elle rêve d'aller voir la célèbre façade en mosaïque du Dôme d'Orvieto à un peu plus d'une heure de voiture d'ici, elle n'a toujours pas eu l'occasion d'y aller. Ils ont exactement douze heures pour s'absenter entre la traite du matin et celle du soir, il leur faut beaucoup d'énergie pour sortir de leur quotidien. Une vie dont plus personne ne veut. Ils ont passé 70 ans et leurs deux filles travaillent ailleurs. Ettore est d'ailleurs en pleine forme physique pour ses 78 ans, certainement à cause du travail manuel incessant et du grand air. On se demande évidemment ce qu'il adviendra de leur ferme une fois qu'ils ne seront plus en activité, et qui fabriquera le fromage que nous mangeons s'il n'y a plus de brebis pour produire le lait? Ils n'en parlent pas et continuent simplement comme ils l'ont toujours fait, sachant peut-être qu'ils représentent les derniers des Mohicans. Leurs voisins Luigi et Emanuele (avec qui ils chassent le sanglier) ont opté pour une autre stratégie: l'échelle de grandeur. Ils ont au moins le triple de têtes de brebis et ont investi dans la modernisation de leur exploitation. Quand ils parlent, ils utilisent les concepts de rendement, de productivité et de retour sur capital. Ils ont l'esprit dans un autre monde, mais ils sont plus jeunes, le fils Emanuele n'a pas 40 ans, l'avenir de la production laitière est à eux. Ils veulent toujours plus de brebis et plus de champs, une convoitise qui les pousse à regarder le champs du voisin comme une conquête potentielle.