Démystification de l’Apprentissage… la suite

Le texte « Démystification de l’Apprentissage » a montré que les élus ne peuvent pas grand-chose sur le développement de l’Apprentissage. Il a aussi montré que l’Apprentissage n’étant pas républicain, les élus de la République n’ont pas à assurer sa promotion. Les réactions positives et constructives à cet article méritent ... une suite.

Le président de la République le 31 décembre 2015 dans son discours à la Nation annonce : « Je fixe l’objectif qu’aucun apprenti ne soit sans employeur et qu’aucun employeur ne demeure sans apprenti ». Puis il fixe l’objectif à atteindre, 500 000 apprentis pour l’an prochain. Inadmissible de la part du plus haut personnage de la République qui adopte en la matière le positionnement de Madame Thatcher, à savoir T.I.N.A. (There Is No Alternative), il n’y a pas d’alternative. En effet, « depuis les débuts des années 1970, Jacques Chaban-Delmas alors Premier Ministre du Président Pompidou lance un appel aux entreprises pour former plus d'apprentis ; ce fut un échec ! Plus tard, c'est autour d'Edith Cresson, Première Ministre du Président Mitterrand, qui s'évertue à reprendre cette idée déjà éculée en y adossant des moyens considérables pour que les entreprises forment des apprentis. Ces aides de l'Etat sont allées jusqu'à une quasi-gratuité pour les entreprises et pourtant l'objectif n'a encore pas été atteint ; de très loin. Plus tard, c'est Jean-Louis Borloo qui offre aux entreprises des milliards d'euros pour tenter l'objectif des 500 000 apprentis ; ce fut sous les présidences Chirac et Sarkozy. L'échec, une fois encore, fut cuisant. Aujourd'hui, dans votre annonce, Monsieur le Président de la République, vous ne faites que reprendre l'objectif inscrit dans la loi Borloo. Quoi de nouveau depuis les années 1970 ? »(1) Un tel entêtement révèle un positionnement idéologique.

En effet, ce terme d’« Apprentissage » n’est pas neutre idéologiquement. Les communicants néo-libéraux font volontairement l’amalgame entre la formation par apprentissage, la formation professionnelle, les formations par alternance, et l’enseignement professionnel. Ainsi, dans l’inconscient des personnes étrangères à ce petit monde de l’École et de la formation professionnelle, le terme « Apprentissage » est devenu, grâce au matraquage médiatique habituel, un terme générique signifiant « formation manuelle de qualité dans une petite entreprise, destinée aux jeunes qui refusent l’École ». Souvent l’« Apprentissage » est présenté comme la seule formation en alternance, lui attribuant ainsi toutes les vertus de celle-ci ; on oublie de préciser que l’Enseignement professionnel dispense aussi des formations par alternance, à savoir le CAP, le Baccalauréat professionnel et d’autres diplômes professionnels. Le développement de l’« Apprentissage » n’est en fait qu’une aubaine pour transférer les obligations de l’État aux entreprises. Celles-ci affirment ne pouvoir ni augmenter les salaires ni embaucher du personnel, comment peuvent-elles rémunérer un maître d’apprentissage ayant la charge d’un jeune ? Est-ce la mission réelle de l’entreprise ?

Tout responsable politique, personne censée défendre l’intérêt général, devrait dire « Je n’oublie pas que la formation professionnelle est de compétence régionale. Les jeunes les moins bien formés, les plus en difficulté sur le plan social, se sentent exclus de la République et le sont majoritairement du monde du travail. Cette situation est indigne et inadmissible ; c’est le rôle de la puissance publique de tout mettre en œuvre pour assurer une qualification professionnelle républicaine diplômante de qualité. »

Cette personne pourrait continuer ainsi : « Une telle qualification doit être ouverte à toutes et à tous, elle doit instruire l’Homme, qualifier le Travailleur, émanciper le Citoyen et enfin elle doit être laïque c’est à dire indépendante des mondes religieux, politiques et économiques. » Ainsi, cet(te) élu(e) de la République n’aurait pas oublié Jean Zay(2), « Les écoles doivent rester l’asile inviolable où les querelles des hommes ne pénètrent pas ». Et dans la foulée il/elle annoncerait le renforcement de l’Enseignement professionnel publique et des mesures audacieuses lui permettant d’insérer socialement tous les jeunes, y compris ceux qui refusent l’École.

En effet, « lors des « émeutes » dites des banlieues en 2005, M. de Villepin, comme premier acte en réponse, instaure l'apprentissage junior à 14 ans. L'échec est encore aujourd'hui retentissant. Echec tant au niveau de l'objectif chiffré, mais c’est aussi une faute politique. Il ne pouvait pas en être autrement : comment l'entreprise aurait-elle pu devenir rédemptrice, remédiatrice de l'École, elle qui a échoué sur ces jeunes alors qu'elle a dû s'en occuper prioritairement pendant leurs 14 premières années au sein de nos établissements scolaires ? Ces jeunes, en rupture familiale, sociale, rejettent souvent non seulement l'École de la République qui ne remplit plus son rôle d'ascenseur social mais toute la société qui les ghettoïse ou les discrimine. Pour être dans le concret, ces jeunes doivent être plus encore que d'autres formés et éduqués. Apprendre à arriver à se lever, arriver à l'heure, à ne pas être agressif, vouloir et aimer apprendre, bref ÉDUQUER, cela n'a jamais été le sens de l'entreprise. C’est le sens de l’Éducation Nationale. »(1)

Pour réussir un jeune doit avant tout aimer ce qu’il fait, avoir choisi en connaissance de cause une voie, une filière, un métier. Sur ce plan, il y a régression, les moyens alloués au service public de l’Orientation ont été réduits, simplement pour faire des économies et démanteler un peu plus le service public d’éducation ; notre pays obéit ainsi aux différentes directives des organisations internationales (Union Européenne, OCDE, …). Pour certains profils d’élèves, il faut créer au sein de l’École publique un espace de « découverte professionnelle » permettant à tout jeune « allergiques aux études » de trouver le métier, la filière, la voie où il s’épanouira. Ce type de structure n’existe pas sur le territoire métropolitain. Il existe, au sein de l’Enseignement professionnel, dans les territoires français du Pacifique. Leurs moyens sont réduits au minimum et rien n’est fait pour encourager leur développement. Pourtant, les résultats obtenus par ces structures sont loin d’être négatifs et négligeables.

Il n’est pas question de nier que l’« Apprentissage » peut apporter de meilleur à savoir la transmission du geste, du métier par un professionnel passionné et/ou surdoué. Contrairement à ce qu’affirment les tenants du collège et du lycée uniques, l’Apprentissage n’est pas une voie de garage, il est très efficace dans certains métiers rares, pointus ou spécifiques. Il ne se justifie d’ailleurs uniquement pour ces formations, sous contrôle scolaire bien sûr. L’Apprentissage n’est pas le seul mode de formation professionnelle qui permette au jeune de reprendre confiance, en s’insérant dans une équipe et en réalisant des objets ou services immédiatement utilisables par lui-même ou autrui. Par contre, le jeune qui cherche une formation par Apprentissage est immédiatement directement ou indirectement soumis à l’arbitraire du monde économique. N’oublions pas que le nombre de contrats d’apprentissage signés est en lien direct avec l’activité économique. « Il faut rappeler une vérité économique qui est forte ; c’est-à-dire que l’Apprentissage dans une branche ou un métier se développe lorsque ce métier ou cette branche a du travail. Je crois que c’est l’élément essentiel »(3). N’oublions pas la discrimination à l’embauche, les ruptures de contrats, la formation parfois trop réductrice dispensée, etc …et le pire l’exploitation du jeune travailleur par un employeur qui ne respecte pas les droits de l’apprenti. Ceci ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’apprentis heureux, qui réussissent en s’épanouissant, bien au contraire. Mais, ces jeunes n’auraient-ils pas réussi dans une autre structure si celle-ci leur avait offert ce qu’ils cherchaient ? Bien sûr on peut répondre par l’affirmative, mais ces structures coûtent, directement, à court terme, cher aux finances publiques et là est le nœud du problème.

Pour faire des économies budgétaires, les pouvoirs publics sont prêts à tous les renoncements, politiques, sociaux et même à tourner le dos aux valeurs de la République. Avoir des dizaines de milliers de jeunes sortis du système éducatif sans aucun diplôme et ne leur proposer d’autres solutions que l’ « Apprentissage » est une faute politique. Favoriser et promouvoir la formation par « Apprentissage » par rapport à l’Enseignement professionnel public laïc correspond socialement à remplacer des fonctionnaires d’État, les professeurs de Lycée Professionnel, par des personnels de CFA publics ou privés, au recrutement beaucoup moins régulé et en situation professionnelle bien plus précaire. En cette période de crises à répétition, fragiliser le travailleur n’est-ce pas une des nombreuses méthodes utilisées pour le rendre plus docile ? Et enfin, laisser perdurer une situation où l’École de la République n’a pas les moyens d’offrir à tous ses enfants la boîte à outils nécessaire afin mener une vie d’adulte épanouie et digne, est incompatible avec les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité de notre République.

 

 

 

 (1) en italique les extraits de la lettre ouverte à Monsieur le Président de la République du 21 juillet 2014 envoyé par le SNETAA-FO premier syndicat de l’enseignement professionnel.

(2) Circulaire le 31 décembre 1936 du Ministre de l’Éducation Nationale du Front populaire dont les cendres furent transférées au Panthéon le 27 mai 2014.

(3) Jacques Chanut Président de la Fédération Française du Bâtiment sur France Inter dans l’émission « Un jour en France » le 12 janvier 2016.

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