Démystification de l'Apprentissage

L’Apprentissage est parfois présenté comme un outil de lutte contre le vote d’extrême droite ? L’État maîtrise-t-il son développement ? L’Apprentissage est-il un enseignement républicain ? L’Apprentissage n’est-il pas confondu avec la Formation professionnelle, l’Enseignement professionnel ou toute formation par alternance ? L’Apprentissage est-il un cadeau fait aux enfants des plus modestes ?

Le 13 décembre lors de la soirée dédiée aux résultats des élections régionales, le Porte-parole du Gouvernement et la Ministre de la justice emblématique du précédent quinquennat ont tous deux proposé, entre autres remèdes au danger que représente le vote massif pour l’extrême droite, de « relancer l’Apprentissage ».

Surprenant ! En quoi l’Apprentissage concerne-t-il tant l’État ? La formation par apprentissage est pratiquement du seul ressort des entreprises. Les pouvoirs publics n’ont que très peu de poids sur des décisions d’embauche qui n’appartiennent qu’au monde économique. Tout ce que peut faire l’État, c’est de rendre l’emploi d’un apprenti entièrement gratuit pour les entreprises. Et n’oublions pas qu’une entreprise n’engage, même un apprenti qui ne lui coûte rien, qu’à la seule condition d’avoir une activité justifiant cette embauche.

Ces éminents personnages en utilisant le terme générique d’ « apprentissage » pensaient peut-être « formation professionnelle » ? Hélas non, ils savent pertinemment que l’État a transféré la compétence de la formation professionnelle aux Régions. L’État ne peut même plus, ouvrir une formation dans un établissement public, sans l’accord de la Région. Alors, pourquoi avoir utilisé ce terme d’Apprentissage ? L’État n’y maîtrise pratiquement rien, si ce n’est l’ampleur des faveurs qu’il accepte d’accorder aux Entreprises et/ou aux Régions. Pourquoi, un tel attachement des gouvernants, actuels ou anciens, à l’Apprentissage ? Est-ce si prioritaire le soir d’une débâcle électorale ? Et avant tout, l’Apprentissage remplit-il les conditions pour être qualifié de républicain ? Explications.

L’Apprentissage est une formation professionnelle ouverte aux jeunes de 16 à 25 ans. Un contrat de travail particulier appelé Contrat d’Apprentissage est signé par les deux parties que sont l’entreprise et le jeune. Le statut de l’apprenti est fixé par la loi. L’entreprise se charge de la formation professionnelle pratique du jeune. La formation, plus théorique, est assurée hors de l’entreprise au sein d’un Centre de Formation des Apprentis (CFA) gérés par les chambres de commerce, de métiers ou d'agriculture, les établissements d'enseignement public ou privé sous contrat, les entreprises, les associations. C’est pour cette raison que l’Apprentissage est qualifié de formation par alternance. Le jeune passe d’un lieu de formation à l’autre selon un calendrier précis.

Un enseignement républicain doit être accessible à tout citoyen, instruire l’Homme, qualifier le Travailleur, émanciper le Citoyen, être laïc.

1.      L’Apprentissage n’est pas accessible à tout jeune. En effet, il débute par la signature d’un contrat. A-t-on oublié la discrimination à l’embauche ? A-t-on oublié qu’une entreprise peut cesser son activité ? Ce qui signifie pour le jeune apprenti la fin de sa formation. A-t-on oublié que plus de 30 % des contrats d’apprentissage sont rompus dans les trois premiers mois ? La loi Rebsamen a rallongé la période d’essai « jusqu’à l’échéance des 45 premiers jours, consécutifs ou non, de formation pratique en entreprise effectuée par l’apprenti ». Que deviennent ces jeunes en rupture de contrat ? Retrouver une entreprise si tard, représente un vrai défi, voire un obstacle insurmontable. Donc même s’il signe un contrat d'apprentissage, le jeune apprenti n’a même pas la certitude de terminer sa formation.

2.       L’Apprentissage n’instruit pas suffisamment l’Homme. Pour préparer un diplôme, les apprentis bénéficient d’un enseignement théorique concentré et contraint dans le temps à l’efficacité problématique. Pour un apprenti, augmenter ses connaissances, sa culture générale est plus difficile que pour un lycéen ou étudiant sous statut scolaire. L’emploi du temps de l’apprenti est trop chargé. Travail en entreprise, cours au CFA, travail personnel pour assimiler des concentrés de cours, transports entre le domicile, l’entreprise et le CFA. Il reste peu de temps et d’énergie, même au jeune le plus motivé, pour se cultiver et s’épanouir. Et parfois la course d’obstacles se complique ainsi des formations se déroulent au sein de CFA éclatés sur deux sites distants de plusieurs dizaines de kilomètres. On comprend bien que l’instruction de l’Homme est loin d’être la priorité de l’Apprentissage.

3.       La qualification professionnelle apportée par l’entreprise d’accueil est très disparate et dépend de l’activité de l’entreprise, de sa taille, de sa motivation, de sa spécificité, de sa situation géographique, de la qualité du maître d’apprentissage, des moyens qui lui sont alloués, etc… Le niveau d’exigence pour devenir maître d’apprentissage a baissé et peut bénéficier de dérogations. La qualité des formations professionnelles dispensées en entreprise, par manque de régulation, s’étale donc de l’excellence au plus que médiocre en passant par toutes les strates. Cependant, l’Apprentissage est très efficace dans certaines activités pointues et spécifiques. Les besoins en salariés y sont si faibles que ces formations ne peuvent être « massifiées ». L’Apprentissage se justifie uniquement pour ces formations.

4.       Quant à l’émancipation du citoyen, elle exige une éducation, un esprit critique et une liberté pas toujours compatible avec le statut de salarié dans une entreprise. Elle exige aussi du temps libre pour se cultiver, s’informer, entretenir une vie sociale. Le temps libre est ce qui manque le plus à l’apprenti. Elle exige aussi la liberté pour le citoyen de se déplacer géographiquement pour des raisons personnelles ; est-ce toujours permis avec une formation professionnelle acquise dans une seule entreprise ? A remarquer aussi que dans certains métiers, personne n’a la volonté de faire appliquer la réglementation du travail concernant les apprentis, ce n’est pas pour en faire des citoyens libres à l’esprit critique.

5.       Autre obstacle, l’Apprentissage ne peut être considéré comme laïc. Si on considère que la laïcité c’est l’indépendance totale vis à vis des religions, du monde politique, mais aussi de la sphère économique. Le jeune qui est embauché par un grand groupe aura-t-il accès à la formation concernant les produits, les techniques, les technologies, utilisés par les concurrents ? Ne sera-t-il pas très longtemps influencé par sa formation ? Aura-t-il les compétences pour postuler à un emploi dans un autre groupe ?

Alors pourquoi ces élus de la République se transforment-ils en VRP d’un mode de formation professionnelle qui n’est pourtant pas républicain ? Ils pourraient défendre d’autres idées, en effet :

-          Il existe un enseignement professionnel républicain, public, laïc et par alternance et ce n'est pas l'Apprentissage. C’est l’enseignement dispensé dans nos lycées professionnels et polyvalents ainsi que les divers établissements de l’enseignement supérieur publics. Un élève de Baccalauréat professionnel, par exemple, effectue 20 % de sa formation en milieu professionnel.

-          « A l'heure où les entreprises sont sous tension du fait de la crise économique et financière » (1)qui dure depuis plusieurs décennies, «  elles n'ont pas les moyens de consacrer un maître d'apprentissage à la formation d'un jeune. D'ailleurs est-elle la mission réelle de l'entreprise ? »

-          « Dans un système politique et économique libéral et globalisé, l'entreprise est faite pour faire des bénéfices et accroître ses marges. C'est seulement à ces conditions qu'elle embauche et qu'elle innove. L'entreprise n'est ni « sociale » ni « citoyenne » en soi. « L'entreprise sociale » n'existe pas ! C’est une ineptie. Elle peut le devenir « par conséquence » mais ce n'est pas son but premier. En revanche, c'est à l'État de remplir la mission de donner à chaque jeune une première qualification reconnue, un premier diplôme. C'est le rôle de l'École de la République. ».

-          L’Apprentissage n’est pas le remède miracle au chômage des jeunes. Le matraquage médiatique qui mélange sciemment « apprentissage », « formation professionnelle », « enseignement professionnel » et « alternance » ne suffit pas à effacer la réalité. Plus de 30 % des contrats d’apprentissage sont rompus lors des trois premiers mois, et le taux d’embauche des apprentis n’est que de 70 %. Donc sur 100 jeunes qui signent un contrat d’apprentissage, moins de un sur deux aura un emploi au sein de l’entreprise d’accueil.

-          L’employabilité à long terme des apprentis est-elle prise en compte ? En effet, en Allemagne, pays de référence des adeptes les plus convaincus de l’Apprentissage, on a constaté que les jeunes passés par cette voie avaient plus de mal que les autres à suivre l’évolution des métiers au bout d’une dizaine d’années en entreprise. Les travailleurs issus de l’Apprentissage doivent être mis à niveau professionnellement plus souvent que les autres travailleurs qui, eux, ont suivi un cursus de formation moins réducteur.

Pourquoi tous les gouvernements successifs depuis Edith Cresson montrent la volonté de « relancer l’Apprentissage » ? C’est ridicule. Les leviers dont ils disposent sont peu efficaces et très onéreux (6 Milliards d’euros selon le Conseil d’Analyse Économique pour moins de 400 000 apprentis en 2014). Il n’y a rien de rationnel dans cette démarche. Ils donnent simplement des preuves du désengagement total de la puissance publique au profit du monde économico-financier. Les maîtres qui nous gouvernent ne font qu’allégeance au dogme libéral en organisant la destruction de l’Enseignement professionnel initial public et laïc.

Les électeurs qui ont tourné le dos aux libéraux-conservateurs et aux libéraux-sociaux veulent plus de République et ne sont pas prêts à accepter le délitement organisé de celle-ci. Le développement de l’Apprentissage au détriment de l’Enseignement professionnel public participe à ce travail de sape. Ces concitoyens veulent simplement un emploi stable, rémunéré dignement et des conditions de travail en accord avec la loi. Ils souhaitent que leurs enfants puissent fréquenter gratuitement un lycée professionnel de proximité. Celui-ci étant bien équipé, offrant un panel de formations assez fourni et aux débouchés solides. De bonnes conditions d’études, assurées par des personnels reconnus et respectés sont indispensables. Tout ce beau monde œuvrant dans un environnement apaisé, correctement financé et guidé par les valeurs de la République, Liberté, Égalité, Fraternité et Laïcité. Rêvent-ils et/ou ont-ils adopté ce slogan de mai 68 « Soyons réalistes, demandons l’impossible » ?

Par contre, ils n’apprécient pas du tout que les « responsables politiques » leur tiennent par petit écran interposé un discours du genre : « L’État doit se désendetter. Il n’a plus d’argent pour financer l’enseignement professionnel public et laïc. Les entreprises ont toutes les qualités pour former votre enfant. De plus il sera rémunéré et ce n’est pas pour vous déplaire, non ? Pour vous c’est gagnant-gagnant. » Tous ont compris qu’en faisant fi de la rhétorique de la pensée unique, la traduction de cette novlangue ambiante s’apparente à : « nous avons fait allégeance à la finance internationale et à la doxa libérale. Les impôts que paient surtout des classes moyennes en voie de paupérisation ne sont pas destinés à financer la qualification professionnelle des pauvres. Si les gueux veulent se former, les portes des entreprises leur sont grande ouvertes, dans la limite des places disponibles bien sûr. Les plus chanceux et les plus dociles de vos gamins ont une faible probabilité de s’en sortir. Quant aux autres… »

Ce n’est pas en insultant ainsi ceux qui se considèrent déjà comme « transparents » que le nombre de suffrages engrangés par l’extrême droite se tarira…

 

(1) en italique les extraits de la lettre ouverte à Monsieur le Président de la République du 21 juillet 2014 envoyé par le SNETAA-FO premier syndicat de l’enseignement professionnel. Les caractères mis gras le sont du fait de l'auteur.

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