Non, le monde universitaire n'est pas coupable... Quand parler de racisme gêne

Monsieur Macron a récemment jugé que le monde universitaire était coupable des tensions sociales liées au racisme qui traversaient actuellement la France. Il juge notamment que c’est la perspective du « bon filon » qui motive ces recherches. Les propos de Macron m'ont ainsi paru insensés, c'est pourquoi ce texte s’adresse directement à lui.

         Très récemment, vous président de la République, déclariez  : « le monde universitaire a été coupable. Il a encouragé lethnicisation de la question sociale en pensant que c’était un bon filon. Or, le débouché ne peut être que sécessionniste. Cela revient à casser la République en deux »

         J’ai été extrêmement déçu et choqué d’apprendre que ces propos venaient de votre bouche. Vous qui êtes si souvent présenté comme un intellectuel sensible. Comment pouvez vous cracher aussi durement sur la science ?

         Vos propos sont le symptôme d’une tradition française pleine de bonne volonté mais caractérisée par une hypocrisie naïve. Pleine de bonne volonté car il n’y a pas de doute que la France souhaite le bien-être et l’égalité de tous ses citoyens. Hypocrisie naïve car, comme le montre cette sortie monsieur Macron, le sujet du racisme est extrêmement tabou et on évite le plus possible de parler des problèmes sociaux liés à la couleur de peau.

         Ce tabou est extrêmement présent, il imprègne la société française dans son ensemble. Très souvent lorsque les minorités commencent à se mobiliser et a revendiquer leurs droits, à demander davantage d’égalités, de reconnaissance de leur situation le gouvernement et une partie de l’élite intellectuelle s’empressent d’agiter l’épouvantail du communautarisme en nous faisant presque croire qu’une guerre « sécessionniste » est proche. Alors ainsi le souhait des mouvements antiracistes serait de prendre l’ascendant ou la revanche sur les blancs ? De créer une communauté autonome de la société ? Quelle interprétation effrayante de bêtise.

         Comprenez bien monsieur Macron que si les personnes de couleur manifestent c’est JUSTEMENT pour être reconnues comme toutes les autres personnes et d’être pleinement intégrées à la société française. D’où vient cette lubie d’une possible « sécession » ? Pourquoi ce fantasme ? Pourquoi revendiquer ses droits ce serait être communautaire ? Est-ce vraiment ce qu’on entend, ce qu’on pressent dans les discours antiracistes ? Tendez mieux l’oreille monsieur Macron : revendiquer ses droits ce n’est pas haïr ceux qui les ont déjà, même si c’est très tentant de le penser.

         Vous savez c’est plutôt ce genre de discours qui crée des tensions. Au lieu d’écouter les revendications et de pacifier les mobilisations par un discours rassurant digne d’un chef de la Nation, vous préférez vous mettre sur la défensive et pointer une probable fracture, une division de la République en deux. Mais, monsieur Macron, ce sont les gens qui tiennent vos discours qui créent la fracture. La fracture naît quand la classe dirigeante reste sourde aux protestations. Il ne s’agit nullement de blancs contre noirs, comme vous semblez le suggérer : il s’agit de citoyens français (quelle que soit la couleur, vous l’aurez remarqué j’espère) qui luttent pour une société égalitaire.

         Monsieur Macron, vous fustigez les universitaires. Là encore, je me répète, votre attitude est bien le symptôme d’une tradition française qui ne souhaite pas entendre parler de couleur de peau. Le problème monsieur Macron, ce n’est pas parce que vous et les autres refusez de voir l’importance de la couleur de peau dans l’organisation sociale, que la société française en fait autant. Les universitaires sont coupables, paraît-il. Coupables de quoi ? De rendre compte de la réalité ? De dresser un état des lieux pas tout rose ? Sans médecin il n’y a plus de cancéreux, sans thermomètre il n’y a plus de fièvre, sans analyses il n’y a pas de diabète,  sans études sociologiques il n’y plus de racisme, plus de sexisme, plus d’homophobie... Mais vous savez monsieur Macron, le cancéreux et le diabétique non diagnostiqués finissent par mourir, la fièvre existe et peut provoquer des complications...et les problèmes sociaux n’attendent pas qu’on les diagnostique pour faire leur vie. Fustiger les universitaires, c’est simplement vouloir adopter la technique de l’autruche : pas d’études, pas de problèmes. Hypocrisie, donc.

         Bien entendu rien de mieux pour décrédibiliser ces universitaires que de faire croire que la seule chose qui les motive c’est la recherche du « bon filon », comme si la recherche n’était pas mue par autre chose que l’appât du gain. Ne vous en déplaise monsieur Macron mais il arrive que certaines personnes s’engagent dans leur travail par passion, par amour du savoir ou encore par désir d’améliorer la société dans laquelle elles vivent. Non monsieur Macron, il ne faut pas croire que tout le monde épouse vos visions capitalistes. Encore moins en sciences humaines et sociales, parent pauvre de la recherche, où le gain n’est jamais bien élevé.

         Alors monsieur Macron, je vous en supplie, ne vous précipitez pas dans une faille catastrophiste bien trop tentante et déjà soutenue par certains extrêmes politiques. Écoutez vos citoyens, rassurez-les, agissez concrètement.

         Il ne s’agit pas de noirs contre blancs, mais d’un désir de justice sociale porté par tous, sans distinction de couleur. Des noirs et des arabes qui demandent moins de discriminations, ce ne sont pas des noirs et des arabes qui haïssent les blancs (comme voudraient nous faire avaler certaines personnalités publiques habituées aux raccourcis et amalgames).

         Comme le sexisme qui ne peut être résolu sans une prise de conscience par les femmes et les hommes, le racisme ne peut être résolu sans une prise de conscience par tous, quelle que soit la couleur de peau ou l’origine. La France est un beau pays, et c’est parce que nous l’aimons qu’on doit sans cesse chercher à l’améliorer.

 Un étudiant qui se destine à la recherche

 

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