« Passe Sanitaire » : une lutte saine qui ne doit pas être laissée à l’extrême droite

Depuis un an et demi de contrôle solitaire, un mouvement populaire est enfin venu contester le Président et sa gestion calamiteuse de la crise. La gauche semble pourtant hésiter à soutenir au risque de condamner les protestataires à aller manifester avec l'extrême droite.

Ce samedi 17 juillet, oui, il y avait des hurluberlus dans les rues du pays. Une minorité, mais il y en avait. Disons-le clairement aussi : le « pass sanitaire » n’est pas comparable ni à la Shoah, ni à l’apartheid. Faire ce parallèle est absolument honteux et insultant. Il faut se désolidariser de ces gens, tout comme, durant les Gilets jaunes, il a fallu se désolidariser de ceux qui profitaient du mouvement pour diffuser des propos antisémites.

Une fois que l’on a dit ça, les raisons de la colère méritent d’être analysées correctement. Dans ce que j’ai pu voir hier, il n’y avait que très peu de personnes « antivaxx », le peu de gens avec qui j’ai pu parler étaient d’ailleurs des personnes vaccinées.

En revanche, il y avait des sociologies variées, un mixte que l’on n’avait pas revu depuis novembre 2018. Il y avait également de la colère populaire, que l’on n’avait pas non plus revue depuis 2018. Une colère saine contre un gouvernement qui depuis 1 an et demi nous amène tranquillement dans le mur, avec des décisions unilatérales et des « paris ».

Ainsi, qualifier tous les manifestants de petits libertariens égoïstes et ignorants révèle au mieux d’un manque de lucidité politique, au pire d’un mépris de classe. Sans doute le même mépris qu’on avait pu observer au début des Gilets jaunes, avec des « où étaient-ils pour telle manif ? », « ils viennent pour leurs petits intérêts égoïstes. », sans penser que les méprisants pouvaient être les responsables de la démobilisation des masses.

Ce qui est vrai, c’est que cette colère manque de mots d’ordre. Ce manque est un risque immense. Celui de laisser partir les contestataires dans les bras de l’extrême droite, qui apparaitra comme le bâton le plus efficace pour taper Macron.

Ici, je vais tenter de convaincre mon propre camp – et c’est quand même pénible de devoir faire ça – de rejoindre ces manifestations et de soutenir les mouvements.

En sachant que le « Pass sanitaire » n’empêchera pas la 4ème vague de Covid-19 prévue pour juillet (le temps que chacun termine son schéma vaccinal, on sera à la fin de l’été), l’urgence aujourd’hui, c’est de soutenir ceux qui luttent. Ca n’est pas une question de vaccin, c’est une question de démocratie, de liberté et de lutte de classe.

Préambule : le Pass sanitaire ne calmera pas la vague de variant delta

Toute analyse sur ce sujet et contrainte par « l’urgence de la situation », urgence sur laquelle surfe bien Gabriel Attal lorsqu’il explique que « Dorénavant, c’est soit la vaccination générale, soit le tsunami viral ».

Donc mettons les choses au clair : le « pass sanitaire » n’enrayera pas la vague qui arrive pour l’été. Plusieurs analyses ont été faite à ce sujet, mais une simple raison c’est que le temps que s’appliquent les restrictions et que chacun soit vacciné, la vague aura eu lieu. Le Royaume-Uni et Israël vont même jusqu’à expliquer que le vaccin seul n’endiguera pas l’épidémie. Aussi, le vaccin n’empêche pas d’être contaminé, contaminant et hospitalisé (et c’est normal !).

Enfin, deux récents exemples ont prouvé que le « pass sanitaire » est très loin d’être infaillible. Malgré la nécessité d’un « pass » à l’entrée, aux Pays-Bas 1.000 festivaliers ont été contaminés. Même cas de figure à Bordeaux, où 21 personnes ont attrapé le Covid en boîte de nuit.

En somme, le « pass sanitaire » n’a rien de sanitaire. Pour contenir l’épidémie, il faut de la distanciation sociale. Il aurait fallu une ouverture plus progressive des intérieurs et surtout des contrôles stricts aux frontières et aux aéroports, ce qui n’a jamais été fait. Le Canard enchainé à même révélé que le ministre Clément Beaune a pu constaté par lui-même qu’il n’y avait aucun contrôle des Pass en entrant sur le territoire. Enfin, pour vaincre une épidémie, il aurait aussi fallu augmenter les capacités en réanimation, ce que n’a jamais fait le gouvernement qui a préféré gérer une crise pour zéro euro.

Bref, il n’y a pas de raisons sanitaires d’instaurer un « pass sanitaire » pour la vie quotidienne. 

Une lutte démocratique : donner des limites à un Président en roue libre

Auprès d’un journaliste de LCI, quelques heures avant l’allocution de Macron, un conseiller du Président explique qu’« inclure les restaurants dans le pass sanitaire étendu n’était pas envisagé mercredi dernier lors du Conseil de défense sanitaire », et que ce n’est pas ressorti des discussions de préparation de celui de ce lundi, qui ont eu lieu vendredi 9 juillet. Il ajoute « En termes d’organisation ça me paraît très compliqué, mais le Président peut nous surprendre ».

La décision de mettre tout le monde sous « pass sanitaire » pour réaliser des actes du quotidien est issue directement d’Emmanuel Macron. Il a décidé seul. Le résultat est par ailleurs sans appel et les membres du gouvernement ont passé leur semaine à faire le service après-vente et à amender cette décision puisqu’elle était inapplicable. Ce n’est pas la première fois que cela arrive. En avril dernier, un conseiller expliquait au journal Le Parisien qu’avec le Président « on ne savait pas où aller retomber la pièce ».

Alors, jusqu’à quand est-il possible de supporter qu’un seul homme puisse décider pour nous, sans aucune base scientifique, épidémiologique et démocratique ? Les prises de décision infondées du président nous sommes actuellement en train de les payer : la réouverture précipitée des intérieurs en pleine remontée épidémique est sans doute responsable de la 4ème vague à venir. Ces décisions unilatérales sont également dangereuses puisqu’elles tuent : le décompte du journal Le Monde a prouvé que le « pari » de Macron de ne pas reconfiner début d’année a couté la vie à 14.000 personnes.

A nouveau, sans base scientifique puisque la 4ème vague ne sera pas évitée par le « pass sanitaire », Macron vient repousser les limites de sa toute-puissance. Il vient prouver qu’il peut priver des millions de français de vacances, d’emplois, le tout d’un claquement de doigts. Il démontre aussi qu’il a le droit de mentir durant des mois et de revenir sur ces paroles en toute impunité, comme ce fut le cas sur sa promesse de ne pas instaurer de « pass » pour la vie quotidienne.

Emmanuel Macron prouve à quel point il est intouchable. Depuis 1 an et demi, il n’a fait aucun effort démocratique. Même les élections n’ont eu aucun effet sur lui, malgré des défaites successives.

Au moment où, tous les experts s’accordent pour dire que cette crise n’est que les prémices des futures crises climatiques à venir, il faut faire un choix commun : plus d’autoritarisme ou des décisions collectives ?

Libertés : un pas vers le contrôle social

Je vais mettre les pieds dans le plat. Oui, le « pass sanitaire » et son QR code, appliqué aux actes de la vie quotidienne, est un risque pour les libertés fondamentales de chacun.

Il ouvre un tout autre champ des possibles : obligation d’identification, être possiblement traçable, restreindre fortement les libertés d’aller et venir, permettre à n’importe quel commerçant de se voir déléguer l’autorité de l’Etat et de réaliser des contrôles d’identité.

Loin d’être une lubie conspirationniste, nombre d’organisation dénonce les dérives que ce pass peut impliquer.

En juin dernier, la très sérieuse Quadrature du Net a attaqué le premier « Pass sanitaire » devant le conseil d’Etat[6]. L’association qui n’a finalement pas eu gain de cause, explique que le QR code peut faciliter le « traçage constant des citoyens ». C’est une porte ouverte « à des contrôles d’identité de plus en plus numérisés et nombreux » qui pourraient être centralisés. Pour l’association, ajouté ça à la géolocalisation des smartphones et à la reconnaissance faciale (qui est déjà appliquée), on a le tryptique suffisant pour tracer une population de A à Z.

Par ailleurs, le Conseil d’Etat a débouté l’association au motif que le « pass sanitaire » « n’est pas requis pour les activités du quotidien ou l’exercice de certaines libertés fondamentales ». Son extension, mérite donc une nouvelle analyse de la part de l’institution.

Autre point sensible, le flicage de tous par tous. Voulons-nous d’une société où un cafetier peut avoir des informations sur votre état santé, ou basiquement, voulons-nous être identifié à chaque fois que l’on ira boire un verre ou manger des frites quelque part ? C’est de ça dont il est question. Vaccinés ou non, nous sommes soumis à cette règle, qui, pour le moment n’a aucune réelle deadline et qui peut donc – et va sans doute – perdurer dans le temps, et dans les gouvernements.

De manière générale, l’inquiétude quant au non-respect des libertés est partagée par les spécialistes du sujet. On pourrait citer la Défenseure des droits qui, dès mai, s’est dit « inquiète risques d’atteintes aux droits et libertés liés au pass sanitaire ». Aussi, l’avocat au Conseil d’Etat Patrice Spinosi affirme « il n'y a pas de doute. Atteinte aux libertés de la personne, le droit sur son propre corps de décider de ne pas se faire vacciner, atteinte potentiellement future à notre liberté d'aller et de venir. ».

Lutte des classes : les pauvres vont être les premiers touchés

Enfin, ces mesures vont toucher en premier lieu ceux pourquoi nous nous battons.

Les premiers qui vont être contraints par le « pass sanitaire », ce sont les travailleurs : les pompiers, infirmières, caissières, serveurs, etc.

Les mêmes qui ont le plus subi la crise sanitaire, ceux qui ont dû continuer le travail en présentiel en s’exposant au virus, sont ceux qui sont le plus soumis au chantage du Gouvernement. En effet, comme a pu l’expliquer Laurent Degousée, syndicaliste SUD commerces, les soignants ne seront pas les seuls à avoir besoin d’un « pass ». Tous les travailleurs des centres commerciaux seront concernés. Certaines entreprises n’hésitent d’ailleurs pas à prendre de l’avance, et à demander la vaccination en guise de « pass sanitaire ».

C’est une lutte de classe, car ce sont les plus pauvres qui sont les moins vaccinés et les moins motivés pour le faire. Comme chacun sait, une personne qui début son schéma vaccinale aujourd’hui, n’aura pas de passeport avant la deuxième partie d’août. Alors, ce sont eux qui verront leur été le plus pourri par ces décisions. Ce sont eux qui ne pourront pas partir à l’étranger en avion pour vivre « plus librement ».

Au-delà même du côté « privation de loisir », le symbole agité par le président de la République est fort : les plus pauvres qui doutent le plus, parce qu’ils ont été malmenés durant cette crise, parce qu’ils n’ont aucune confiance dans nos institutions, ne « doivent pas faire chier ». Ils ne doivent pas broncher, même si en une allocution on leur annonce une retraite à 64 ans et une baisse des allocations chômages.

Pourtant, ce sont ces mêmes « qui ne doivent pas faire chier » qui composaient les cortèges hier.

Ecrasés et appauvris depuis des mois entiers, ils ont décidé de plus se laisser faire. Ils veulent s’opposer à Macron, à cause de qui ils en bavent depuis quatre longues années.

Face à ça, dans le meilleur des cas, la gauche semble avoir du retard à l’allumage. Dans le pire, elle incapable de lire et comprendre ce qu’il est en train de se passer, mais ça je ne veux pas le croire.

Chers camarades, ce n’est pas une question de vaccin, c’est une lutte sociale.

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