Damien Viroux
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Billet de blog 16 nov. 2021

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Pour toutes celles qui nettoient

Alors que l’image de la classe ouvrière a longtemps été associée à celle de l’ouvrier de l’industrie, elle devrait aujourd’hui l’être aussi à celle de la nettoyeuse. Travailleuses essentielles, elles ont des conditions de travail médiocres tant en termes de rémunérations que d’horaires. Il faut les soutenir dans leurs combats. Pas pour le grand soir, mais simplement pour des conditions de travail décentes.

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« Rosa, Rosa, quand on fout le bordel, tu nettoies ». C’est par ces paroles que Stromae commence sa nouvelle chanson, « Santé », véritable hommage à tous les travailleurs et toutes les travailleuses de l’ombre. Depuis quelques semaines, la nouvelle série à succès sur la plateforme Netflix est « Maid », série basée sur un livre autobiographique qui raconte l’histoire d’une jeune maman qui quitte son compagnon violent et se retrouve dans une situation d’extrême précarité. Pour survivre et subvenir aux besoins de sa fille, elle devient aide-ménagère. Longtemps invisibilisé, le métier d’aide-ménagère est mis en avant dans ces deux œuvres à succès.

Déjà avec la crise sanitaire et le confinement, les nombreuses femmes qui travaillent dans ce secteur précaire et quasi exclusivement féminin avaient parfois été applaudies par la population alors qu’elles devaient continuer à pratiquer leur emploi sur le terrain. Le caractère essentiel de ce métier si peu valorisé était ainsi décrété. Une activité essentielle à toutes les autres et pourtant si souvent exclue du « core business » des entreprises, qu’elles soient privées ou publiques.

Il faut dire que les résultats des activités de nettoyage ne sont finalement visibles que quand le boulot n’a pas été effectué. Quotidiennement, les gens travaillent dans des bureaux propres ou attendent le train dans des gares sans déchets en considérant cela comme la norme, sans réaliser le travail nécessaire qui a dû être fait pour nettoyer, souvent plusieurs fois par jour. Au contraire, si le nettoyage n’est pas fait, on entend vite les plaintes se multiplier.

Si le travail de celles qui nettoient est si peu visible pour les autres travailleurs, c’est notamment parce qu’elles font le boulot en dehors des heures de bureau habituelles. Très tôt dans la matinée et/ou dans la soirée, quand les gens dorment encore ou rentrent chez eux retrouver leurs familles, les nettoyeuses travaillent. Ce qui engendre de nombreuses contraintes pour toutes celles qui nettoient. Quelle vie de famille avoir quand vous travaillez de 6h à 9h puis de 17h à 20h ? Quel épanouissement trouver dans votre travail quand vous ne croisez jamais un seul collègue ? Stromae ne s’y trompe pas en parlant des « champions des pires horaires ».

En France, 8% de la main d’œuvre totale relève des « métiers du nettoyage »[1]. Ce taux conséquent n’est pas étonnant quand on sait que « dans chaque service et chaque objet produit et consommé, une part, fût-elle restreinte, provient du travail de celles et ceux qui ont nettoyé le lieu de fabrication, de distribution ou de consommation »[2].

Ces métiers ont connu une croissance importante ces dernières décennies. En effet, les pays occidentaux ont connu une polarisation de l’emploi avec des créations d’emplois surtout dans les métiers à haut revenu (ingénieurs par exemple) et dans les métiers précaires. Cette croissance de l’emploi dans les métiers précaires est principalement due aux métiers du nettoyage avec notamment 110 000 emplois de nettoyeuses créés en France entre 1984 et 2008[3].

Alors que l’image de la classe ouvrière a longtemps été associée à celle de l’ouvrier de l’industrie, elle devrait aujourd’hui l’être aussi à celle de la nettoyeuse. En France, 40% des femmes qui occupent un emploi à bas salaire travaillent dans les métiers du nettoyage. Et si les emplois à bas salaire représentent 14% des emplois totaux, le taux monte à plus de 46,5% pour les travailleurs du nettoyage[4]. Les ouvrières du nettoyage représentent donc une part significative de la classe ouvrière. Améliorer les conditions de rémunérations et de travail des travailleuses du nettoyage, c’est donc améliorer considérablement la situation de la classe ouvrière.

Les rémunérations dans le secteur du nettoyage sont particulièrement médiocres. Les trois métiers les moins bien rémunérés en France relèvent des métiers du nettoyage avec un salaire mensuel médian inférieur de 30% à celui des autres employés et ouvriers. Ce constat est aggravé par le fait que les travailleuses du nettoyage travaillent souvent à temps partiel. Ainsi, 58% de l’ensemble des travailleurs du secteur sont à temps partiel[5] et cela concerne considérablement plus les femmes que les hommes. Ainsi, alors que la fonction est déjà quasi exclusivement féminine, des inégalités de genre sont également persistantes au sein de la fonction avec des métiers plus valorisés et plus susceptibles d’être à temps plein pour les hommes.

Alors que dans certains cas, le temps partiel peut être un bon moyen de concilier vie privée-vie professionnelle, ce n’est pas le cas pour les ouvrières du nettoyage qui ont des horaires fragmentés et décalés (tôt le matin et fin de journée) qui peuvent pourrir la vie privée sans avoir accès à des avantages salariaux car il ne s’agit pas à proprement parler de travail de nuit.

La pénibilité physique est également au rendez-vous, sans vraiment être reconnue. « Le nettoyage abîme les corps : position debout prolongée, postures pénibles, mouvements douloureux, exposition à des produits chimiques et à des environnements sales et malsains »[6]. Les ouvrières du nettoyage subissent de nombreuses pénibilités qui se font surtout ressentir dans la répétition. Cela a des impacts directs sur la santé avec un état général plus mauvais que celui de la plupart des travailleurs des autres secteurs, une exposition plus grande aux maladies professionnelles et aux accidents de travail et de fréquents licenciements pour inaptitude physique[7].

Toutes ces problématiques sont aggravées par le phénomène récent d’externalisation. Ces dernières décennies, de plus en plus d’entreprises, qu’elles soient publiques ou privées, ont tendance à externaliser l’activité du nettoyage. Ce sont donc des entreprises sous-traitantes qui gèrent le service, ce qui a pour effet de rendre encore plus précaires les conditions de travail. Temps de travail réduit, intensité du travail augmentée, rémunérations plus faibles, suppression de la polyvalence (plus aucune autre tâche que le nettoyage dans la fonction), etc. Les conséquences sont nombreuses.

L’externalisation affaiblit en plus le rapport de force avec l’employeur dans les négociations collectives car cela isole les ouvrières du nettoyage les unes des autres (elles sont chacune sur des chantiers différents) et des autres travailleurs (qui ont un autre employeur). Comment s’organiser collectivement dans ces conditions ?

En général, les entreprises sous-traitantes sont des employeurs qui offrent de moins bonnes prestations sociales, des salaires moins élevés et quasi aucune chance de promotion[8]. De plus, la fierté d’appartenir à une grande entreprise disparait. Les ouvriers de l’industrie pouvaient former un collectif, s’identifier à l’entreprise pour laquelle ils travaillaient et dire « je travaille pour… ». Aujourd’hui, les ouvrières du nettoyage n’ont plus cette possibilité. Pour illustrer ce phénomène, on peut dire qu’elles ne sont plus invitées à la fête de l’entreprise.

Face à tout cela, il ne faut pas laisser place au fatalisme. De nombreuses choses peuvent être faites pour améliorer la situation de toutes celles qui nettoient. Une des priorités doit être de réinternaliser les activités de nettoyage. Notamment dans le secteur public, pour que ces travailleuses puissent bénéficier du statut de fonctionnaire. A ce sujet, on peut se féliciter de l’action du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles qui a réinternalisé certaines activités depuis quelques années à l’initiative de ministres PS.

Un autre élément important est de donner un droit à la formation à toutes ces travailleuses du nettoyage pour qu’elles puissent se réorienter vers d’autres secteurs. Le droit à la formation obtenu par le PS dans le cadre du conclave budgétaire fédéral est à ce sujet une très bonne chose. La Vice-présidente du gouvernement Wallon, Christie Morreale a également obtenu des heures de formation minimum pour toutes les travailleuses des titres-services. Des avancées dans le bon sens sont donc à souligner.

Enfin, il est essentiel de revaloriser les temps partiels. En Belgique, un temps plein correspond à 38h mais cela est impossible à prester pour une ouvrière du nettoyage. Il convient donc d’abaisser la durée du temps plein pour ce secteur (par exemple à 32h) pour revaloriser la rémunération des temps partiels de toutes ces ouvrières. Sur ce point, la proposition de la ministre des Pensions, Karine Lalieux, de revaloriser les temps partiels pour l’accès à la pension minimum est une excellente nouvelle pour les travailleuses du nettoyage.

Trop longtemps invisibilisées, les ouvrières du nettoyage sont revenues dans la lumière avec le confinement et grâce à certaines œuvres. Il était plus que temps car leurs conditions se sont détériorées avec la croissance de l’externalisation. Travailleuses essentielles et part significative de la classe ouvrière (elles représentent environ 13% de l’emploi féminin en France[9]), elles sont nécessaires au fonctionnement de notre société. Et pourtant, elles ont des conditions de travail médiocres tant en termes de rémunérations que d’horaires. Il faut les soutenir dans leurs combats. Pas pour le grand soir, mais simplement pour des conditions de travail décentes. Pour que toutes celles qui nettoient ne soient plus de celles qui ne célèbrent pas.

Damien Viroux

[1] Devetter, F-X et Valentin, J (2021), Deux millions de travailleurs et des poussières, Les Petits Matins, p17.

[2] Ibid.

[3] Devetter, F-X et Valentin, J (2021), Deux millions de travailleurs et des poussières, Les Petits Matins, p27.

[4] Devetter, F-X et Valentin, J (2021), Deux millions de travailleurs et des poussières, Les Petits Matins, p31.

[5] Devetter, F-X et Valentin, J (2021), Deux millions de travailleurs et des poussières, Les Petits Matins, p45.

[6] Devetter, F-X et Valentin, J (2021), Deux millions de travailleurs et des poussières, Les Petits Matins, p47.

[7] Devetter, F-X et Valentin, J (2021), Deux millions de travailleurs et des poussières, Les Petits Matins, p49.

[8] Weil, D (2014), The Fissured Workplace : why work became so bad for so many and what can be done to improve it, Harvard University Press.

[9] Devetter, F-X et Valentin, J (2021), Deux millions de travailleurs et des poussières, Les Petits Matins, p31.

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