Vaincre le coronavirus: la stratégie du « déconfinement segmenté »

Face à la pandémie actuelle de Coronavirus, plusieurs stratégies de prise en charge ont été mises en place. Cependant, une stratégie d’équilibre pour éradiquer le virus n’a pas été évoquée : la stratégie du «déconfinement segmenté »‬. Est-elle envisageable ? Pourrait-elle être efficace?

Confrontés à la crise du coronavirus, les politiques semblent gérer au jour le jour, à tâtons, et souvent avec un train ou deux de retard.
Sur les réseaux sociaux fleurissent les vidéos qui pointent les contradictions dans la communication politique. Des montages rapprochent les promesses réconfortantes de la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye (Le confinement n’est pas envisageable chez nous), aux exhortations les plus pressantes (Restez chez vous, bon sang!).
Dimanche on nous expliquait que notre responsabilité civique exigeait que nous sortions de chez nous pour aller voter.
Lundi, c’est de l’irresponsabilité et de l’incivisme que de vouloir pointer le bout de son nez dehors. Et lorsque les Français, dans cette confusion, tâtonnent, entre panique dans les supermarchés et détente dans les parcs parisiens, on crie haro sur le baudet!
Un ministre, sous couvert d’anonymat bien entendu, confie à un journaliste que le gouvernement doit prendre des mesures plus sévères car les précédentes avaient misé sur le sens des responsabilités et l’intelligence des Français.
Autrement dit, le gouvernement doit être paternaliste pour protéger un peuple-enfant, voire débile.
La tentation des extrêmes est alors plus pressante car ils renvoient à des mesures simples et une communication politique simpliste.
Deux extrêmes donc, incarnés par les “modèles” chinois ou britannique.
Résumons-les.
Le gouvernement chinois a mis du temps à réagir, ce qui lui a été vivement reproché par la communauté internationale.
Mais lorsqu’il a réagi, les mesures ont été d’une dureté extrême.
Les images de drones aspergeant les gens dans la rue, puis le vide total dans ces mêmes rues, ont circulé à travers le monde, glaçant d’effroi la plupart d’entre nous, provoquant chez certains une admiration difficilement retenue pour le résultat de cette discipline de fer: un confinement total et le virus a passé son chemin.
Mais on reconnait aisément que le confinement total n’est possible que sous un régime totalitaire, où le tout (l’Etat) vaudra toujours plus que l’individu, dont le concept même d’individu a disparu, et avec lui celui de droits de l’homme, vidé de sens. Cette solution extrême n’est donc acceptable ni sur un plan moral ni sur un plan politique.
L’autre solution extrême est celle qui a tenté Boris Johnson et certains de ses conseillers au Royaume-Uni.
Il s’agit du fameux “Laisser faire, laisser passer”.
Le modèle libéral s’impose alors dans sa forme la plus radicale, fondée sur le darwinisme social que vantait Herbert Spencer au 19ème siècle.
Laissons les gens circuler librement, travailler, consommer.
Les plus faibles mourront, les autres survivront. Cela résoudrait bien des problèmes, surtout d’ordre économique.
La population survivante serait rapidement immunisée, le virus passerait son chemin, avec un impact minimum sur la Bourse, les banques, l’industrie et les services.
Pour le gouvernement, cela signifie aussi limiter l’augmentation des indemnités chômage à verser suite à la crise, mais aussi diminuer significativement les montants des retraites... Malthus serait fier! On se plaint de la surpopulation, qui nuit à la planète, voilà le problème résolu, en tous cas à moyen terme.
Face au tollé de cette prise de position, Boris Johnson a dû renoncer.
Cette solution extrême n’est donc acceptable ni sur un plan moral ni sur un plan politique.

Que faire alors? Quel choix alternatif, ou intermédiaire entre ces deux extrêmes, s’offre à nous?
Les hésitations, tâtonnements et retards manifestes dans les pays occidentaux ne seraient- ils pas, en réalité, l’expression de cet entre-deux?
On incite au confinement tout en disant aux gens de ne pas paniquer: certains relâcheront la pression, seront contaminés, mais pourront être traités car les lits ne seront pas saturés. Mais le virus circule et, à ce rythme, cela prendrait des mois, peut être plus, avant qu’une population donnée, soit immunisée.
Le virus peut passer son chemin s’il ne trouve plus de personnes à contaminer sur sa route; mais qui dit qu’il disparaisse avec la venue des beaux jours, qui dit qu’il ne revienne pas, en Chine, en Italie et ailleurs?
Il faut compter plus d’un an avant qu’un vaccin ne puisse être distribué. Pendant ce temps, non seulement le virus peut poursuivre sa course folle et le nombre de contaminations peut rester exponentiel à l’échelle de la planète (à moins d’un confinement total pendant des mois et des mois), mais il peut muter, imposant aux scientifiques d’élaborer un nouveau vaccin.
La solution, alors, me semble être d’organiser l’entre-deux, de modéliser le point d’équilibre et de s’y tenir.
Quel est ce point d’équilibre?
C’est celui qui permet à la population d’être immunisée assez rapidement, mais à un rythme permettant la prise en charge hospitalière. Il dépend du nombre de lits de réanimation disponibles, de leur répartition géographique par rapport à la densité de population sur une zone donnée (par exemple par département).
Cette solution est celle d’un « déconfinement segmenté », en ce sens qu’il se fonde sur une segmentation de la population par âge et zone géographique.
Dans ce cadre, deux mesures seraient alors envisageables; aux scientifiques et aux politiques de déterminer leur acceptabilité et leurs conditions d’application.
Il faut, avant tout, laisser confinées strictement les populations les plus fragiles: les personnes de plus de 60 ans et celles souffrant de maladies chroniques graves.
Quant aux autres (population de moins de 60 ans dont la mortalité est plus faible) il faudra les déconfiner par étape. D’après les études chinoises, jusqu’à 39 ans, le taux de mortalité reste très bas, à 0,2 % ; puis il passe à 0,4 % chez les quadragénaires et à 1,3 % chez les 50-59 ans.
Un groupe donné sur une zone géographique délimitée sera alors déconfiné et on l’encouragera à multiplier les interactions sociales, de travail et de plaisir, jusqu’à ce que ce groupe soit contaminé par le virus et que l’on arrive à cette fameuse « immunité de groupe ».
La très grande majorité aura peu ou pas de symptômes (d’autant qu’il s’agit de personnes jeunes et sans co-morbidité). Les autres bénéficieront d’une prise en charge optimale car les hôpitaux leur seront dédiés: pas d’engorgement aux urgences, pas de lit manquant notamment en réanimation.
On passe alors à une autre zone à déconfiner. L’idée est ainsi de rendre les temps de confinement acceptables socialement, politiquement et économiquement, tout en luttant efficacement contre le virus, non pas en arrêtant la contamination, mais en la gérant et en développant donc l’immunité de groupe pour éradiquer le virus.
Passons de la logique du chêne à celle du roseau, qui plie mais ne casse pas.
Il ne s’agit pas d’un tâtonnement erratique, à l’aveugle, mais d’une gestion de crise, faite de calculs fins et d’une discipline citoyenne.
Aux scientifiques et experts le soin de modéliser et de déterminer ce point d’équilibre.
Aux politiques, la responsabilité de décider, mettre en application et communiquer sur les mesures à prendre.

Aux citoyens du monde de faire preuve de bons sens dans l’acceptation et l’application de ces mesures.
C’est là le triple défi que présente cette solution.
A nous tous de le relever.
Car le temps du bilan arrivera plus vite qu’on ne le pense et les regrets se compteront avec le nombre de cadavres.
Au lieu de tâtonnements et de demi-mesures aujourd’hui manifestations de faiblesse et d’inconsistance, conjuguons nos efforts pour trouver et mettre en œuvre la solution de déconfinement progressif et segmenté optimale.

Dr BOUDANA Dan

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