LPPR: un cygne qui s'est évadé de sa cage

L'Université change! mais rien dans ma mélancolie n'a bougé... Le mot de Baudelaire dans "Le Cygne" est travesti pour s'adapter à de nouvelles ruines. Ce ne sont sont plus les ruines de Paris que l'on célèbre, mais celles de l'Université française dévastée par la Loi de Programmation Pluriannuelle de la Recherche (LPPR).

La LPPR est un triste tombeau pour l'Université. Et l'Université devient notre enfer préparatoire, à nous autres simples étudiants qui conservions encore vivant l'espoir d'entrer au ciel des idées en franchissant les portes de la fac.

Nous autres étudiants étions déjà largement des bêtes de somme, assommés par la menace de l'examen, laborieusement tirés jusqu'au terme institutionnel de nos études par la perspective d'un diplôme, plus ou moins glorieux selon que l'on sort d'une fac parisienne ou de province.
La LPPR affole encore les concurrences académiques, achève de faire du diplôme un produit marketing, sacrifie un peu plus la réalité de l'esprit et de la liberté à l'apparence de la bonne note, ou du bon ranking.

Faut-il rappeler ce qu'est l'Université ? Le crier une dernière fois ? Cette fois-ci, ne faire que répéter ce qui n'est qu'une évidence dans notre plus lointaine tradition sera notre chant du cygne — voyant déjà l'Université sur le sol raboteux de la LPPR traîner son blanc plumage. 

L'université suscite des mobiles, comme toute forme d’éducation. L’intérêt de suivre des études à l’Université réside moins dans le contenu enseigné que dans l’information de l’esprit, comprendre ce qui lui donne sa forme. Peu importe l’énoncé exact de tel ou tel article de loi, pourvu que l’étudiant ait compris que le droit est au service de la justice. Certes, l'Université nous indique où se trouvent la vérité, la beauté, et, de façon plus antique, la justice, en faisant côtoyer l’étudiant et les grands auteurs, les grands esprits. Mais, avant tout, elle transmet la méthode, et la somme d’énergie indispensable à l’étudiant pour parvenir effectivement, à force d'un désir bien dirigé, à embrasser le monde des idées, notamment grâce à cette atmosphère de liberté si endémique aux travées de la fac. Elle met l'étudiant en contact suffisamment près de ces choses si grandes que nous venons d’énumérer pour éveiller en lui le désir de s'y approcher. L'attention invitée à se pencher sur un texte de Jean-Jacques Rousseau en première année d'études de droit gonfle de joie pure la poitrine de l'étudiant. Le sentiment de la beauté et l'amour de la justice s'imposent assez au lecteur d'une page du Livre II du Contrat social pour l'inspirer autant de temps que ces lignes habiteront sa pensée. Pour que ces lignes se gravent durablement, il faut encore un professeur pour tenir la pointe sèche qui attendrit un esprit encore trop roidi par les études secondaires. L'Université nous prodigue, à nous autres étudiants, le combustible à notre moteur, l'huile dans notre lampe, grâce au contact prolongé de nos enseignants avec la lumière, une lumière toujours entretenue, quoique falote, depuis la torche allumée par Platon, lequel était déjà fécondé par nos plus anciennes sagesses. Cette huile dans nos lampes, c'est une méthode, une certaine tournure d'esprit, assez assouplie pour se balader joyeusement au milieu des œuvres de l'esprit les plus diverses, parfois les plus semblables dans leur inspiration quand il s’agit des plus belles, pour y arrêter l'attention et la critique. L’Université n’a de raison d’être qu’en l’atmosphère de liberté qu’il s’y respire ; elle n’a d’autres vocations que de rendre l’étudiant assez libre pour caresser les seules fins qui se proposent à l'existence humaine : la vérité, la justice, la beauté.

Comme pour Baudelaire devant l'ancien Paris, pour nous ce tableau de l'Université devient allégorie en songeant aux ravages promis par la LPPR. Madame Frédérique Vidal entend extirper l’Université de son atmosphère de liberté, si nuisible à la vision imbue de marketing qu’elle entretient.

Répétons-le, la liberté pour un universitaire consiste dans la capacité à organiser ses recherches selon ce qui le pousse, selon ses mobiles — qui se résument toujours, pour les plus dignes, au désir de la vérité, de la justice, de la beauté.
Mais, Madame Frédérique Vidal souhaite, de l’extérieur, imposer à l’universitaire ses sujets de recherche, en systématisant le contrat de chantier, dit "contrat de mission" et le financement par projets ; notre Ministre veut faire du chercheur un tâcheron, un ouvrier de la pensée en somme.
Elle opère par là un renversement spectaculaire de nos valeurs : le chercheur n’est plus poussé par son désir de vérité, il est attiré servilement par la carotte du financement ; la recherche devient pathologiquement affectée dirait Kant, ainsi elle n’est plus libre.

Il y a aussi cette réforme de la qualification des enseignants-chercheurs, parfaitement cohérente avec le projet d’éteindre une atmosphère de liberté  jugée non suffisamment "innovante". Le thésard devra désormais veiller à bien plaire au directeur d’université qui décidera si ses travaux collent assez à la ligne éditoriale de l’établissement pour pouvoir y enseigner.

L’étudiant s’inquiète de cette révolution ; il n’aura désormais devant lui qu’un enseignant que ne féconde plus sa recherche, une pauvre caricature d’universitaire incapable de transmettre un quelconque désir pour des travaux de l’esprit subitement assimilés à des travaux de chantier. S’il n’y a plus de liberté chez l’enseignant, devenu un chercheur asséché, il n’y a plus de communication de la liberté vers ses étudiants autrement que par mensonge.

L’Université est un établissement de culture, par ailleurs. La culture est cela même qui libère l’homme des chaînes de la nécessité, celles qui le soumettent quotidiennement et qui sonnent en cette monotone ritournelle : travailler, manger, dormir. Là-contre, nos universitaires, agents de la culture, oublient même qu’ils ont un ventre quand ils exercent leur activité ; ce qui ravit d'ailleurs Madame la Ministre, négligeant volontiers que nos vacataires ont des besoins vitaux à satisfaire. En retour, nos universitaires mettent en contact les étudiants avec autre chose que leurs pulsions trop humaines ; les font accoucher de leur pensée devant une dissertation ou établissent leur âme dans un parfait équilibre devant un beau problème de mathématiques, comme jadis les élèves de Pythagore contemplant une moyenne proportionnelle. Pour cela les universitaires sont titularisés, jouissent d’une garantie de l’emploi, leur salaire est attaché à leur personne, non à leur rendement : autant de conditions sine qua none. Un universitaire ne peut accomplir une si haute mission en étant accablé du poids de la vie matérielle, en ayant toujours coincé dans la pensée l'inquiétude du renouvellement de son contrat. Il tend dans ce cas à un genre d'efforts incompatibles avec la notion de culture ; ligoté dans le tout nouveau "tenure track", toute sa pensée est dirigée vers l'objectif de plaire à celui qui voudra bien, s'il a été assez docile, le nommer/prolonger à son poste par la suite.

Madame la Ministre veut tuer jusqu'au fond de leur âme la liberté des enseignants-chercheurs, faut-il s'y résoudre ? Madame la Ministre voit dans l'université le terrain de "l'innovation", peut-on s'abstenir de pleurer ?

Le terme d'innovation, emprunté au secteur marchand comme l'intégralité des considérations de notre Ministre, fait de notre Université la servante du Marché. Les étudiants n'ont plus d'autres vocations que de le servir, tout comme les enseignants, dont la fonction, structurée par les appels à projets, consiste à favoriser l’acceptabilité sociale de "l'innovation". Un tel cas d'inversion complète des moyens et des fins est si dégoûtant qu'on le croit impossible, irréel. Dans ce contexte, les étudiant sont priés d'êtres "ambitieux". A une telle invitation (aux allures de prescription) comment ne pas penser à la réponse de Socrate à l'ambitieux Calliclès  : "Tu es d’avis qu’il faut travailler à l’emporter sur les autres : c’est que tu négliges la géométrie" (Gorgias, 508a). Platon nous enseignait déjà qu'il n'y a point de développement illimité, et qu'alors l'ambition est vaine, elle est une aliénation, un "déracinement" a dit enfin Simone Weil. 
La culture n'a rien à voir avec l'utile, elle est une fin en soi. Ce qu'on apprend, découvre et pressent à l'Université est une finalité ; les efforts qu'on y déploie pour domestiquer le monde par la pensée trouvent leur utilité dans leur seul déploiement ; tant mieux si de tels travaux servent plus tard à d'autres humains : mais toujours doivent-ils servir par surcroît, accessoirement à l'exaltation de la faculté d'attention qu'ils auront suscités chez leur auteur. De beaux et vrais travaux resplendissent toujours assez pour servir l'humanité — à tout le moins pour que leur qualité soit décelée par quelques humains attentifs. Le désintéressement de nos quelques très dignes enseignements-chercheurs est un joyau à préserver.

Un astre bienveillant s'alluma dans ces jours gris à la voix d'une doctorante se réjouissant de sa thèse presque achevée au seul titre du profit intellectuel qu'elle en tirait, presque indifférente à l'échéance prochaine de la redoutable qualification. Quelle joie, quelle confiance doit nous procurer une telle preuve de survie de l'esprit universitaire, quelle chaleur que cette atmosphère de liberté !
Aussi, quelques uns de nos enseignants-chercheurs ont opposé un écran noir à leurs étudiants en signe de protestation ; par cet acte de grève d'un triste genre quoique adapté au contexte, la couleur noire n'a jamais été aussi lumineuse et nous prouvait qu'il reste encore quelques phares pour tenter (bien vainement) d'éclairer les citadelles ministérielles...

Alors, au moins, courons, courons... Pour attraper au moins un oblique rayon.

 

Baudelaire - Le cygne 

L’université allemande comme horizon de la LPPR 

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