Olivier Duhamel et l'anneau de Gygès

Olivier Duhamel, sommité parmi les sommités, est mis en cause par sa belle-fille dans un livre où elle dénonce les actes incestueux commis par le beau-père sur le beau-fils. L'emprise immonde décrite dans le livre est restée sous silence pendant de très nombreuses années ; c'est ce silence que nous tentons d'expliquer ici.

Olivier Duhamel est un professeur de droit à Sciences-po. Le primus inter pares pourrait-on dire. Sa réputation le précède largement, il cumule les honneurs et les titres : président du club Le Siècle, chevalier de la légion d'honneur, etc. En somme, il réunit tous les signes de la petite gloriole à laquelle aspire beaucoup d'"élites intellectuelles", comme elles se laissent appeler, et auxquels sont particulièrement sensibles les juristes "têtes d'affiche" à Paris.
Olivier Duhamel est aujourd'hui mis en cause pour des actes incestueux, commis il y a si longtemps que la prescription pourrait l'absoudre d'une condamnation judiciaire ; il y a ici une difficulté juridique que les juges s'approprieront. A tout le moins, nous lui souhaitons l'honneur et la grâce d'être jugé par un tribunal, autre que celui de l'opinion. Ici, nous pouvons seulement discuter du silence qui a entouré les immondices finalement rapportées par Camille Kouchner ; nous n'en pouvons discuter que de façon abstraite, comme celles commises par une sommité imbue de prestige social dans un contexte d'omerta familiale et amicale.
Il faudrait également se pencher sur les conditions de possibilité de tels actes chez un être au contact, par son métier, des notions de justice et de droit. Le vol de consentement est peut-être l'insulte suprême à la justice, l'acte le plus odieux qu'il nous soit donné de connaître ; ici, il est commis par celui qui fait approcher des notions de droit et de justice des milliers d'étudiants. C'est insupportable. Nous serions tentés d'expliquer une telle perversion par le contact plus grand encore du mis en cause avec le souci de réputation, dont on sait qu'il est incompatible avec la notion de justice, à la lecture du livre II de La République (Platon). L'injuste, dans sa perfection, est celui qui paraît le plus juste, quand le juste a pour tout vêtement sa justice, inconnue au yeux des autres. La réputation, toujours dans le Livre II, c'est l'anneau de Gygès, cet anneau qui fait paraître invisible son détenteur et lui permet, par suite, toutes les injustices et tous les maux.

La fable de l'anneau de Gygès nous est d'une utilité toute choisie pour comprendre les faits relatés plus hauts. L'anneau de Gygès permet de comprendre l'omerta entretenue à l'égard de soi par soi-même, et par les autres à l'égard de soi, conformément au parallélisme psycho-politique qui structure La République. La fable de l'anneau de Gygès recèle des idées simples : 1) pour commettre l'injustice, le mal, il faut mettre à l'écart de soi le mal commis, au point de ne plus savoir qu'on le commet ; ne pas faire le rapport entre la jouissance que l'on tire d'un acte et le malheur de celui qui le subit 2) le mal commis par un autre être, d'autant plus lorsqu'il aussi abject que celui dont nous parlons, exerce une telle répulsion sur le cœur de la victime et de l'entourage qui en a connaissance, qu'il est mis à l'écart, il n'est pas vu (aujourd'hui peut-être parlerions nous de "dissonance cognitive").
Or, la victime n'est pas coupable de se taire, au contraire de l'entourage. Le cri d'une victime est bien souvent silencieux ; l'attente déçue du cœur irrésistiblement porté à recevoir du bien, d'autant plus d'un membre de sa famille, éteint le cœur, pour ainsi dire, et n'assure plus la transmission en paroles suivies. Le témoignage de Camille Kouchner à propos de ce phénomène est d'une préciosité infinie, comme celui de Vanessa Springora ou de Flavie Flamant (et de quantité d'autres). 

A priori, à propos d'Olivier Duhamel, certains savaient et d'autres non, dans l'entourage. Qu'importe. Notre époque se caractérise par le bruit et le tumulte, et tous les jours nous apprenons l'existence de nouvelles victimes, dont la voix se fait entendre des décennies après les faits, parce que, plus tôt, le malheur de la victime ne s'est révélé à personne. Il y a énormément de confort à expliquer cette tardiveté dans un langage psychiatrisant, mettant les délais sur le dos du traumatisme ; en bref, à faire porter la responsabilité sur la victime. Or, si de tels faits apparaissent des décennies trop tard, au point que l'action publique soit prescrite, c'est la faute du monde, de la société. Hannah Arendt tonnait contre ceux qui expliquait le nazisme et sa prospérité par la psychologie, par des explications fixées sur l'individu, au lieu de regarder notre monde, et de livrer une analyse dite politique. L'auteure allemande a flétri le réflexe psychologisant, quand il conduisait à omettre des analyses l'atomisation de la société et la perte d'un monde-en-commun pour expliquer le règne nazi. 
Notre monde, pour que la voix des victimes soit entendue et leurs souffrances immédiatement reconnues, doit organiser le silence, non le silence coupable des proches de Duhamel, mais le "silence chaleureux", qui s'oppose au "tumulte glacé" ; une sorte de silence qui fait entendre la voix fluette d'une victime et le malheur d'un cœur offensé. C'est moins la liberté d'expression tout-court et absolue qui doit structurer notre monde, que celle des malheureux. Nous avons besoin d'un système, ou d’institutions amenant le plus possible aux fonctions de commandement et d'influence les hommes capables et désireux d'entendre et de comprendre le malheur de ceux qui ne peuvent l'exprimer. Ce sont là des idées développées par Simone Weil dans La Personne et le Sacré.
Une atmosphère de silence chaleureux est réalisée là où il n'y aucune espèce de passion collective circulant dans la société (c'est l'idéal démocratique de Rousseau), là où le "gros animal" est domestiqué. L'anneau de Gygès appartient au "gros animal", c'est à dire à la société, dans le langage sévère de Platon (Livre VI de La République) ; c'est le gros animal qui met à l'écart "les choses couvertes de prestige social dans un autre lieu", et ainsi "les soustraits à certains rapports" (La Pesanteur et la Grâce, Fayard, p. 137). C'est le gros animal qui couvre Olivier Duhamel du prestige dont il est avide, et par suite le fait croire un saint. C'est le gros animal qui a empêché à tous de discerner le malheur chez la victime d'Olivier Duhamel. C'est donc notre monde qui est coupable de sa souffrance. 

Plutôt que d'allonger les délais de prescription et, ainsi, corriger un mal en s'en prenant à l'un de ses effets, attaquons-nous aux causes. Commençons par fuir le prestige social où nos "élites" se roulent. Celui qui cherche la réputation et s'en repaît est un être suspect.

Exaltons plutôt le Pierrot de Watteau, cet "âne" (aux yeux des mondains) qui s'est échappé de la Caverne, grâce à cette résolution qu'exprime la nonchalance -- peinte sur son visage -- à l'égard de l'élégance mondaine. Watteau dit ci-dessous l'attitude à opposer à la bête sociale.  

Jean-Antoine Watteau, Pierrot, dit autrefois Gilles, 1718-1719  Huile sur toile • 184,5 × 149 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images Jean-Antoine Watteau, Pierrot, dit autrefois Gilles, 1718-1719 Huile sur toile • 184,5 × 149 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images


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