Le jour où la patrie se déroba sous mes pieds

En décembre 2015, un accord a été conclu sous l’égide des Nations unies entre le régime syrien et les rebelles de Homs, qui allati permettre à ces derniers d’évacuer la ville après plusieurs mois de siège infernal. L’auteur du texte, Nour DANDACHI, est l’un des derniers à quitter la ville avec sa femme et son enfant.

Ce car

Cette nuit qui vaut mille nuits malheureuses, misérables, chaudes et froides

Un brin de folie m’assaille

Je n’entends plus que le tic-tac de la montre

Qui m’apprend que le moment fatidique de la séparation s’approchait

La clé de ma maison tourne sur mon pouce

Mes yeux fixent les murs de la maison, ses recoins, tous ses détails

Mon cœur se demande par moments

Cette porte se fermera-t-elle à jamais ?

Regarderai-je mon quartier depuis la fenêtre de ma chambre pour la dernière fois ?

La soif augmente en moi

Le paquet de cigarettes s’est vidé

Mon fils pleure et je ne supporte pas de le porter ou de le regarder

Que se passe-t-il ?

Est-ce l’âme qui agonise ?

Si seulement c’était le cas !

Le destin a voulu que je parte de ma ville

Je m’endormirai

Pour me réveiller à bord d’un car vert

Je m’endormirai en priant pour ne pas voir ce car

Pour finir mort plongé dans un sommeil éternel dans le giron de la terre de Homs

Mais les souhaits sont des vents

Et jamais les vents n’apportent ce que désirent les navires

Maintenant le réveil a sonné

Pour ramasser ce qui me reste du souvenir d’une patrie

J’emporte les photos de ma ville mouillées par les larmes

Que j’ai mises dans une valise que j’ai voulue rouge

Tant cette couleur exprime l’amour et le sang

Et le cœur (et l’expulsion parfois)

Je me dirige vers ce car au milieu d’une foule rassemblée

Tel ami me dit au revoir

Et voilà notre voisine qui envoie son salut à ma mère

Dans ma main la valise de la patrie

Dans l’autre mon petit qui pleure apeuré par le grondement du car

Un sentiment que je ne peux décrire

Mon épouse pleure de quitter ses parents et ses frères pour un rendez-vous avec l’inconnu

Je pose la valise des restes de ma patrie et m’assois dessus

Observant immobile ce qui se passait

Mon blême visage se tourne à mes yeux

Êtes-vous réveillés ?

Êtes-vous endormis et ce que vous voyez n’est qu’un rêve ?

Soudain le doute se mue en certitude quand le bruit du car se met à gronder

Les déplacés de force dont je suis se bousculent pour monter

Je parviens difficilement jusqu’à ma valise

J’embarque dans le car vert

Sa porte se referme et ses roues se mettent à tourner

Je regarde par la fenêtre et agite ma main

Mais à qui agitè-je la main ?

A un ami ? Un proche ? À ma maison ? Mon travail ? À ma ville ? À mes souvenirs ? À une terre que j’ai nourrie de mon sang ?

Ou est-ce à la dureté de la vie et aux années de misère ?

Le car se met en branle

Et démarre annonçant le non-retour

Il emprunte une route lointaine que je pourrais comparer à la route de la mort

À chaque tour de roues ma terre se dérobe davantage

Signifiant le non-retour à ces passagers

La voilà ma ville qui contient mes souvenirs, mon enfance, ma prime jeunesse, s’éloigner toujours plus jusqu’à s’évanouir de ma vue

Et après une journée pleine en abattements accompagnés du grondement de ce maudit car

Qui vrombit et mugit soudain de concert avec des dizaines d’autres cars

Verts comme lui

Ses tours de roues ralentissent jusqu’à s’arrêter

La porte qui s’était refermée sur les pleurs de séparation se rouvrait maintenant sur les larmes des retrouvailles

Et sur les youyous de joie comme si nous renaissions

Du moins aux yeux de ceux qui nous attendaient

Les mains qu’on agitait au départ me reviennent à l’esprit

Pour être accueillis par les mains qu’agitent ceux qui nous attendent

Voilà ma mère qui pousse des youyous de joie de me revoir

Et mon frère aîné à la virilité exemplaire

Pleure devant ces retrouvailles qui ont attendu six ans

Je serre ma mère, baise sa main et lui transmet le salut de notre vieille voisine

Soudain, se rappelant ses rêves le cœur s’émeut

J’aurais souhaité ces retrouvailles dans notre ville

Mon père tapote sur mon épaule en disant : Vainqueurs si Dieu le veut

Et depuis ce jour-là j’attends ce car pour me ramener dans le giron de Homs

Traduit de l’arabe par Abir DANDACHI

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