Les violences contre les femmes au Nouvel-an de Cologne et les suites

Au vu de ce qui se passe en Allemagne, je déroge quelque peu au champ thématique de ce blog et publie un billet sur les violences contre les femmes au Nouvel-an de Cologne et les suites.

Je suis persuadé du fait que les événements de Cologne, et surtout les réactions qui ont suivi aux plans politique et médiatique, sont à prendre au sérieux. Ceci pour les raisons suivantes :

1. La question du viol, et plus largement celle des violences sexuelles, est à prendre au sérieux. Ce type d'actes, comme les paroles visant à les relativiser, sont abjectes et doivent faire l'objet — dans quel contexte que ce soit – d'une condamnation sans équivoque. En suivant une revendication "historique" du mouvement de libération des femmes, il faut combattre ce type de violences partout où elles se manifestent, sous des formes pouvant varier certes, refuser leur banalisation dans le champ médiatique, les films, les blagues, etc. et mettre tout en œuvre pour protéger les victimes. Comme en anglais et en allemand, il conviendrait d’ailleurs de parler plutôt de violence sexualisée, plutôt que de violence sexuelle, dans la mesure où ce type d’actes n’a strictement rien à voir avec des relations sexuelles entre personnes consentantes.

2. Il y a une articulation entre le racisme à base culturaliste qui se manifeste aujourd´hui
dans de nombreuses sociétés d'Europe, en particulier contre les musulmans, et une récupération/instrumentalisation par des secteurs larges de la droite et droite extrême d'un discours portant sur les droits des femmes. C'était déjà évident dans la légitimation de la guerre en Afghanistan, où a été convoquée la libération des femmes afghanes du joug taliban pour justifier l'intervention militaire. Et cela participe de la construction d’un prétendu "choc des civilisations" selon Samuel Huntington, comme quoi l'islam serait essentiellement misogyne et donc par essence incompatible avec ce qui est fantasmé comme les valeurs chrétiennes occidentales.

LES VIOLENCES SEXUALISEES DU NOUVEL-AN DE COLOGNE

Au niveau factuel, il est apparu durant les premiers jours de janvier que, lors des festivités du Nouvel-an à Cologne, de nombreuses femmes avaient été violemment prises à parti par des hommes, encerclées et harcelées sexuellement, dans des rassemblements de foule aux alentours de la cathédrale et de la gare centrale. Une centaine de plainte a été déposée dans les premiers jours de janvier suite à ces faits. Selon le Frankfurter Rundschau du 7 janvier, le nombre de plaintes déposées dans ce contexte s'élève à 121, dont trois quart (environ 90) seraient liées à des violences sexuelles, parfois en lien avec des vols. La police indique que le reste (environ 30) serait lié à des plaintes pour vols ou coups et blessures.

Le 8 janvier, les autorités de Rhénanie-du-Nord-Westphalie ont fait sauter un fusible en mettant à la retraite le chef de la police de Cologne, critiqué pour sa communication lamentable en réaction aux violences.


Le 10 janvier, la police de Cologne a annoncé avoir enregistré un total de 516 plaintes portant sur les événements du Nouvel An, incluant en grande part des faits de violences sexuelles sur des femmes assistant aux festivités. C'est-à-dire que les plaintes ont augmenté fortement dans la deuxième semaine de janvier. Cela peut être lié à un effet d'encouragement, la visibilité des violences incitant d'avantage de victimes à faire la démarche d'une plainte.

Confrontée à de vives critiques sur son comportement pendant les faits, la police a assez vite mis en place un groupe spécial d'investigation qui a annoncé avoir identifié une vingtaine de personnes sur des vidéos. De nombreuses sources rapportent qu'une partie des auteurs était d'apparence maghrébine ou arabe, avec toute l’ambiguït
é que ce genre de description peut comporter. Il faut relever que les journalistes en Allemagne utilisent de manière quasiment synonyme les adjectifs arabes, musulmans, africains du nord pour parler des réfugiés. La police, quant à elle, utilise le qualificatif discriminatoire de « gens avec une apparence des pays du Sud » (südlandisches Aussehen). Par ailleurs, il y a une vraie confusion sur l'idée qu'il se serait agi de bandes organisées, d'un groupe allant jusqu'à mille personnes, etc. Dans l’ensemble, il y a vraiment peu d’information vérifiée et recoupée sur les auteurs et leurs motifs, si ce n’est des communiqués de police.

Selon Carine Fouteau, de Mediapart, 22 des 32 suspects identifiés seraient des réfugiés. Toujours selon cet article, 40% du total de 516 plaintes aurait un caractère sexuel.

LES SUITES

Au fur et à mesure que les politiciens rentraient de vacances, il y a eu une surenchère rhétorique au sein de la grande coalition. Sigmar Gabriel (SPD), le vice-chancelier et ministre de l'écologie-économie, a déclaré qu'il fallait durcir d'avantage le droit d'asile en prévoyant le renvoi des étrangers criminels. La chancelière Angela Merkel a aussi fait des signes dans ce sens en disant qu'il fallait examiner les possibilités de renvoi des étrangers condamnés pénalement. On peut parler d’un durcissement de la ligne de la Chancellerie puisque Merkel s’était faite, en 2015, la championne de la « culture d’accueil » en martelant que la population de l’Allemagne « allait relever le défi » (Wir schaffen es !).

Dans sa colonne du Spiegel du 11 janvier (« Razismus nach Köln : Lust der Angst »), le journaliste Jakob Augstein, qui est aussi rédacteur en chef de l'hebdomadaire Freitag de gauche libérale (au sens anglo-saxon du terme) analyse le débat des derniers jours en termes de "Pegidaisierung"— la pégidaisation des esprits. Il y a un diagnostic très juste sous cette formule. Deux éléments de l'actualité des derniers jours l'illustrent bien.

Premièrement, pour suivre l’analyse de Jakob Augstein, il y a la couverture du magazine Focus du 9-10 janvier qui montre une femme blanche nue avec des empreintes de mains noires sur le corps. Le message véhiculé par ce genre d'iconographie est que les femmes blanches, sous-entendues les femmes allemandes à l’exclusion des autres, devraient être protégées des attaques des hommes étrangers, sous-entendus ici non-blancs. Montrer une telle image en page de titre, c'est relayer une symbolique typique des courants racistes depuis longtemps : les étrangers comme agresseurs de la femme allemande, donc de la nation toute entière qui se voit « souillée » de l’extérieur. L’utilisation du champ lexical de la honte, avec la construction langagière, reprise partout, du « déshonneur de Cologne » (die Schande von Köln) témoigne de ce type de substrat. La page de titre du magazine Focus a fait l'objet de protestations assez larges, comme une illustration du Süddeutsche Zeitung du même week-end montrant une main noire touchant une femme blanche dans l’entre-jambe ; le rédacteur en chef du SZ s’est excusé, celui du Focus non. Il n'en demeure pas moins que le corolaire de ce genre d’image est peu ou pas discuté : les hommes allemands blancs seraient les protecteurs de la femme blanche attaquée, ce qui fait l’impasse totale sur les violences commises au sein des familles, dans les rapports hiérarchiques au travail, par les chefs d’entreprise, les prêtres etc.

Deuxièmement, il y a les idées complotistes issues de ce qui s'appelle en Allemagne la nouvelle droite, qui n’a en vérité pas grand-chose de nouveau, mais qui combine, hors de la CDU/CSU des éléments néo-conservateurs avec un discours anti-européen et anti-musulman autour du blog "Politically Incorrect" (pi-news.net ). Ces idées, très présentes dans les différents rassemblements régionaux de PEGIDA (le sigle signifie littéralement "Patriotes européen contre l’islamisation de l’occident"), stipulent qu'il y aurait un complot des médias "intégrés au système" ("Systemmedien"), des journalistes de gauche et des politiciens de la grande coalition, pour cacher ou dissimuler une islamisation de la société allemande. Ce sont évidemment des aberrations farfelues qui ne sont basées sur aucune évidence empirique. Pourtant, elles commencent à être relayées de manière plus large, par exemple au sein de la rédaction du Frankfurter Allgemeine Zeitung, un journal conservateur dont la dimension libéral-bourgeoise est en train de perdre du terrain à la faveur d’idéologues national-conservateurs pour le dire vite. On y parle ouvertement de « cercle vicieux du déni » (Schweigespiral) à propos des autorités qui cacheraient à la population depuis des années la réalité sur la politique migratoire, comme l’écrit un des responsables éditoriaux de la FAZ, Berthold Kohler le 9 janvier.

Le soir du samedi 9 janvier, et le dimanche 10, une semaine après les violences sexuelles, des individus qui sont décrits comme appartenant au milieu des hooligans, videurs de boîtes, agents de sécurité privés se sont livrés à une « chasse à l’homme » (Hetzjagd) dans la gare centrale et le centre-ville de Cologne en attaquant des personnes à l’apparence étrangère. En tout, 5 ou 6 personnes ont fait l’objet d’agressions à motivation xénophobe. Deux personnes de nationalité pakistanaise ont dû être hospitalisées suite à ces violences. Au vu de ce qui est rapporté dans les journaux, il est difficile de savoir précisément ce qui s’est passé, au-delà des chiffres (Frankfurter Rundschau en ligne, 11 janvier 2016).

Ce que disent des groupes antiracistes de Cologne avec certitude, c’est que des milieux de droite extrême, pour certains liés aux hooligans, avait annoncé sur internet depuis le Nouvel-an qu’ils allaient « nettoyer la ville » et se livrer à des violences contre les immigrés. Or, il y a une forte présence policière dans et autour de la gare centrale depuis les événements du Nouvel-an, ce qui rend difficile à comprendre comment des personnes de droite extrême aient pu agir dans l’espace public. Ceci alors que le chiffre des attaques contre des centres de requérants d’asile se monte à près d’un demi-millier pour 2015, comme le rapportait la chaîne de radio Deutschlandfunk fin novembre. L’Office fédéral de police judiciaire (BKA) a comptabilisé 700 attaques jusqu’à fin octobre ; la fondation antiraciste Amadeu Antonio a, quant à elle, documenté 464 attaques jusqu’à fin novembre, comprenant 104 attaques avec des moyens incendiaires.

REPONSES PROGRESSISTES

D’abord au niveau strictement local, puis au niveau national puis international au fur et à mesure des réactions du monde politique, les féministes progressistes ont réagi en refusant l’instrumentalisation des droits des femmes par un discours xénophobe. Ensuite, des féministes actives, pour certaines autour de la revue Missy Magazine, qui intègre dans sa rédaction des femmes militantes antiracistes de couleur et combine activisme antiraciste et politique du genre, ont lancé une campagne large sur les réseaux sociaux qui porte le hashtag #ausnahmslos (en français : sans exception- dans le sens où il faut lutter contre les violences sexuelles tous les jours et dans tous les contextes). Dans le texte disponible en allemand et en anglais ici, ces femmes se défendent contre toute forme de récupération du thème des violences sexuelles par des discours xénophobes. Elles exigent que toute la lumière soit faite sur les violences sexuelles de la nuit du Nouvel-an à Cologne et que les faits constatés soient traités juridiquement dans un délai bref. Elles argumentent à juste titre que le droit pénal allemand n’a pas encore intégré la Convention d’Istanbul selon laquelle tout acte sexuel commis sans consentement doit être criminalisé (un « non » suffit); il s’agit ici de s’attaquer aux causes sociétales des violences et non pas à des boucs-émissaires. Les réformes proposées jusqu’ici se sont heurtées à la résistance opiniâtre de la droite bourgeoise, ce qui est franchement ironique quand on lit les déclarations de ses ténors qui se montrent outrés des violences de Cologne. Les auteures de #ausnahmslos relayent des revendications qui consistent à développer plus les lieux de refuge et l’assistance pour les femmes victimes de violences.

Pour résumer, la campagne #ausnahmslos nous rappelle deux principes fondamentaux : d’une part, que les violences contre les femmes ne doivent pas être attribuée à une religion en particulier et, de la sorte, « projetées » sur les réfugiés ou les migrants, mais qu’elles concernent l’ensemble de la société. On retrouve malheureusement des auteurs masculins de ce genre de violences de toutes les origines et de toutes les couches sociales. D’autre part, elles montrent l’hypocrisie des défenseurs auto-proclamés de la dignité féminine qui, jusqu’à présent, ont bloqué avec ténacité toute réforme du droit pénal visant à mieux protéger les femmes. Combattre les violences faites aux femmes sous toutes leurs formes, c’est aussi refuser la construction raciste « homme noir contre femme blanche » où les femmes de couleurs sont automatiquement escamotées, alors que leur situation en particulier en tant que réfugiées est spécifiquement exposée.

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