« Œdipe versus Marianne » ou nos corps nous appartiennent

Au cours de cette année aura lieu la deuxième révision des lois bioéthique. Alors que depuis 22 ans l'Espagne permet aux femmes célibataires d'accéder à la procréation assistée et que depuis 2006 la présomption de paternité s'applique également aux couples de lesbiennes dont l'une devient mère par insémination avec donneur, en France nous continuons à débattre du bien fondé de l'égalité des filiations.

Au cours de cette année aura lieu la deuxième révision des lois bioéthique. Alors que depuis 22 ans l'Espagne permet aux femmes célibataires d'accéder à la procréation assistée et que depuis 2006 la présomption de paternité s'applique également aux couples de lesbiennes dont l'une devient mère par insémination avec donneur, en France nous continuons à débattre du bien fondé de l'égalité des filiations.

Jean Leonetti, rapporteur de la Mission d'information sur la révision des lois de bioéthique de l'Assemblée Nationale, justifie l'exclusion des couples de même sexe comme suit : « l'accès médical à la procréation doit être examiné sous un angle médical, pas un angle sociétal. La médecine doit répondre à une pathologie, pas à une insatisfaction ou un désir ». Le rapport final des Etats généraux de la Bioéthique ajoute : « Que le désir d'enfant soit de fait, et de toute évidence, la raison fondamentale de recourir à l'assistance médicale à la procréation, n'implique pas de désigner la satisfaction de ce désir comme la finalité justifiant la mise en oeuvre de cette pratique. S'il est admis que l'AMP (assistance médicale à la procréation) a pour objectif de remédier à l'infertilité dont le caractère pathologique a été médicalement diagnostiqué ou d'éviter la transmission à l'enfant ou à un membre du couple d'une maladie d'une particulière gravité, alors ce n'est pas la satisfaction d'un désir d'enfant qui justifie l'usage de ces techniques. La satisfaction de ce désir est ici une conséquence possible de l'AMP, et non pas sa finalité ».

La stérilité du couple est une fiction qui permet de réserver l'AMP aux couples hétérosexuels. En fait, ce ne sont pas les couples mais les individus qui sont stériles. Toutefois, si le Législateur tient à maintenir cette fiction, il doit -au nom du principe d'égalité- l'élargir aux couples de même sexe (eux aussi phénoménologiquement stériles). Mais, dans l'état actuel du débat, l'égalité ne constitue nullement le moteur de la révision des lois. La droite l'a explicitement écartée et la gauche conservatrice semble plus préoccupée par le maintien de la suprématie hétéroparentale que par la reconnaissance pleine des familles homoparentales.

L'autoproclamé « progressiste » fondation Terra Nova, vient de produire un rapport sur l'accès à la parenté[1] ; l'assistance médicale à la procréation et l'adoption dans lequel certains experts (cautionnés par l'association des parents gays et lesbiennes -APGL- par le biais de sa présidente d'honneur) proposent d'inscrire le nom des donneurs dans l'acte de naissance. Ainsi, un couple de lesbiennes se verra imposer le nom du géniteur même contre la volonté du celui-ci et du couple en question. Or, un dispositif permettant de manière concertée de lever l'anonymat existe depuis 2002 : le CNAOP (Conseil national pour l'accès aux origines personnelles). Pourquoi vouloir aller encore plus loin ? Justement pour esquiver d'une manière « progressiste » l'exigence d'égalité : L'inscription des géniteurs dans les actes de l'état civil permet d'approcher la filiation de la procréation charnelle afin d'éviter l'équivalence entre filiation hétérosexuelle (vrai) et filiation homosexuelle (fictive). Aussi, Terra Nova, justifie l'exclusion des mères porteuses pour les couples gays : « La GPA serait dédiée, comme toutes les techniques d'AMP en France, à un objet strictement médical, pour pallier la stérilité utérine », note le rapport.

C'est donc à partir d'une justification clinique que l'individu est autorisé à agir et non pas comme maître de son corps et de sa personne. On remerciera toutefois l'extrême générosité de l'experte psychologue Delesai de Parseval et co-présidente du groupe de travail de Terra Nova qui, « à long terme »[2], permet aux couples de même sexe d'adopter et d'avoir accès aux techniques de reproduction assistée y compris la gestation pour autrui. Mais pourquoi « à long terme » et non pas tout de suite ? Parce qu'il faut avant modifier le dispositif actuel afin que la base biologique (nécessairement hétérosexuelle) de la filiation soit bien établie dans la loi : « l'ouverture de l'AMP aux couples de même sexe s'inscrit simultanément dans le cadre d'une proposition de levée de l'anonymat, ce qui veut dire que les procédures d'AMP avec dons de gamètes et/ou d'embryons ne pourront avoir lieu que si les individus donneurs ont accepté que leur identité soit communiquée à l'enfant issu d'eux à partir de la majorité de ce dernier », souligne la psychanalyste. Voici comment, par un tour de passe-passe, une idée conservatrice et biologisante de la filiation se présente sous une allure progressiste (trompe qui peut, dit l'adage...). Or, la seule posture progressiste est celle qui consiste à demander tout de suite l'accès à l'AMP et à la gestation pour autrui pour tous les couples, indépendamment du sexe des partenaires.

Des milliers de gays, de lesbiennes et de femmes célibataires se trouvent privés de la réalisation d'un projet parental et ne peuvent pas attendre la prochaine révision des lois de bioéthique en 2015...Mais ce n'est pas seulement une question de temps, il s'agit des libertés fondamentales. La vie privée des individus ne peut pas devenir un espace d'intervention publique. De quel droit ces experts prétendent savoir mieux que les personnes concernées elles-mêmes ce qui est bon pour elles et leurs familles ? Comment osent-ils interférer dans l'intimité des individus et leur dicter - au nom de la loi d'Œdipe ou sous la menace du retour du refoulé - la manière dont ils doivent mener leurs vies ? Face à cette nouvelle forme d'autoritarisme qui nous dit comment l'identité de chacun doit se construire, il est urgent d'affirmer que ce n'est pas Œdipe qui fait la loi de la République. La libre disposition de soi et la manière dont nous entendons mener notre vie familiale ne se trouvent pas allongées dans le divan des psychanalystes.


 

[1] Etrange manière d'être progressiste en invitant au groupe de travail Irène Théry, idéologue de l'inégalité des couples et des filiation qui, au nom de l'ordre symbolique (immuable), s'est opposée au PaCS et à la filiation homoparentale dans plusieurs tribunes de la revue Esprit et dans un rapport rendu au gouvernement en 1998.

[2] Ou « petit à petit », propose la psychanalyste en prenant comme exemple le processus législatif belge.

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