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Billet de blog 15 nov. 2008

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La mort de la mort ?

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« La mort est en danger de mort », c’est ainsi que le philosophe Robert Redeker nous interpelle. Il conclut : « La disparition de la mort serait en effet la vraie mort de l’homme ». (Le Monde 1/11/2008)
Une quête de jeunesse éternelle s’est emparée de notre société. L’augmentation de l’espérance de vie est une aubaine extraordinaire pour la société de consommation, une ouverture de marchés nouveaux développés par des recherches et des méthodologies scientifiques, exploités par des vendeurs de rêves (voyages, produits de beauté, aliments diététiques, thérapies…). La vieillesse se vit de mieux en mieux, parce que les vieux paraissent de plus en plus jeunes.
Toutefois, de manière inexorable, l’inflexion vers la décrépitude commence puis la maladie frappe insidieusement ou brutalement. Les rangs des amis s’éclaircissent. Il devient difficile de trouver des partenaires pour partager des loisirs sportifs ou des voyages aventureux. Les délires d’une société « post-mortelle » se développent cependant, à partir d’extrapolations qu’alimentent les progrès de la bioscience et de la médecine anti-âge. C’est une forme subtile du déni de notre finitude, qui s’incarne dans le désir de clonage, romancé par Michel Houelbecque dans « La Possibilité d’une île ».
La jeunesse n’est pas dupe. Ma petite fille de 16 ans m’a récemment interpellé. « Qu’est-ce que c’est que cette Société où je vais devoir travailler jusqu’à cent ans pour financer une retraite me permettant de vivre cent trente ans ! ». Rude vision de l’avenir que nous lui léguons !
J’aime toujours ce que m’apporte la vie. J’ai néanmoins profondément conscience de ce que mon vieillissement retranche aux plaisirs de mon existence. Je ne supporte plus la perspective optimiste de certains sur le sort des vieux. Certes, le sourire d’une enfant illumine une journée de l’arrière grand-mère. Mais, si et seulement si, elle a établi une relation où elle y trouve du plaisir. Or, j’ai hélas constaté que ce n’est plus possible, lorsque la dégradation physique et mentale atteignent un certain seuil.
Je ne supporte plus non plus les discours pour les autres, sans implication directe. Parler de la vieillesse et de la mort, n’est tolérable que si le discours porte sur sa propre vieillesse et sa propre mort.
La médecine fait des miracles dans l’exploitation des technologies. « Docteur, vous allez m’empêcher de mourir ! » Les soignants sont victimes de leur pouvoir quand ils sont ainsi interpellés. J’en conclus qu’il faut préparer soi-même sa propre disparition.
Une référence sur la plan éthique, Alain Grimfeld, a écrit « l’essentiel ne réside pas dans la réponse apportée aux différentes questions soulevées, mais dans le fait de questionner, dans l’échange » (Le Monde, 4 septembre 2008).
Les évolutions considérables de nos conditions de vie ont transformé profondément toutes les phases de notre existence. Étant âgé de 75 ans, je constate que la transformation de notre vieillesse est d’autant plus perturbante que nous n’avons aucun modèle historique pertinent pour nous assister.
Je n’ai pas connu mes grands-pères, j’ai été parmi les premiers soignés par la pénicilline, j’ai vu les premières femmes françaises voter, j’ai traversé en avion l’Atlantique à 20 ans, j’ai accueilli le planning familial puis le droit à l’avortement, j’ai applaudi à l’abolition de la peine capitale, j’ai bénéficié plusieurs fois du confort des réparations apportées par la médecine moderne, j’ai deux arrières petites-filles.
Si nos référentiels historiques s’effondrent dans tous les domaines, les conditions de notre mort sont profondément transformées.
Je souhaite maintenant préparer ma mort. Le détachement et la prise de distance sont indispensables à ma sérénité. Mon cheminement sera facilité par des accompagnements. Enfin, si nécessaire, je désire pouvoir décider du jour de ma disparition, sans pour autant me pendre ni me défénestrer. Je serais alors très reconnaissant au soignant qui me permettra en toute lumière et légalement d’abandonner mon corps.
Je conteste avec force les discours dogmatiques ou lénifiants concernant la fin de vie. Certes, la vie est sacrée. En toute situation, je suis seul et surtout unique : ma mort ne peut être qu’une affaire personnelle, complexe, intime et douloureuse.
Mon corps pourra m’abandonner de manière spontanée, mais je souhaite que mon détachement soit conscient.
Si je suis en train de perdre le contrôle de mon existence matérielle, ou si je n’ai plus ni le désir ni la force de lutter plus longtemps contre la maladie, alors j’aspire à l’acte compassionnel qui sera mon ultime volonté. Non pas pour fuir ce monde, mais pour marquer ainsi mon attachement à ceux que j’aime et que j’ai aimé, à mes héritiers et à mes compagnons de luttes, à l’humanité tout entière. Et aussi en souvenir des récompenses et des offenses, des actes courageux et des lâchetés, des plaisirs et des chagrins d’une vie dont j’estimerais qu’elle atteint son terme.

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