FAUT-IL SORTIR DE L'EURO ? Il n'y a pas que les Grecs que ce noeud coulant étrangle sans répit...

Quel est le mal qui ronge la France : l'endettement ou la désindustrialisation ? La surévaluation de l'euro n'est-elle pas la cause de ses difficultés ?  L'austérité n'aggrave-t-elle pas le mal qu'elle prétend soigner ? 

Erreur de diagnostic

En premier lieu, l'endettement de la France n'est pas du tout une situation inédite, et d'une gravité telle qu'il justifierait un traitement prioritaire pour y mettre un terme le plus tôt possible.
Il ne faut pas prendre au pied de la lettre les discours alarmistes sur la dette publique française. La France, en effet, a connu pire situation. Ainsi, à la suite du paiement de l'indemnité de guerre exigée par le traité de Francfort de 1871, la dette publique atteignait 100 % du PIB. Et elle restera à ce niveau jusqu'en 1900 ! Pour s'abaisser à 75 % en 1913 grâce à la croissance économique que le pays a connue à partir de 1900.
Entre les deux guerres, la dette publique française, qui a varié de 110 % à 150 % du PIB, s'est particulièrement accrue dans les années 30. La crise économique française s'est en effet traduite par plus de dettes que le coût de la reconstruction dans les années 20.
En 2014, la dette publique de la France atteint 95,1 % du PIB. Quant à son déficit budgétaire, même s'il reste très élevé et persistant, il n'est pas, par comparaison avec les autres pays occidentaux, réellement catastrophique. En effet, si l'Allemagne se distingue avec un excédent budgétaire de +0,2 %, le déficit budgétaire de la France est à peu près équivalent à celui des pays nordiques tels que les Pays-Bas (-4,1 %) et le Danemark (-3,6 %).

En réalité, le mal qui touche la France et qu'elle doit traiter en priorité, ce n'est pas la dette et le déficit public, c'est la désindustrialisation.

La grande menace

Même s'il n'existe pas de liaison directe entre le déficit budgétaire et la désindustrialisation, les deux phénomènes semblent évoluer en parallèle. En effet, si l'on a assisté, à partir de 2009, à une envolée des déficits publics, à la même époque ce fut le début de l'essor des faillites d'entreprises :

" Avant la crise, le rythme annuel des faillites en France restait inférieur à 40 000. Depuis 2009, il dépasse 60 000, et après une légère baisse de 2010 à 2012, il repasse en 2013 au rythme de 2009 [...]
Les 63 101 faillites pour 2013 correspondent à la destruction de plus de 269 000 emplois. Parmi ces 63 101 faillites, 1 017 correspondent à des plans sociaux pour 53 000 emplois. Mais ce n'est là que la partie émergée de l'iceberg. Les faillites pour 2013 sont à peu près aussi nombreuses qu'en 2009, l'année de la crise financière. Avec 16 000 faillites au quatrième trimestre 2013, elles s'accélèrent même légèrement. Les entreprises qui y avaient échappé ont souvent été affaiblies. Elles ont résisté aussi longtemps que possible, avec des dirigeants et des salariés qui ont consenti de gros sacrifices. Mais l'activité n'a jamais vraiment redémarré. Les trésoreries se sont tendues jusqu'à la rupture, les banquiers ont cessé de répondre. Après cinq années de crise, beaucoup rencontrent des problèmes structurels et pas seulement d'activité. Les faibles taux de marge, voire les pertes, ont entraîné un manque de fonds propres. Les entreprises manquent de trésorerie. Après deux, trois, quatre, cinq ans, les entreprises ne peuvent plus tenir. L'épuisement ravage les rangs après les moments les plus durs. " ( Morad El Hattab - Pierre-Philippe Baudel - Philippe Jumel, La France :une étrange faillite, vers un 1940 économique, Alpharès, mai 2014).

La médication de Purgon et Diafoirus : purger et saigner le malade...

Nos médicastres, Purgon et Diafoirus, Sarkozy puis Hollande, ont décidé de guérir la France de sa maladie chronique, le déficit des finances publiques. Or, il s'agit en réalité du reflet d'une désindustrialisation provoquée par le manque de compétitivité de ses entreprises, dont les coûts de production sont trop élevés en raison de la surévaluation de l'euro...

" L'annulation du déficit budgétaire n'arrêtera pas la désindustrialisation, car le déficit budgétaire n'explique pas la désindustrialisation, les politiques imposées au nom de l'Europe par l'Allemagne d'Angela Merkel n'auront donc aucun effet positif sur la désindustrialisation, elles risquent même de l'accélérer. Après tout, ce n'est pas la queue qui remue le chien, mais le chien qui remue la queue... (op. cit.)

Quelles sont les conséquences prévisibles de la déflation budgétaire sur l'évolution du chômage ?

" La vision des chiffres des expériences européennes suggère qu'un effet dépressif des efforts budgétaires de 1 % sur le PIB annuel accroît de plus de 1 % le taux de chômage de catégorie A sur la population active. Or, un effort de 100 milliards d'euros par an (non compris les 60 milliards d'impôts nouveaux créés en 2011, 2012 et 2013) correspond à près de 5 % du PIB, avec un risque d'accroissement correspondant du chômage de catégorie A, soit +5 % de plus que les 10,5 % déjà réalisés à la fin de 2012.
L'effort budgétaire prévu jusqu'en 2017-2018 risque de conduire à des taux de chômage d'ampleur portugaise ou irlandaise de l'ordre de 15 % de la population active : est-ce que cela ne revient pas à brûler la maison pour rôtir le cochon ? " (op. cit.)

Une impasse économique et sociale

Etranglée par la surévaluation de l'Euro, et ne pouvant pas dévaluer sa monnaie pour régler son problème de compétitivité, la France pratique une politique d'austérité qui aggrave la situation. Dans le même temps, les réformes structurelles exigées par l'Europe conduisent à un démantèlement progressif de l'Etat-providence. Cette conjonction entraîne une hausse irrésistible du chômage, la baisse des salaires, la pauvreté et la précarité.

La France est étranglée par un noeud coulant avec le consentement - ou la complicité ! - de ceux qui la gouvernent. Car ils ont accepté un diagnostic erroné comme la cause de ses malheurs et la politique inefficace et désastreuse censée y remédier et qui la conduit inexorablement à l'échec. Prétendant la sauver, ils resserrent eux-mêmes le noeud coulant qui l'étrangle de plus en plus.

De l'audace, encore de l'audace...

Pour sortir du piège, pour trancher le noeud gordien qui étouffe la France et d'autres pays européens, que faudrait-il faire ? Dans une tribune publiée par L'Expansion ( juillet-août 2014 ), sous le titre " Pour un Bretton Woods de l'euro ", Christian Stoffaës, vice-président du Cercle des économistes, nous donne le mode d'emploi. Il rappelle opportunément que la rigueur imposée sur les déficits publics a enclenché le cercle vicieux de l'austérité qui, en réalité, accroît les déficits au lieu de les réduire. A la place de cette insidieuse "dévaluation interne", comportant la baisse des dépenses publiques, des retraites et des services sociaux, il préconise une franche dévaluation, une dévaluation externe :

" Comment passer de la monnaie unique à la monnaie commune, "l'euro exchange standard", construit sur des parités fixes mais ajustables : un retour au SME autour d'un pivot qui ne s'appelle plus le mark mais le "nouvel euro" ? Il n'est guère réaliste d'imaginer un scénario de consensus multiléral, à Bruxelles et à Francfort, pour faire baisser l'euro. Le point de départ ne peut être qu'un acte unilatéral à la De Gaulle : il suffit qu'un seul Etat membre décide de revenir à la monnaie nationale. "

Comme l'émule du Général n'est pas à la barre, il est sûr et certain que notre pays ne prendra pas une telle initiative ! Mais Christian Stoffaës mise sur un autre scénario, plus crédible :

" Par exemple, la Grèce, à la veille de solliciter un nouveau plan d'aide, puisque sa dette continue d'exploser malgré l'ampleur des sacrifices. Pour boucher le tonneau des Danaïdes, l'Europe et la Grèce décrètent la "drachme nouvelle", qui devient, le jour J, instrument de paiement de force légale sur le territoire. Un marché s'établit entre les détenteurs d' "eurodrachmes" et les détenteurs d'euros, marché qui va engendrer un cours de change, avec probablement une dévaluation de 50 %. Un contrôle des changes temporaire et un blocage des retraits en espèces pareront aux paniques monétaires. "

Pour Christian Stoffaës, après la dévaluation unilatérale, suivie d'une stabilisation rapide des taux de change, l'Europe devrait réunir une grande conférence monétaire, à l'image de celle de Bretton Woods en 1944, pour élaborer le nouveau système monétaire multilatéral. Il comprendrait une clause permettant le retour dans l'euro lors de jours meilleurs :

" Chacun choisira. L'Allemagne, les Pays-Bas, l'Autriche resteront dans l' "euro maintenu". D'autres, dont la France, affronteront un cruel dilemme : s'il est instauré, l'eurofranc devrait dévaluer de 20 % mais donner un ballon d'oxygène bienvenu aux réformes, pourvu que la politique de stabilisation soit poursuivie. "

Certes, Christian Stoffaës le reconnaît, cette dévaluation se traduira par un certain appauvrissement, mais c'est le prix à payer si nous voulons nous épargner quinze ans de stagnation à la japonaise. Et comme il le souligne " ce ne sont pas les mêmes qui paient, ce n'est pas la même douleur qui fait monter les extrémismes "...

 

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