Il nous avait alertés, prémonitoire, sur les méfaits de l'idéologie économique dominante, notamment en EUROPE !

MAURICE ALLAIS, JE SUIS LA VOIX QUI CRIE DANS LE DESERT

C'est avoir tort que d'avoir raison trop tôt

Un économiste hétérodoxe

Ce fut une grande figure de la pensée économique, ce Français venu d'un milieu modeste, prix Nobel en 1988, dont les travaux auraient dû faire autorité. Pourtant, il est méconnu, voire ignoré, dans son propre pays. Né le 31 mai 1911, il est décédé le 9 octobre 2010, à 99 ans. Major de sa promotion à l'Ecole polytechnique, ingénieur du Corps des Mines, il fit une brillante carrière dans la recherche scientifique et l'enseignement. Il s'évertua sans succès à dénoncer les méfaits de l'idéologie économique dominante :

" Toute la Construction européenne et tous les traités relatifs à l'économie internationale (l'Accord Général sur les Tarifs Douaniers et le Commerce, la Convention relative à l'Organisation de Coopération et de Développement Economique, etc. ) ont été viciés à leur base par une proposition enseignée et admise sans discussion dans toutes les universités américaines - et à leur suite dans toutes les universités du monde entier : " Le fonctionnement libre et spontané des marchés conduit à une allocation optimale des ressources. " (le journal Fakir, n° 40, mars 2009)

Maurice Allais voyait à juste titre dans cette proposition erronée le ferment de la doctrine libre-échangiste et du laisser-faire dont l'application à l'échelle mondiale ne pouvait qu'engendrer les désordres et la misère.

Un bâillon sur la bouche

Maurice Allais fut quasiment ignoré par les journalistes économiques et boycotté par les chaînes de télévision. Dans la presse, seuls le journal Fakir et l'hebdomadaire Marianne, bien que tardivement, lui donnèrent la parole. Fakir fit paraître, sous la forme d'un entretien avec Maurice Allais, un questionnaire rédigé par un journaliste et validé par l'économiste, dans son numéro 40, en mars 2009. Marianne lui consacra une tribune à la date du 5 décembre 2009, intitulée : " Contre les tabous indiscutés ". Bien que Prix Nobel d'économie, Maurice Allais y déplorait n'être pourtant qu'un simple téléspectateur :

" Les commentateurs économiques que je vois s'exprimer régulièrement à la télévision pour analyser les causes de l'actuelle crise sont fréquemment les mêmes que ceux qui y venaient auparavant pour analyser la bonne conjoncture avec une parfaite sérénité. Ils n'avaient pas annoncé l'arrivée de la crise, et ils ne proposent pour la plupart d'entre eux rien de sérieux pour en sortir. Mais on les invite encore. Pour ma part, je n'étais pas convié sur les plateaux de télévision quand j'annonçais, et j'écrivais, il y a plus de dix ans, qu'une crise majeure accompagnée d'un chômage incontrôlé allait bientôt se produire. Je fais partie de ceux qui n'ont pas été admis à expliquer aux Français ce que sont les origines réelles de la crise alors qu'ils ont été dépossédés de tout pouvoir réel sur leur propre monnaie, au profit des banquiers. Par le passé, j'ai fait transmettre à certaines émissions économiques auxquelles j'assistais en téléspectateur le message que j'étais disposé à venir parler de ce que sont progressivement devenues les banques actuelles, le rôle véritablement dangereux des traders, et pourquoi certaines vérités ne sont pas dites à leur sujet. Aucune réponse, même négative, n'est venue d'aucune chaîne de télévision, et ce, durant des années. "

Celui qui avait vu juste

Dans " Conjoncture et prévision économiques" (PUF), Alfred Sauvy, démographe et économiste, écrivait : " C'est celui qui prévoit juste qui voit juste." Or, il est indéniable, à la lumière de l'expérience, que les prévisions de Maurice Allais se sont réalisées, validant par là-même l'exactitude de ses analyses. C'est ainsi que, dans un livre intitulé " La Mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance. L'évidence empirique ", publié en 1999 par Clément Juglar, Maurice Allais expliquait comment, depuis deux décennies, une nouvelle doctrine s'était progressivement imposée, la doctrine du libre-échange mondialiste, impliquant la disparition de tout obstacle aux libres mouvements de marchandises, de services et de capitaux. Il prévoyait que les effets destructeurs de ce mondialisme du " laisser-faire " allaient se poursuivre par la montée inexorable du chômage et l'accroissement corrélatif de la pauvreté, particulièrement en Europe. Une démonstration du processus à l'oeuvre résulte des propos de Maurice Allais (extraits de l'article publié par Fakir) reproduits dans le chapitre suivant intitulé " L'économie du diable ", celle précisément que nous vivons aujourd'hui.

L'ECONOMIE DU DIABLE

La cassure de 1974 et la mondialisation

A partir de 1974, on constate en France une croissance inéluctable du chômage, parallèlement à une réduction considérable des effectifs de l'industrie et à une réduction particulièrement marquée de la croissance.

Mais quel lien faites-vous entre cette cassure, cette casse de l'industrie et la mondialisation ?

Maurice Allais :
Certains prétendent expliquer la cassure de 1974 par le choc pétrolier, ou par les incidences des Accords de Grenelle en mai 1968, ou par le remplacement du SMIG par le SMIC. Mais en fait, une seule cause peut et doit être considérée comme le facteur majeur et déterminant des différences constatées entre avant 1974 et après 1974 : la libéralisation des échanges extérieurs par l'Organisation de Bruxelles. Dans un tel contexte, plus les minima de salaires sont élevés, et plus les importations en provenance des pays à bas salaires sont favorisées. Or, ces pays représentent aujourd'hui des milliards d'hommes. Leur compétition dans un monde de libre-échange ne peut qu'entraîner, inexorablement, dans les pays développés, un nivellement des salaires vers le bas et une explosion du sous-emploi.

Que des secteurs industriels , hier la sidérurgie, le textile, la plasturgie, aujourd'hui la métallurgie, la chimie, disparaissent à cause des pays à bas coût de main d'oeuvre, soit. Mais, dans le même temps, on exporte davantage aussi...

Maurice Allais :
Naturellement ces importations sont compensées en valeur par des exportations. Mais globalement, des emplois sont détruits à cause de la structure très différente des importations et des exportations : dans les produits qu'on importe se trouve beaucoup de travail peu qualifié tandis que dans les produits qu'on exporte se trouve peu de travail très qualifié. La balance commerciale est indépendante de la balance sociale.

Vous dites : "Plus les minima de salaires sont élevés, et plus les importations en provenance des pays à bas salaires sont favorisées". Pour conserver des emplois peu qualifiés, il faudrait, alors, diminuer le coût du travail ?

Maurice Allais :
On nous le répète. On nous dit par exemple que tout est très simple : si l'on veut supprimer le chômage, il suffit d'abaisser les salaires. Mais personne ne nous dit quelle devrait être l'ampleur de cette baisse, ni si elle serait effectivement réalisable sans mettre en cause la paix sociale. Que depuis tant d'années de grandes organisations internationales comme l'OCDE, l'OMC, le FMI, ou la Banque Mondiale puissent préconiser une telle solution est tout simplement atterrant. On aperçoit alors l'impasse. La mondialisation des échanges mène soit à un chômage accru s'il y a rigidité des salaires, soit à une inégalité accrue s'il y a flexibilité des salaires.

Cette mondialisation, en même temps, elle profite à tous. Il suffit de remplir son chariot au supermarché...

Maurice Allais :
C'est vrai. Les partisans du libre-échange soulignent que grâce aux délocalisations et aux importations en provenance des pays à bas salaires, jamais les prix dans les hypermarchés n'ont été aussi bas. Mais c'est oublier que les consommateurs ne sont pas seulement des acheteurs. Ils sont également des producteurs qui gagnent leur vie et qui paient des impôts. En tant que consommateurs, ils peuvent acheter des produits meilleur marché. Mais pour ces consommateurs, la contrepartie réelle de ces importations à bas prix est finalement la perte de leur emploi ou la baisse des leurs salaires, et des impôts accrus pour couvrir le coût social du chômage et de la politique de l'emploi. C'est également oublier que les consommateurs sont aussi des citoyens habitant dans les agglomérations urbaines, et qu'au fur et à mesure que le chômage et la pauvreté générés par la mondialisation augmentent, l'insécurité et l'instabilité des banlieues s'accroissent. On voit alors que les effets de cette idéologie libre-échangiste, aussi funeste qu'erronée, ne se bornent pas au développement massif du sous-emploi. Il se sont traduits également par un accroissement des inégalités, par une destruction progressive du tissu industriel français, par un déséquilibre de toute la société. Cette invocation du "consommateur", de son bénéfice supposé, sert à masquer d'autes intérêts. Car les groupes dirigeants de l'économie sont devenus de plus en plus riches alors que les pauvres sont devenus de plus en plus pauvres.

Maurice Allais préconisait, pour remédier aux effets destructeurs du libre-échange, l'instauration d'un protectionnisme raisonnable et éclairé.

Le protectionnisme est généralement associé à l'isolationnisme, au nationalisme, à l'autarcie...

Maurice Allais :
D'abord, une libéralisation totale des échanges et des mouvements de capitaux ne me paraît possible, souhaitable, que dans le cadre d'ensembles régionaux groupant des pays au développement économique et social comparable. Ensuite, pour toute organisation régionale - et je pense bien sûr ici à l'Europe -, le choix n'est pas entre l'absence de toute protection et un protectionnisme isolant totalement l'économie de l'extérieur. Il est dans la recherche d'un système qui permette de bénéficier d'une concurrence effective et des avantages de nombreux échanges avec l'extérieur, mais qui protège également l'économie communautaire contre tous les désordres et les dysfonctionnements qui caractérisent chaque jour l'économie mondiale.

 

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