La chanson des gueux
La Chanson des gueux fut publiée en 1876. Ce recueil de poèmes fit scandale à sa sortie car Jean Richepin, tel un Villon moderne, y dépeignait sans fard les souffrances d'un peuple de va-nu-pieds, de miséreux, de crève-la-faim. Et surtout il avait eu le mauvais goût – horreur suprême ! - d'évoquer la sexualité d'un couple de clochards !... La Chanson des gueux lui coûta 500 francs d’amende et un mois de prison. Un siècle et trois décennies plus tard, nous n'avons pas le droit d'être fiers, nous ne pouvons pas, hélas, nous prévaloir de l'extinction de la misère.
De plus en plus de pauvres...
Pourquoi notre colère n'éclate-t-elle pas ! Sommes-nous résignés ? Car on ne voit guère de réactions violentes face à ce constat effarant : il y a des millions de pauvres en France ! Et plus le temps passe, plus leur nombre s'accroît ! Dans un pays qui est encore l'un des plus riches du monde !
En effet, dans son rapport de 2011-2012, l'Observatoire national de la pauvreté et de l'exclusion sociale (Onpes) a recensé plus de 11 millions de Français touchés par la pauvreté ou l'exclusion ! Selon le Centre d'observation et de mesure des politiques d'action sociale (Compas) qui a utilisé les données fiscales 2011 de l'Insee en leur ajoutant les prestations sociales, Roubaix (Nord) est la ville de plus de 50 000 habitants la plus pauvre de France : à Roubaix, 45 % des ménages vivant avec moins de 977 € par mois !
Des travailleurs sans logis...
Ce sont des travailleurs, ils ont un emploi, mais ils sont pauvres et ils ne peuvent pas avoir accès à un logement ! Voici le témoignage de Nicole Maestracci, présidente de la FNARS (Fédération des associations gérant 95 % des centres d'hébergement : CHRS et CHU ) :
" 30 % des gens qui se trouvent dans les Centres d'hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) travaillent, sont autonomes et pourraient parfaitement payer un loyer, selon elle. Ils restent uniquement parce qu'ils ne peuvent accéder au logement social. Au départ, construits pour accueillir des hommes seuls entre 40 et 65 ans, ces endroits ont vu progressivement arriver des femmes, des jeunes : « En ce moment, 15 000 enfants sont hébergés dans les CHRS. Les jeunes de 18-25 ans sont également surreprésentés (18 % de la population hébergée alors qu'ils ne représentent que 9 % de la population générale). » (Véronique Vasseur et Hélène Fresnel, À la rue, Quand travailler ne suffit plus..., Flammarion, 2008)
Les sans-logis, même ceux qui travaillent, sont des gêneurs, ils assombrissent, ils dénaturent le paysage. À Rennes, en 2007, selon certains habitants, la haute bourgeoisie, celle qui habite les quartiers chics, ne voulait plus les voir. L'équipe de la Croix-Rouge témoigne en tout cas de la brutalité dont on a usé contre eux :
" Beaucoup de précaires se sont volatilisés. La préfète, « une dure », a mis de l'ordre. Les sans-logis ont enduré une authentique « chasse aux sorcières ». La police, aidée de certains commerçants, évacuait les squats où les plus pauvres dormaient. Ils muraient les fenêtres, arrosaient les couvertures d'eau de Javel, les incendiaient pendant que les gens étaient au travail. La plupart ont fui, complètement déstabilisés. Aujourd'hui, ils se planquent dans la banlieue lointaine, se sont éparpillés. " (op. cit.)
Visages de la pauvreté
Voici, extraites de deux ouvrages différents, des illustrations concrètes des difficultés dans lesquelles se débattent de pauvres gens. D'abord, le témoignage de Bertrand, 55 ans, employé de la Poste dans une grande ville du Nord-Pas-de-Calais, affecté depuis peu au guichet, à la poste centrale :
" Les gens qui viennent, ils ont le droit d'être débiteurs de 100 euros par mois : ils sont à moins 99, eh bien ils viennent chercher l'euro auquel ils ont encore droit... Avec 1 euro, chez Lidl, on achète une baguette, un camembert... C'est effarant, ça arrive souvent, souvent, souvent... Ou des petites vieilles qu'on voit arriver pimpantes, qui font encore ce qu'elles peuvent pour bien présenter et qui viennent retirer 5 euros pour finir le mois alors que le mois il a encore cinq jours à faire... Ces personnes-là, on les sent quelque part honteuses, ça les rend éminemment malheureuses d'avoir à faire ça, elles ne sont pas fières, c'est dans le regard que ça se passe. " (Catherine Herszberg, Mais pourquoi sont-ils pauvres ? Voyage dans la France en crise, Editions du Seuil, 2012)
En 2010, voyons ce qui se passe dans une chambre d'un tribunal d'instance, celle de l'endettement auprès des HLM :
" Deux fois l'an, l'Office HLM poursuit au tribunal les locataires endettés dont le retard de loyer excède trois mois. Cette fois, ce sont les landaus et les biberons qui encombrent les allées, parmi les cris des plus grands enfants et les bousculades des mères de famille pour trouver une place un peu confortable pour « attendre son tour ». Ce n'est pas une crèche, mais cela lui ressemble. Ce n'est pas la sortie de l'école, mais on attend la sonnerie. Les locataires des HLM d'Elbeuf ont une longue habitude de cette cérémonie. Quelques années après leur arrivée aux Ecameaux, 40 % des familles connaissaient un endettement de loyer. C'est le premier poste budgétaire qui est supprimé. Vient ensuite la cantine des enfants, puis les ardoises dans les commerces d'alimentation. […] Ce rituel judiciaire se tient généralement en mars, juste à la fin de la protection hivernale contre les expulsions. De sorte que la menace pèse. Alors les familles s'arrangent pour régler 100 euros à la barre, pour faire bonne figure. On sait qu'il faut débourser quelques sous pour enrayer la machine. " (Jean-François Laé et Numa Murard, Deux générations dans la débine, Enquête dans la pauvreté ouvrière, Bayard 2011)