EN ATTENDANT QUE LA PLANETE FINANCE VOUS EXPLOSE AU VISAGE, PRENEZ DU BON TEMPS !

Comme Winston Churchill, moquez-vous de vos dettes, soyez insoucieux, festoyez avec vos amis et buvez du champagne !

La course à l'abîme...

La centrale nucléaire mondiale

Jean-Michel Naulot a connu de l'intérieur le fonctionnement du système financier en tant que banquier durant trente-sept ans, et au titre de membre de l'AMF (Autorité des marchés financiers). Pour ceux qui ne sont pas initiés aux arcanes de la finance, pour le grand public, dans un livre très technique et solidement argumenté, cet expert en la matière a soulevé les coins du voile derrière lequel s'agite ce monde interlope : Crise financière, Pourquoi les gouvernements ne font rien (Éditions du Seuil, octobre 2013).

L'auteur compare le système financier à une vaste centrale nucléaire, édifiée sans dispositifs de sécurité. Il dresse un tableau effarant des risques multiples de cataclysmes qu'il recèle et des dangers qu'encourt de ce fait l'économie mondiale. Pour trois raisons primordiales : l'interconnection des opérations, la masse des capitaux en cause et la dangerosité du combustible.
Qu'est-ce que l'interconnection des opérations ? Les marchés sont ouverts sans discontinuité, de Tokyo à New-York, et les traders se comportent comme des moutons de Panurge. Or, une seule opération met en scène tellement d'acteurs, dans tant de pays différents, qu'il peut être extrêmement difficile, sur des marchés perturbés, de démêler certaines opérations, source de graves mécomptes.
La masse des capitaux en circulation a connu une croissance exponentielle qui n'a plus rien à voir avec celle que l'on connaissait au temps des Trente Glorieuses. À cette époque, en effet, elle était à peu près proportionnelle aux besoins de financement de l'économie réelle. Depuis une vingtaine d'années, en revanche, en raison de l'accroissement des déséquilibres extérieurs américains, des politiques des banques centrales et de l'absence de régulation, le marché a été inondé de liquidités sans commune mesure avec les besoins concrets de l'économie.
Quant à la dangerosité du combustible, elle provient, notamment, de plusieurs particularités : la moitié des transactions financières sont exécutées par des robots travaillant à partir d'algorithmes, les fonds spéculatifs sont accueillis dans des territoires où fait défaut toute transparence, enfin certains montages financiers atteignent un tel degré de sophistication que les banquiers eux-mêmes ne les comprennent pas...

Pour Jean-Michel Naulot il est d'autant plus urgent de neutraliser cette vraie centrale nucléaire que constitue la spéculation mondiale qu'elle coexiste avec deux grands foyers de crise, l'un situé en Amérique, l'autre en Europe. 

L'Amérique vit à crédit

Malgré l'accent mis sur les déficits bugétaires européens, il ne faut pas se dissimuler que les plus grands déséquilibres se trouvent d'abord en Amérique. En effet, le dollar est une monnaie de réserve, une devise internationale. Or, depuis la suspension de la convertibilité du dollar en or par le président Nixon, il n'y a plus de pédale de frein pour ralentir la croissance de la masse monétaire américaine. La bulle spéculative trouve donc sa source première dans les liquidités créées sans mesure par la banque américaine et seulement de manière plus récente par les banques centrales européennes. Autrement dit, l'Amérique, pour financer ses dépenses, notamment en matière militaire, s'est mise à faire fonctionner outrageusement la planche à billets. Le déficit commercial américain et le déficit de la balance des paiements courants se situent entre 3 et 3,5 % du PIB en 2011-2013. Ces déficits contribuent à une accumulation considérable de la devise américaine dans les banques centrales des pays émergents, notamment la Chine et le Japon. Ces réserves sont augmentées par les achats massifs de dollars de ces pays qui veulent combattre l'appréciation de leurs devises nationales. Suivant le mauvais exemple américain, eux-mêmes, pour faire baisser leur propre monnaie, adoptent des politiques de création monétaire identiques à la politique américaine.

" Le monde, écrit Jean-Michel Naulot, est littéralement inondé de liquidités. Cette bulle gigantesque qui ne cesse de prospérer depuis que l'Amérique a décidé de s'affranchir des disciplines internationales, il y a près d'un demi-siècle, avec le soutien très actif de sa banque centrale, est une menace pour le monde. Elle ne cesse d'alimenter la spéculation et les déséquilibres des marchés. "

L'euro, un lit de Procuste

On veut nous faire prendre des vessies pour les lanternes. Les véritables causes de la crise européenne ne sont pas celles que l'on met en avant et qui justifient des politiques d'austérité. Sans le citer, Jean-Michel Naulot partage le diagnostic de Joseph E. Stiglitz :

"La crise de l'Europe n'est pas un accident, mais ses causes ne sont ni des dettes à long terme trop lourdes, ni des déficits exagérés, ni l'État-providence. Ses causes sont l'excès d'austérité – les réductions de dépenses publiques qui, comme c'était prévisible, ont abouti à la récession de 2012 - et un système monétaire défectueux, celui de l'euro. Quand l'euro a été introduit, la plupart des économistes non concernés étaient sceptiques. Les modifications des taux de change et des taux d'intérêt sont cruciales pour aider les économies à s'ajuster. Si tous les pays européens étaient frappés par les mêmes chocs, un ajustement unique du taux de change et du taux d'intérêt ferait l'affaire pour tous. Mais les diverses économies européennes sont frappées par des chocs nettement différents. L'euro a supprimé deux mécanismes d'ajustement et ne les a remplacés par rien. C'était un projet politique ; les responsables politiques pensaient que partager une même devise allait rapprocher les pays, mais il n'y avait pas assez de cohésion au sein de l'Europe pour faire ce qui aurait permis à l'euro de fonctionner. " (in Le prix de l'inégalité, Les Liens qui libèrent, 2012)

Paroles, paroles...

Lors de la réunion du G20 de Londres, le 1er et le 2 avril 2009, les participants se préoccupèrent de mettre en place des mesures tendant à remédier aux dérives du système financier :

" Ce G20 s'est tenu au moment le plus critique de la crise, alors que le marché venait de toucher son point le plus bas. Les dirigeants avaient peur et ils se sont rassemblés. Ils exprimèrent un vrai désir de changement, la volonté d'établir une gouvernance mondiale. Tout semblait d'un seul coup très simple. Il suffisait de s'entendre et de décider. Une feuille de route a été rédigée, une dizaine de chantiers bien identifiés et pour chacun de ces chantiers des solutions étaient esquissées. Institutions, produits dérivés, fonds propres des banques, hedge funds, paradis fiscaux, rémunérations, agences de notation, règles comptables, matières premières, rien n'a été oublié. Avec une consigne unanimement partagée : « Plus jamais ça ! » C'était bien le système que l'on avait décidé de changer ! » (op. cit.)

Qui dirige, les financiers ou les politiques ?

Jean-Michel Naulot dresse un constat accablant. Cinq ans après la réunion du G20 de Londres, force est de constater que rien, ou presque, n'a été fait pour remédier aux dysfonctionnements du monde de la finance. Pourquoi cette quasi-inaction, pourquoi attendre une nouvelle catastrophe pour s'inquiéter et prévoir des garde-fous ?

Aux États-Unis, à l'image de ses prédécesseurs, nul n'ignore les liens consanguins entretenus par Barack Obama avec le monde de la finance, du financement de ses campagnes électorales à la nomination de financiers à ses côtés, impliqués dans le krach consécutif à la crise des subprimes. Il ne déroge pas à une tradition car, dans ce pays, le conflit d'intérêts est quasiment érigé en institution. Après avoir exercé des fonctions de direction dans le système bancaire privé, on peut ensuite être chargé de le superviser... Enfin, le Congrès américain est sous l'emprise du lobbying des professionnels de la finance. On comprend dès lors que la réforme du système financier ne soit pas vraiment une priorité en Amérique.

Le lobbying des financiers est aussi très actif en Europe où les puissances d'argent font prévaloir l'intérêt privé sur l'intérêt public. Les politiques n'ont pas la volonté de s'affranchir de leur influence et de reprendre le pouvoir qui leur échappe. Encore faudrait-il pour cela qu'ils en soient conscients et qu'ils puissent remettre en question la doctrine orthodoxe néolibérale qui a phagocyté leurs esprits. C'est ainsi qu'ils ont délégué une part importante de leur pouvoir à des hiérarques non élus et qui ne sont pas censés leur rendre des comptes, ceux de la Banque centrale européenne qui est indépendante du pouvoir politique...

Comme Winston Churchill, n'écoutez pas les moralistes, profitez de la vie aujourd'hui !

On connaît le rôle éminent de Churchill dans la lutte de la Grande-Bretagne contre la barbarie nazie. Mais sait-on qu'en qualité de membre du parti Libéral, il eut un rôle majeur dans la mise en place de grandes réformes sociales. Ainsi, en 1908, Churchill présenta le projet de loi qui imposait pour la première fois un salaire minimum en Grande-Bretagne. En 1909, il créa les bourses de l'emploi pour aider les chômeurs à trouver du travail. Il participa aussi à la rédaction de la première loi sur les pensions de chômage, et à celle du "National Insurance Act" de 1911, fondement de la sécurité sociale au Royaume-Uni.
En 1908, jeune marié, voici comment se comportait l'insoucieux Winston Churchill :
" Un mois après leur mariage, Clementine tombe enceinte. Ils déménagent à Eccleston Square, dans le quartier de Pimlico, entre la gare Victoria et la Tamise. Ils tirent un peu le diable par la queue. Quand Winston amène à l'improviste une bande d'amis à dîner, ce qui arrive souvent, elle s'effraie pudiquement de la dépense, elle rougit de ne servir qu'une maigre tambouille dans la vaisselle à monogramme ; elle agite sous le nez de Winston les liasses de factures impayées, il hausse les épaules, luxueusement. L'argent, ce n'est pas un problème, darling. Les contingences, Winston s'asseoit dessus. D'ailleurs, il ne s'est jamais senti pauvre. On n'a pas le sou, on est ruiné, d'accord, mais pas au point de se priver de champagne ! (in Frédéric Ferney : "Tu seras un raté, mon fils", Albin Michel 2015).

 

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