Je me souviens avoir lu Perec bien après Mai 68

Je me souviens avoir lu Perec bien après Mai 68. En ce temps là, l’année de mes 18 ans, j’étais peu réceptif aux remémorations, j’étais surtout dans l’action ! Porté, emporté parfois par ce temps qui tombait bien pour moi en me permettant de marquer une rupture avec la famille et sans doute avec l’enfance.

Je me souviens du premier jour de grève le 5 mai, j’avais un parapluie acheté d’occasion à Londres l’été précédent, j’en étais très fier, je le trouvais très “british”. Je me souviens du gamin finalement que j’étais en 68. J’avais passé le bac Mathélem (scientifique) l’année précédente sans conviction, un peu en avance sur l’âge normal, et je n’avais jamais osé dire à mes parents que mon seul souhait – pas sérieux, voyons – aurait été de me présenter à l’IDHEC (l’école de cinéma) dans laquelle je ne serais certainement pas arrivé à rentrer ! Mais on ne parlait pas des parents, on disait “les vieux, mes vieux n’ont pas voulu que …

 Je me souviens de mes découpages dans les journaux, surtout les articles consacrés à la révolution culturelle chinoise : l’URSS c’était raté, Cuba devenait déjà bureaucratique, mais la Chine, voilà l’espoir ! Une révolution cul-tu-rel-le ! Je n’aurais pas imaginé le massacre que ce fut ; j’aurais bien fait d’appliquer le mot d’ordre du président Mao : sans enquête pas de droit à la parole.

 Je me souviens juste avant mai, d’avoir été souvent appuyé au rebord de la fenêtre de ma chambre en me demandant, mais vraiment, ce que j’allais devenir. Je me souviens d’avoir adhéré au Comité de défense de la cinémathèque française, pour soutenir Henri Langlois, le fondateur, qui devait être viré par le ministre de la culture un certain… André Malraux. Le même qui avait interdit le film de Jacques Rivette, La religieuse, d’après un certain… Diderot. Et bien d’autres films d’ailleurs.

 Je me souviens des interdictions : tout était interdit avant mai 68, il fallait s’aligner derrière une ligne blanche dans la cour des lycées, les cheveux longs étaient interdits pour les garçons, et les pantalons pour les filles. Juste pour dire, une femme mariée n’avait pas le droit, oui le droit, d’avoir un compte en banque et un chéquier !

 Je me souviens des après-midi, avant mai 68, quand je fréquentais assidument le Studio Kléber, la seule salle de cinéma présentant des films d’auteur ou des films étrangers. Une salle tout en longueur au rez-de-chaussée de l’Aubette.

 Je me souviens du film de Michel Cournot Les gauloises bleues, il a dû sortir après mai et il était très godardien ! Allez risquons le mot : un peu abscons. Et je me souviens aussi des paquets de gauloises qu’il était chic d’ouvrir en déchirant juste une petite partie du rabat argenté.

 Je me souviens avoir ramassé des bouts de pellicule dans les poubelles de l’ORTF, rue Lauth, près de la place de Bordeaux, on ne disait pas encore France 3. Je me souviens des caméras Eclair Coutant que les reporters tenaient dans les bras quand ils ne tournaient pas et que j’enviais beaucoup.

 Je me souviens d’avoir déclamé tout seul, dans le couloir chez mes parents, le Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles… de Paul Valéry trouvé dans une anthologie de Gaëtan Picon.

 Finalement à l’automne 1967 je m’étais inscrit en histoire à la faculté de lettres et j’avais été très vite fort déçu. Je croyais rejoindre les héritiers de l’école des Annales, de Marc Bloch et Lucien Febvre et je me farcissais un cours sur les relations diplomatiques entre la France et l’Allemagne entre 70 et 14. Encore et toujours l’histoire du pouvoir. Je me souviens dans cet institut d’histoire, avoir fabriqué un vrai polycopié, sorte de cours imprimé, reprenant une thèse hypothétique à propos de l’industrie de la chaussette au 18ème siècle dans la région de Tours. Amusement de potache.

 Je crois bien qu’il y avait une espèce de rentrée universitaire officielle où les professeurs portaient la toge et les rangs d’hermine. D’ailleurs les étudiants portaient très souvent la cravate.

 Je me souviens des filles à l’université, plein de filles, c’était pour moi une première car tous les lycées étaient non mixtes et les occasions de rencontrer des filles limitées. Je me souviens de mon amour naissant pour Madeleine, étudiante en histoire elle aussi. Je me souviens de la photo prise par l’ami René où je la vois tenir la banderole : désormais tous concernés.

 Je me souviens de ma première manif en avril devant les Dernières Nouvelles d’Alsace ou plutôt dans la rue de la Nuée bleue, car des cars de police barraient l’accès au journal. Manifestions-nous contre la guerre au Vietnam ? Possible, en tout cas c’était la première fois que je voyais des policiers en si grand nombre, et j’ai eu peur.

 Place de l’université, je me souviens de notre face à face avec le commissaire Pélissier qui marchait toujours légèrement à l’avant des manifestations et qui jouait comme on dit dans les films américains le good cop. Il a fait ce métier, la sécurité publique, de nombreuses années. En 1997, il était à la retraite, nous avions déjeuné ensemble à la brasserie du Loup et je lui avais proposé de faire un documentaire autour de sa vie que j’avais intitulé : mon flic à moi. Il avait hésité puis décliné la proposition. Il est décédé pendant cet été de canicule en 2003.

 Je me souviens avoir dormi sur les bancs inconfortables de l’amphi Cavaillès dans ce qui s’appelle maintenant le patio. Je participais aux tours de garde dans les couloirs, l’idée était de prévenir les dégradations, et je me souviens d’avoir été moqué, c’est un euphémisme, par Bruno Vayr-Piova, un aîné pour moi, situationniste qui avait participé à la rédaction de la fameuse brochure De la misère en milieu étudiant. Il passait aussi ses nuits à l’université. Internet m’apprend qu’il a été assassiné en 2010 dans la structure d’accueil et de réinsertion qu’il avait créé à Foix.

 Dans l’amphithéâtre Cavaillès entièrement tagué, sans doute par des situationnistes : Refusez toute forme d’organisation, pratiquez la guérilla urbaine individuelle, je me souviens de l’arrivée des ouvriers de Quiri, une usine d’installations frigorifiques à Schiltigheim ; ils venaient nous faire part de leur revendications et nous assuraient de leur soutien. Emotion dans l’amphi, ça y est l’union ouvriers-étudiants était réalisée ! Mais surprise, dans la demi-heure qui suit, deux ou trois pontes d’un syndicat, la CGT sans doute, arrivent et contestent à la petite délégation ouvrière tout droit de représentation !

 C’était la corpo philo psycho socio qui animait le mouvement, je crois bien surtout des trotskistes, et puis sont arrivés de je ne sais où – ils n’étaient pas étudiants me semble-t-il – les maos. J’ai fini par les préférer aux premiers : je vois l’ami Fredo, le casque à la ceinture en tête des manifs, l’ami Gérard haranguant la foule ne se rendant plus compte que personne n’écoutait plus, l’ami Hossein m’assurant que coulait dans ses veines le sang de 700 millions de chinois, et de plein d’autres. Je les ai rejoints et en fait j’ai fait mes universités pendant cinq bonnes années … comme ouvrier dans la métallurgie ; j’y ai vraiment beaucoup appris mais c’est une autre histoire… Si, juste dire que les maos ont vraiment été le groupe le plus intelligent car dans les années 70 ils se sont auto-dissous, sont passés à autre chose et pas forcément sous les lambris dorés de la République comme cela a souvent été dit.

 Je me souviens de Paulette du bar étudiant le Minotaure au coin de la Gallia ; on y avait des ardoises tout le temps. J’y mangeais, comme à la Victoire en face, des paires de chaudes, c’est à dire knacks moutarde et pain et ses fameuses tartes aux pommes. Je me souviens que lorsque nous étions très démunis on rentrait à la Gallia par la sortie, on récupérait l’assiette d’un copain et on mangeait au rab.

 Je me souviens du 30 mai, jour où la manifestation de gaullistes s’était élancée vers le Palais Universitaire. Je faisais partie de ceux qui, à la cave, défendaient l’arrière du bâtiment. Nous avons résisté grâce aux extincteurs que l’on vidait sur les assaillants. Les faces à face furent terribles, mais le Palais fut sauvé de l’invasion et je fus assez estomaqué par la présence et le sang-froid du recteur Bayen nous évitant le pire !

 Je me souviens dans un amphi du Palais Universitaire, pendant une de ses innombrables assemblées générales, avoir provoqué la sortie de Francis Rapp, grand médiéviste, suite à une violente diatribe contre les enseignants. Je me souviens du “doyen” Célestin, clochard dans la force de l’âge, ayant élu domicile à la Faculté de Lettres.

 Je me souviens du T-shirt arborant l’inscription Université Autonome de Strasbourg usé jusqu’à la trame, roulé en boule, que ma compagne a sorti il n’y a pas longtemps du fond du fond de l’armoire en me demandant : “Et ça, c’est ton doudou ?”

Je me souviens de la – petite – nuit des barricades le 24 mai, où j’ai couru sous les Arcades de la place Kléber jusqu’à la place du Corbeau, le casque à la main. Le même jour où nous étions allés accueillir Cohn-Bendit au Pont de l’Europe qui pendant ce temps rentrait d’Allemagne en passant par Forbach.

 Je me souviens de Jean-Claude Meyer, déjà une figure de l’extrême gauche, et dont j’ignorais que son père avait été fusillé en 1944 par les nazis. Nous ignorions beaucoup de choses, ainsi une assemblée générale avait débaptisé l’amphithéâtre Cavaillès, lui aussi assassiné en 1944. Cette guerre, la deuxième, était loin pour moi, très loin et si De Gaulle avait résisté il était devenu un horrible autocrate, loin des idéaux de la résistance. Et puis je savais déjà qu’il y avait eu très peu de résistants : cinq mille en 1943, cinq millions en 1944 ! De toutes façons, aujourd’hui, on allait voir ce qu’on allait voir : ce n’était pas Mai 68 en France, c’était Mai 68 en Europe, dans le monde, …et le monde allait changer de base… Mai mai mai Paris mai chantait Nougaro.

 Je me souviens d’avoir, très vite, fait partie du “service d’ordre” dans les manifs ; cela consistait surtout en fait à lancer les slogans pour les faire reprendre par la foule ; le “ce-n’est-qu’un début-conti-nuons-le-combat” était un de mes favoris, il fallut quelques années pour que je lui préfère ce slogan des années 70 : “mé-téo-salaud-le-peuple-aura-ta-peau”.

 Le long des quais de l’Ill, sur les colonnes Morris, je me souviens de cette affiche, un peu expressionniste, pour annoncer une exposition sur le cinquantenaire 1918-1968. Mon grand-père, poilu pendant de longues années et qui en était revenu, m’avait dit son antimilitarisme. Une autre guerre était plus proche de moi, celle d’Algérie, je l’ai découverte dans la cave de l’ORCE (office régional du cinéma éducateur) – aujourd’hui le bar Les aviateurs – j’y avais projeté très secrètement mais avec la bienveillance de Raymond Gruber – qui gardait au frais une copie – O.P. un film de Jacques Panijel interdit : OP comme Octobre à Paris, OP comme Opération Policière. C’est là que j’ai appris cette violence – 300 morts – commise contre les Algériens le 17 octobre 1961, rien à voir avec celle contre les manifs étudiantes de 68 et même les barricades.

 Je me souviens des ronéos, superbes engins, électriques pour certaines, qui permettaient, bien maniées, avec un intelligent dosage d’encre, de tirer quelques centaines de tracts à l’heure. On pouvait y passer des nuits. J’ai découvert la sérigraphie ma première affiche fut pour affirmer notre soutien aux chauffeurs de la CTS (compagnie des transports strasbourgeois) victime sans doute des capitalistes buveurs de sang !

 Le mois de juin commençait à sentir le roussi : toutes les assemblées générales avaient pour thème comment valider l’année écoulée, comment trouver des équivalences pour les examens, fallait-il les maintenir, et cela ne m’intéressait pas vraiment. 

Après mai, je me souviens des projections de films des Etats Généraux du cinéma, de la copie du fameux film La reprise du travail aux usines Wonder plongée rapidement dans une chasse d’eau de la M.J.C. de Feldkirch-Bollwiller encerclée par la police, car quand même une bobine de 10 minutes de film, qu’est-ce que c’est dangereux !

 Je me souviens d’avoir projeté un film consacré au Black panthers party, le mouvement noir américain, dans l’église St Nicolas avec la bénédiction du pasteur Ruch, fidèle soutien au mouvement. Un jour il me déclara tout de go en ricanant gentiment : tu sais pas ? Untel, oui Untel, eh bien il croit encore en Dieu ! Je ressentais vraiment ce cours camarade, le vieux monde est derrière toi. Pas trop étonnant que le slogan retenu de Mai 68 est très souvent Il est interdit d’interdire.

 Mai 68 fut une naissance pour moi ; ce fut le début de la parole : prendre la parole, libérer la parole. Ce fut une révolution pacifique : en mai 68 – et je n’oublie pas la mort de Gilles Tautin et de Pierre Beylot – la mortalité décrut fortement, il n’y a jamais eu aussi peu de suicides et d’accidents de la route ! Ce fut une révolution dans les têtes, ce fut le renouveau de la démocratie, le début du féminisme, de l’écologie,… Ceci dit, je ne suis absolument pas nostalgique, ni à dire c’était mieux avant, car non ce n’était pas mieux en 68. Evidemment non, mais comme dit Jean-Claude Richez : mieux vaut soixante-huitard que jamais.

Daniel Coche

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