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Billet de blog 26 mars 2025

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Les mues de l'extrême droite

Le populisme pour épouser les haines, le nationalisme pour opposer les identités et développer le suprémacisme blanc, la nostalgie coloniale, pour coller au sentiment de mutilation néo colonial, le racisme, pour désigner des coupables, diviser et épargner les puissants. Les écailles sont multiples, et chacune porte en elle une mue possible pour s'adapter.

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Comme un chien qui aboierait contre une mue de serpent trouvée dans les hautes herbes, on répète souvent avec force contre l'extrême droite des clichés qui ressemblent à de vieilles peaux.

Tout biologiste vous dira que quand certains serpents muent, (les squamates) ils n'en perdent aucunement leur nature profonde et seule leur peau se renouvelle, pour permettre leur croissance.

La période de mue est d'ailleurs toujours délicate chez cette espèce.

Hors ces préoccupations de biologiste, rompons avec cette métaphore, mais gardons-en le fil.

La vieille peau du RN repose officiellement désormais sous une épaisse pierre bretonne surmontée d'une croix celtique . Le co-fondateur du FN, était le seul survivant de l'alliance nationale entre ex Waffen SS, identitaires et nostalgiques du Maréchal, avec, cerise sur le gateau, un représentant d'une aile de la résistance patriote non gaulliste de 1944. L'un d'entre eux est mort malencontreusement en sortant sa poubelle, d'autres de vieillesse.

La vieille peau qui nous intéresse a eu un parcours politique illustrant et il faut s'y arrêter, pour comprendre la nature des mues d'aujourd'hui, pour la croissance de la bête.

Il a douze ans en 1940, ce qui nous fait dire qu'il était déjà trop grand pour sauter sur les genoux du Maréchal père de la Nation et encore trop petit pour porter béret de la milice. Vichy n'est d'ailleurs pas en Bretagne. Il est chez les Jésuites, à cette période.

Non, c'est plus tard, en 1953 qu'il devient parachutiste, et que commence alors son engagement dans "les colonies", en Indochine d'abord, puis en Algérie.Son implication dans la torture institutionnalisée, qu'il ne démentira pas, lui vaut à gauche le surnom de "père gégène". Il est de plein pied dans la revendication "Algérie française" et la défend contre les "bougnoules" qui veulent l'indépendance. Entre temps, il a été élu député, en 1956, en surfant sur la vague "poujadiste", populisme boutiquier de l'époque.

Colonialisme, nationalisme et populisme seront trois piliers autour desquelles il opérera ses mues. C'est dans les années 1960 que, pour être crédible dans la "fédération des extrêmes droites", il y ajoutera un penchant pour le néo nazisme et les relations qui vont avec. Son antisémitisme, de traditionnel issu des périodes précédentes, en deviendra plus virulent avec cet engouement affiché, jusqu'à l'amener vers les sphères négationnistes et en faire un représentant.

Le résumé à marche forcée d'un tel parcours peut prêter à raccourcis. Je vous renvoie sur la bio complète du serpent en question. On n'y rajoutera bien sûr son patriarcat revendiqué, son masculinisme et sa haine viscérale anti LGBT, bref, son racisme rance tous azimuts mis en avant.

Mais ce qui en ressort, c'est que le serpent et son ADN d'extrême droite, a su changer de peau en s'adaptant aux circonstances, à l'histoire, tout en restant fondamentalement le même, en faisant grandir sa boutique.

Le populisme pour épouser les haines, le nationalisme pour opposer les identités et développer le suprémacisme blanc, la nostalgie coloniale, pour coller au sentiment de mutilation néo colonial, le racisme, pour désigner des coupables, diviser et épargner les puissants, la défense du patriarcat bien sûr.... Les écailles sont multiples, et chacune porte en elle une mue possible pour s'adapter.

Mon projet ici n'est pas d'écrire un livre sur le RN/FN et son cadavre chaud, devenu zombie dédiabolisé.

Je réfléchis au fait simplement que les extrêmes droites, en réalité fascismes adaptés comme solutions politiques dans le cadre des crises du capitalisme, constituent des variantes historiques qu'on n'acceptent pas de reconnaître comme telles, sauf à postériori, lorsqu'elles ont conduit à des désastres, des guerres ou des génocides.

Il en est ainsi de régimes politiques qui apparaissent clairement aujourd'hui, soit comme "Nations" à vocation impérialiste dominante, soit comme "Nations" inféodées à celles-ci, et des composantes de partis ou de nébuleuses qui tendent à vouloir créer des succursales dans les Pays dits "démocratiques". Bref, la montée des fascismes à visages dédiabolisés, les saluts nazis en forme de coeurs.

Alors, c'est quoi cette mue de notre Rassemblement National en parti contre l'antisémitisme ?

Remarquons d'abord qu'elle veut s'effectuer sur des terres, la Palestine, où d'autres serpents colonialistes, ayant copulé avec une extrême droite identitaire et messianique, opérent un génocide contre des populations désignées comme non élues et vouées pour eux à l'élimination. Bref, le fait que des figures du RN soient invitées au banquet génocidaire ne devrait pas nous étonner, d'autant qu'il s'exerce en affamant et massacrant des populations qu'on dit "musulmanes", donc "arabes", donc "islamistes". Jusque là, c'est raccord avec l'idéologie du RN.

Mais le carton d'invitation comporte la mention "lutte contre l'antisémitisme".

Ne me demandez pas comment des populations sémites de confession juives peuvent accorder leur confiance à des dirigeants qui auraient pu éliminer leurs ascendances, vu leur proximité idéologique avec le racisme nazi. Là, il faudrait dix autres articles. Mais la réalité montre que c'est possible, et que les mémoires des génocides ne sont pas toujours des antidotes à la bête immonde, quand elles n'alimentent plus l'Humain, mais l'identitarisme et le nationalisme, auxquels s'ajoutent les croyances.

Bref, les fachos parlent aux fachos, dans ce rassemblement "contre l'antisémitisme".

A l'époque d'un Trump et de la réalité virtuelle où le mensonge remplace la vérité et devient le réel, on ne devrait pas s'étonner.

Rien qu'en écrivant "le génocidaire Benyamin Netanyahou est un digne représentant des populations juives", on comprend ce que je veux dire. D'autant qu'en Israël même, ses compatriotes se chargent eux mêmes de lui rappeler le contraire. Mais c'est cette "vérité" là qui est admise par la "diplomatie internationale", et renforcée au clairon par l'internationale réactionnaire, terme pudique apparu récemment.

Il convient de se recentrer sur le mot lourd de sens et d'histoire "antisémitisme", et surtout pourquoi on l'isole des autres "racismes", à raison pour en renforcer l'histoire, mais par pure instrumentalisation politique, dans le cas présent.

Pour l'extrême droite israélienne messianique, c'est devenu un bouclier qu'elle oppose à toutes les questions, et un identitarisme absolu, la culture de la mémoire étant même reléguée au profit de la "victimisation", et donc de la culture du sentiment sécuritaire et de la guerre contre le voisinage "hostile". La survie politique de Netanyahou n'est due qu'à ce sentiment, et à l'acceptation de la guerre qui l'accompagne.

Le monde serait "antisémite" contre Israël. Sauf l'ami Trump.

Un sommet contre l'antisémitisme devient donc un soutien au gouvernement israélien qui se défendrait contre lui. Oubliée l'extrême droite israélienne, on est entre humanistes anti racistes, soutenus par la réalité virtuelle de Trump.

Pour l'extrême droite française, le mot est davantage une pratique et une idéologie étendard. Une écaille au milieu des autres. Et c'est là que la mue se complique, car la pratique est ancrée dans l'ADN du parti et son histoire.

Pour l'étendard, on peut sans broncher rajouter un "lutter contre" sur les affiches, dès lors où l'argument sert à combattre la gauche. Pour la pratique, il va falloir cacher le réel.

On sait toutes et tous qu'il est possible de faire passer temporairement chez les militants la consigne de considérer "Israël, le Juif" comme "l'ennemi de mon ennemi", dont on s'occupera plus tard. Les "bougnoules" d'abord, les "Feujs" on verra. C'est de l'ordre du compréhensif pour un raciste identitaire militant.

Pour une vieille garde du parti, on parlera de proximité idéologique avec l'extrême droite israélienne, et de dédiabolisation sur le sujet.

Mais, pour une partie de l'électorat biberonnée au racisme anti immigration, et par là à tous les racismes, il faudra une période d'adaptation.

Le centre et la droite française y aideront, même s'ils s'en défendent, en prolongeant les accusations d'antisémitisme contre la gauche et en reprenant le programme d'extrême droite sur la "submersion migratoire". L'invitation à manifester "ensemble contre l'antisémitisme" , ici, c'est déjà chose faite, représentants des Assemblées en tête.

En passant, une partie de la gauche ferait bien de veiller aux conneries politiques qu'elle commet sur le sujet, faute d'abonder la bête. Je ne pouvais pas éviter de l'écrire, fermez la parenthèse.

Il semble donc inutile d'aboyer sur la mue, mais plutôt de renforcer nos connaissances, à la fois sur les squamates, à la fois sur les racismes, leurs origines et Histoire, à commencer par les fantasmes et refoulés  coloniaux qui agitent toujours la conscience collective et permettent à la bête de se restaurer.

Fin provisoire, bien sûr.

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