Je suis Charlie

Comme souvent dans les moments importants de ma vie, les mots justes risquent de me manquer. Pour clamer mon indignation. Pour exprimer mon émotion.

Comme souvent dans les moments importants de ma vie, les mots justes risquent de me manquer. Pour clamer mon indignation. Pour exprimer mon émotion.

Quand j’ai appris la nouvelle de l’attentat contre Charlie Hebdo, j’ai pensé immédiatement à lui. Quand j’ai entendu que l’acte barbare avait été perpétré à l’heure de la conférence de rédaction, j’ai craint le pire. Regardé les dernières informations télévisées, surfé sur internet. J’ai envoyé un SMS à Christophe, l’ami commun, qui nous avait réuni le temps d’un gîte au phare de Jardeheu, entourés de gens qui croient encore pouvoir changer le monde : « Des nouvelles de Tignous ? ». « Mort ».

Silence. Longues minutes de silence. Yeux humides. Minutes à la gloire des libres penseurs. Des blasphémateurs. Des polémiqueurs. Des provocateurs ironiques ta mère. Qui dans leur martyre deviennent des icônes de l’esprit français. Frondeurs. Râleurs. Mais humanistes toujours. Qui souderont, je l’espère, les individus d’une nation éprise de liberté.

Minutes de silence. Comme lors de ce week-end, dans la salle commune, quand attablé avec son crayon, il cherchait l’inspiration. Fermé. Concentré. Plongé dans la tension de la création de son prochain dessin. Inapprochable. Inabordable. Hermétique au bruit. Dans son univers d’artiste. Dans notre monde dont il était un des garde-fous. De son feutre noir, j’ai vu surgir deux cadeaux pour l’anniversaire de Jean-Jacques. Une caricature pour ses 52 bougies, qui sortaient de sa chevelure rasta. Et une boîte de Camembert superbement décorée, dans lequel il avait glissé une pince de homard reliée à un élastique, pour pasticher un nez de clown.

Lors de ce long week-end, j’ai découvert deux autres facettes de sa personnalité. Celle qu’il montrait en public, autour d’une grande tablée. Verbe haut. Sens de la répartie. Formulation précise. En contre-pied. Pour débusquer l’erreur, la contradiction, le contresens. Avec le sourire. Pince sans rire. Pour faire rire.

Et celle qui m’a fait apprécier l’homme dans son intimité, accompagné de sa pétillante petite femme, lors d’une longue marche sur le chemin des douaniers. La gentillesse qui sublimait son visage a pris alors toute sa dimension. La complicité s’établissait sans heurt. Son humanité précieuse, sa qualité d’écoute mettaient à l’aise. Le dialogue cheminait dans tous les domaines sans jamais se perdre. Le temps avait suspendu son vol. Moment de bonheur que nous n’oublierons jamais.

Tignous. Tu vas beaucoup nous manquer.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.