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Billet de blog 17 juin 2015

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"Make it Work" – May 29-30-31 Nanterre Les Amandiers: Une vraie promesse pour la CoP 31 (ou peut-être avant) (billet du 4 juin)

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Dans une interview publiée par le journal Le Monde[1], Ségolène Royal considère que les négociations sur le climat ne peuvent pas avancer « sans une réforme profonde de la mécanique multilatérale.» Elle va même jusqu’à suggérer que les politiques prennent leurs responsabilités en imposant de changer de méthode.  Jusque là, bravo. Mais ensuite ?

C’est assez simple, dit-elle. « Le ressort psychologique, c’est d’imposer notre optimisme et notre volonté d’avancer à des pays qui, en restant en rade, passeront pour ceux qui n’auront pas répondu à l’urgence climatique. » Elle précise sa pensée en ajoutant, « Dans ce combat, il existe un fait nouveau, le basculement du monde des affaires et de la finance. Les ONG s’inquiètent du risque de « greenwashing », mais mieux vaut voir les entreprises s’intéresser aux marchés de la croissance verte que de les laisser se réfugier dans l’inertie. »

On sait déjà que les entreprises et la finance sont attendues dans l’Agenda des solutions.[2]  La semaine dernière, le Président de la CoP21 avait également demandé aux entreprises de « partager »  la technologie avec les pays émergents. Les formes de ce partage restent à préciser. Ségolène Royal part maintenant faire une tournée en Afrique pour convaincre les pays « en retrait dans les négociations sur le climat car elle (l’Afrique) en a assez des grands discours. » En même temps, à Bonn, on travaille sur un projet d’accord optimiste pour le monde de l’économie.

A part de ces manœuvres de diplomatie traditionnelle, « Make it work » est une expérimentation sur les négociations de la CoP21 qui s’est jouée aux Amandiers-Nanterre la semaine passée. Make it work/Le Théâtre des Négociations a été conçu par les étudiants et professeurs de SPEAP, programme expérimental en arts politiques de SciencesPo Paris, autour de Bruno Latour et de Frédérique Aït-Touati. Il a mobilisé plus de 200 étudiants venus du monde entier (Afrique, Amérique du Sud, Chine, Inde, …).

La mise en œuvre a été confiée à Philippe Quesne, avec les équipes de Nanterre-Amandiers et le collectif d’architectes RaumlaborBerlin.

Cet exercice n’est pas complètement nouveau et il trouve ses origines aux Etats-Unis au début des années 1960, avec le développement d’une simulation éducative de la crise de Cuba à l’université du Sud Illinois. Il a été repris en France en 2013 par un collectif d’étudiants de six établissements d’enseignement supérieur (dont Sciences Po) pour organiser le « Paris International Model United Nations » (PIMUN), pour simuler des négociations internationales au sein des Nations unies.

Cependant, il existe une grande nouveauté dans ce qui vient de se dérouler à Nanterre : l’exercice a été théâtralisé et il traite d’un évènement à venir et non « à rejouer ».

L’entrée dans le Théâtre des Négociations (le bâtiment équivalent du prochain site du Bourget) se fait d’abord par une petite pièce sombre et pleine de brouillard. Elle est encombrée au dessus de nos têtes par une grosse mappemonde sur laquelle défilent en phrases courtes les messages de ses souffrances environnementales et des utopies occidentales que l’on connaît mais dont on évite le fardeau direct.

Deux autres salles sont réservées à la détente. On peut dormir, flâner. Il est possible également de s’allonger dans l’herbe, au soleil s’il y en a. Tout cela est à la disposition du public invité, mais avant tout des étudiants-négociateurs de la CoP Nanterre, tous membres des délégations sur lesquelles je reviendrai.

La petite salle transformable a été aménagée pour les négociations à proprement parler (chaises en demi-cercle pour les débats de synthèse, nombreux ateliers isolés les uns des autres pour aborder les  questions retenues).

La grande salle (amphi) contient le poste central qui pilote et coordonne la progression des négociations (secrétariat général). Plusieurs conférences s’y sont déroulées, de très bonne qualité (citons parmi elles, celles de Jean Baptiste Fressoz sur l’histoire politique du CO², d’Eduardo Viveiros de Castro à propos de comment cohabiter dans un monde multiple, de Jan Zalasiewicz sur l’histoire de la Terre d’un point de vue anthropologique…). Il y aura aussi des projections. C’est là qu’aura lieu la cérémonie de clôture (discours des délégations et de la présidence, et signature de l’Accord, parce qu’ici à Nanterre on aura réussi, après notamment avoir passé la dernière nuit complète à négocier, à s’entendre).

Dans le hall, on pouvait boire et manger végétarien. La grande librairie des Amandiers avait été superbement achalandée en livres sur le sujet du climat et de la transition.

Un accueil tout à fait convivial était réservé au public, pour le conduire à travers ce dédalle et lui expliquer les rouages du théâtre des négociations, avant de le laisser déambuler là où il le souhaite.

Un stand média, radio Shangaï émettait en continu et de manière décentralisée[3]

Revenons sur les négociations maintenant, et les délégations en particuliers. L’idée géniale de Make il work est la suivante. Puisque les problèmes à traiter sont transnationaux, il faut donc donner la parole à des entités qui ne sont pas des Etats. Dans les négociations intergouvernementales des Nations unies, c’est le consensus qui est la règle. Au théâtre, la représentation peut être reformatée et l’art entrer en scène pour cela. La « vraie CoP » est très technique. Make it work intègre quelque chose de plus puissant, la sensibilité. On prendra le temps de s’observer sans se parler, de se toucher.

41 délégations ont participé aux négociations, chacune composée de cinq « représentants » différents tels le gouvernement, le pouvoir économique, la société civile, les territoires, le 5e au choix. Parmi les délégations, des Etats bien sûr, mais pas uniquement.[4] Etaient représentées aussi des entités non humaines, comme les océans, les sols, la forêt, l’atmosphère, l’Amazonie... Les représentants des délégations pouvaient reconstituer momentanément, selon leurs propres intérêts, des groupes avec d’autres représentants d’autres délégations,

C’est ainsi que l’art et le théâtre sont venus au secours du politique. Tous les négociateurs ont pris leur rôle très au sérieux et ils ont apporté beaucoup de sincérité et de créativité à leur tâche. Ils avaient une vision, celle d’un autre monde avec d’autres règles.

Bien sûr, l’Accord qui a été signé est sans doute incomplet et imparfait. Beaucoup d’articles ont fait l’objet de blocages. Mais ce n’était pas l’enjeu véritable de l’exercice. Il fallait mettre au cœur des négociations une question : « comment voulons nous vivre ? » Et demander à chacun d’écouter toutes les positions avec une seule règle en tête : « respect ». Donner de soi. Sortir du cadre. Reconsidérer le progrès économique, social, environnemental.

« Ranges ta chambre un peu tous les jours. Comme cela, à la fin du mois, tu auras moins à faire. » C’est Damien, l’un des 200 négociateurs, qui a témoigné que son père lui tenait ce discours.  C’était donc ce qu’ils avaient fait (tous ensemble) pendant ces quelques jours.

Un autre étudiant a dit qu’ils n’étaient pas arrivés au consensus habituel des Nations unies, mais à  quelques pages de concessions et de compromis qui valaient beaucoup.

On sentait pour chacun de ceux, nombreux, qui ont pris la parole, une grande implication. Pas de place pour le mensonge, c’est ce que j’ai personnellement retenu. Sans doute encore une différence importante que l’on n’a pas encore souligné.

Une petite semaine d’exercice a suffi pour montrer que « ça peut marcher ». Il aura fallu un secrétariat général (constaté à majorité féminine) très dynamique, et des négociateurs dotés d’une profonde volonté de réussir.

Madame Laurence Tubiana, représentante spéciale pour la Conférence Paris Climat 2015 auprès de Monsieur Laurent Fabius, aura été largement complice de Monsieur Bruno Latour, et informée tout au long de cette expérimentation. Comment pourra-t-elle s’inspirer ne serait-ce qu’un peu de cet évènement pour « la vraie CoP » ? Disposer d’une carte des désaccords mis en évidence par les étudiants ?[5] Enrichir et inspirer le processus des négociations avec la liste des compromis trouvés et des concessions faites ?

« Si vous parvenez à un accord, je pourrais l’amener et m’en servir comme exemple lors de la « vraie » conférence climat en décembre prochain » avait-elle lancé aux 200 étudiants à l’occasion du coup d’envoi à Nanterre.

Il est évident que le droit occidental s’oppose franchement à la démarche créative de Make it work.  On est loin du conservatisme occidental et des rapports de force. Le droit des choses, le droit de propriété… ce sont des montagnes qui protègent de manière très inégale.

A Bonn, il ne semble pas qu’un quelconque retour d’expérience ait inspiré les échanges en cours. Et sur le voyage africain de Ségolène Royal, on ne sait rien au moins pour l’instant.

En attendant d’en savoir plus pour la CoP 21, nous pouvons toujours nous consoler en constatant l’ouverture et la volonté réelle d’aboutir de la génération des futurs négociateurs des CoP de la prochaine décennie.[6]


[1] Ségolène Royal, « Les négociations de l’ONU sont totalement inadaptées à l’urgence climatique », Le Monde du 1er juin 2015.

[2] Voir mon article du 28 mai dernier, « Business & Climate Summit ou l’empire du business qui s’empare de la planète ».

[3] Oxford dictionary,  « to shanghai » : historical Force (someone) to join a ship lacking a full crew by drugging them or using other underhand means ; informal Coerce or trick (someone) into a place or position or into doing something. Tous sur le même bateau en quelque sorte.

[4] Une délégation représentait l’Union européenne dans son ensemble. Je n’ai malheureusement pas pu m’entretenir avec elle.

[5] Une étudiante, lors de la cérémonie de signature, a rappelé qu’au cours de leur processus de négociation, la délégation australienne  avait été franchement en opposition sur la dotation du fonds climat. L’un des représentants de l’Australie avait confié auparavant que son pays refusait purement et simplement d’accueillir des réfugiés climatiques sur son territoire. Tout ceci bien sûr n’est que la fiction du théâtre.

[6] Le site de make it work, http://www.cop21makeitwork.com/make-it-work/

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