A pawn in their game ...

Des pions dans le jeu ...

Quand on fréquente le web, mais c'est le même processus dans la vie quotidienne, il est frappant de constater la façon dont nous percevons les individus et les idées de façon parcellaire, fragmentaire… Mais cela peut se comprendre.

Même si nous appartenons à la même espèce, dès le plus jeune âge, nous sommes élevés sur le mode de la différence. On se construit toujours en se différenciant de l'autre quand ce n'est pas en s'y opposant…

De la maison à l'école, de l'école à la rue, le faible, le petit, le pauvre, le rouquin, le métissé, le nul, le musulman ou le chrétien, le juif, le gros, le premier de classe, etc... devront faire la lourde expérience de la différence s'ils sont minoritaires et supporter les insultes, les coups, les regards qui en disent long.. Ainsi dès l'enfance, par peur, par souci de protection, se constitue déjà le repli identitaire… La différence est enrichissante si elle ne sépare pas, si elle ne conduit pas au rejet ou à une tolérance un peu forcée…

Les étiquettes à catégoriser sont prêtes, les petites cases où ranger les individus le sont aussi, au propre comme au figuré, dans des quartiers comme dans les schémas mentaux de chacun…

Ajoutons que la pensée libérale qui induit une pratique de séparation et de mise en condition des individus a beau jeu de s'appuyer sur ce phénomène de catégorisation et l'accentuer à son profit. Rejetant toute considération morale et toute idée de lien, elle enferme l'individu dans de petites cases uniquement fonctionnelles, elle mise sur nos tendances égoïstes et égocentriques pour fonder son idéal, tant sur le plan politique qu'économique, d'une société libéralement atomisée ... Atomisée, séparée, parcellisée mais de plus en plus uniformisée par le conditionnement de masse. Paradoxe. Plus le monde s'uniformise, plus les poches de différenciation, comme en résistance,  se renforcent et se figent ...

Il semblerait, en effet, que notre ego nous conduise à nous construire irrémédiablement sur ce modèle de la différenciation par rapport à l'autre. Nous naissons au sein d'une culture, apprenons une langue, acquérons des habitudes qui peuvent se renforcer si elles nous semblent menacer, constituer un bastion de résistance ou pire un fer de lance pour convertir l'autre comme au « bon » temps de la colonisation…

Mais même au sein d'une même culture, nous subissons la loi de la fragmentation, de la division, de cette façon de classer, catégoriser, séparer en multiples ce qui est un…

Le langage, ce merveilleux outil de communication, peut devenir aussi un carcan, un outil dont se sert le mental pour figer autrui dans des schémas préconçus et statiques, non dépourvus de préjugés… Indispensable à l'expression de notre pensée, à la verbalisation, à la communication, l'ensemble des signifiants renvoie à un corpus de signifiés qui très vite ont tendance à se figer en schémas mentaux inflexibles...

Ainsi, dans la vie de tous les jours, nous ne voyons pas l'humain, notre alter ego, mais par exemple notre patron qui nous donne un ordre, le serveur qui nous apporte à boire, le flic qui conduit une voiture, sirène hurlante, une prostituée qui arpente le trottoir, un couple de camping-caristes au volant de leur maison sur roues, un prof qui semble dénué de toute affectivité, un sdf quasi invisible, un arabe certainement musulman (et peut-être extrémiste), une femme au foyer, une secrétaire de direction, etc… Avec toutes les connotations que chacun et chacune traîne derrière lui ou elle… et avec l'a priori que la communication sera difficile sinon impossible. La fameuse question des torchons et des serviettes à ne pas mélanger… Et je ne parle pas des catalogués jeunes loups, gauche caviar, bobos, anciens soixantuitards, illuminés new wave, people en tout genre, de gauche, de droite, etc…

Comme si nous étions définitivement aux yeux des autres, si ce n'est à nos propres yeux, des pions d'un jeu de rôles mais dont les rôles étaient fixés une fois pour toutes... Pawns in a game...

 

Notre esprit, le mien le premier, est encombré de figures toutes faites auxquelles, de manière quasi instantanée, nous attribuons d'emblée telles ou telles particularités… car elles correspondent à une typologie que nous nous sommes forgée. Le cerveau a besoin pour fonctionner de cette mémorisation catégorielle sinon il nous faudrait tout réapprendre chaque jour… Le problème est qu'un humain n'a rien à voir avec un panneau de signalisation, qu'il peut évoluer, se modifier et surtout se décliner en mille facettes. Derrière le signifiant « prof » par exemple, il peut se trouver mille et une personnalités différentes….

Rien n'est plus complexe et ambivalent qu'un être humain et les étiquettes, les apparences peuvent masquer des doutes, des failles, des malaises ou des trésors de courage ou de volonté insoupçonnées… Aussi devons-nous, surtout aujourd'hui où le politiquement correct semble régner, nous méfier des jugements simplistes et des raccourcis rapides de la pensée…

On peut souvent constater que si quelqu'un évoque l'immigration et ose dire qu'il serait peut-être souhaitable de la freiner et de la réguler, l'étiquette du racisme sera aussitôt brandie… Si un noir prétend adhérer à des valeurs républicaines, il a de forte chance de se voir accusé de trahir sa « race », d'avoir une âme de blanc dans un corps de noir… Encore une catégorisation dommageable… Si quelqu'un attire l'attention sur le danger d'une montée d'un intégrisme religieux qui s'implanterait sur le terrain de la frustration, de la pauvreté, de la rancœur dans certaines banlieues, il risque fort de se voir aussitôt rangé dans le camp de l'intolérance…etc, etc…

Chacun comme des pions dans des cases… Malheur à celui qui sort de sa case… qui voit en face de lui autre chose que de simples pions, qui va au-delà de l'apparence, cherchant à s'adresser à la complexité humaine que chaque pion recouvre…

Mais comme le disait Bob Dylan : we are « Only a pawn in their game »….

 

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