Les Jeux olympiques divers (je veux dire, d'hiver et d'été...) captent l'attention de millions de téléspectateurs qui prennent parti pour « les leurs » et s'offrent ainsi des victoires par procuration. Le chauvinisme est un sentiment un peu honteux mais joyeusement assumé (les journalistes français à l'antenne : « On est chauvins mais on a raison »).
Je voudrais faire une observation et une hypothèse (pas très originale...).
Voici l’observation.
Les attitudes patriotiques en ce qui concerne le domaine sportif sont construites sur une étrange approximation. Que tel concurrent soit particulièrement compétent dans son domaine, cela a-t-il un lien quelconque avec sa nationalité ? Une nation, c’est un ensemble complexe d’habitudes culturelles, de langue(s), d’histoire commune, de goûts culinaires, etc, mais ce n’est pas la capacité innée de sauter le plus loin à ski, de plonger le plus profond dans un lagon, de courir le plus vite sur 100 mètres, ou de renvoyer avec force et adresse une balle de l’autre côté d’un filet. Tout au plus acquiert-on (en même temps que le goût pour les haricots sauce tomate, le steak-frites ou le poisson mariné), celui de faire du ski par exemple (les conditions climatiques y sont en général pour quelque chose…). Ensuite, le type ou la fille s’entraîne, améliore ses gestes, peaufine sa technique comme n’importe quel artisan. C’est comme ça que l’on peut devenir un excellent skieur au Canada, aux Etat-Unis, en Norvège, en Suède, en Suisse, etc, mais que les difficultés sont plus grandes quand on est Algérien ou Belge.
Je ne vois rien là qui soit de nature à renforcer ma fierté quand c’est un concurrent de ma nationalité qui gagne la breloque. A part le goût pour tel ou tel sport, je n’ai, sportivement parlant, rien en commun avec lui (ou elle).
Par contre, on m’a montré sa tronche à la télévision avant, on me l’a rendu sympathique et j’ai donc l’impression de voir gagner un copain ou une copine.
Voici l’hypothèse.
Cela n’a rien de nouveau et les Jeux du cirque l'ont déjà montré il y a un paquet de siècles : tant que les gens se passionnent pour des spectacles organisant leur émotions, ils parviennent à oublier leurs frustrations dans d’autres domaines et restent donc bien sages, ce qui convient parfaitement au pouvoir en place. Cette dissimulation des questions politiques et sociales grâce au sport est une constante quels que soient les régimes politiques. On en trouve un équivalent dans une autre technique bien connue des gouvernants : trouvez un ennemi extérieur et vous souderez la population. C’est comme ça qu’on est souvent parti en guerre pour – au moins en partie – éviter que « le Prince » (au sens large) soit déposé par ses sujets. Le sport-spectacle est, de nos jours, une sorte de substitut à l’ennemi extérieur - en version socialement acceptable - : il permet au bon peuple de communier autour de ses héros pendant que les dirigeants le mènent par le bout du nez.
Ce qu’il y a d’intéressant, c’est que le sport-spectacle est infiniment moins efficace quand le sentiment patriotique ne vient pas soutenir l’intérêt. Si vous observez deux skieurs casqués sur une piste, vous pouvez trouver cela esthétique mais votre intérêt va vite décroître à moins que vous ne vous mettiez à soutenir celui-ci plutôt que celui-là, auquel cas ce ne sera plus à proprement parler la qualité des gestes qui vous fera réagir émotionnellement mais l’envie de voir gagner un des compétiteurs. Il faut de l’émotion pour se repaître de la vision d’un sport, sinon, l’ennui nous gagne. C’est notre chauvinisme qui nous permet de rester captés par le spectacle, et ce spectacle, à son tour, est producteur de chauvinisme puisqu’il nous rend plus proche de tous ceux qui partagent le même sentiment parfaitement irrationnel.