Tous librement contraints

A la poursuite d'une improbable immunité collective, le gouvernement fracasse les piliers de notre démocratie : Liberté, Egalité, Fraternité. Vaccinés ou pas, pro ou antipass, nous serons tous perdants.

En mai dernier, le gouvernement mettait en place le pass sanitaire. L’accès à des événements ou à des lieux réunissant un vaste public était dorénavant réservé aux personnes vaccinées ou testées négatives au covid-19. L’affaire n’a pas fait grand bruit, sauf parmi les complotistes, toujours-prompts-à-redouter-qu’on-en-veuille-à-leurs-libertés. « Le pass sanitaire ne sera jamais un droit d’accès qui différencie les Français. Il ne saurait être obligatoire pour accéder aux lieux de la vie de tous les jours comme les restaurants, théâtres et cinémas, ou pour aller chez des amis.[1] » La messe était dite, le Président avait parlé, on pouvait envoyer les complotistes se rhabiller.

Deux mois plus tard, le pass sanitaire est obligatoire pour accéder à tous les lieux de culture et de loisir. Pas de pass, pas de cinéma, pas de musée, pas de théâtre, pas de concert, pas de piscine. Dès le début août, ce sera : pas de pass, pas de restaurant, pas de bistrot même en terrasse, pas de camping, pas de train, bref pas d’été. Et dès la rentrée : pas de pass plus de salaire – mais pas d’assedic non plus. Pas de pass, un cas de covid et plus d’école ou plus de lycée. On pourra de nouveau laisser nos anciens mourir dans la solitude : pas de pass, pas de visite à l’hosto ou à l’ephad. Nous-mêmes, nous ne nous porterons pas forcément très bien : pas de pass, pas de soins à l’hôpital. Sans compter qu’à l’hôpital, où on n’a déjà plus guère de lits, on aura encore moins de moyens puisqu’il faudra en consacrer au pass.

Quelles sont les mesures propres à freiner l’épidémie ? Il y en a une. Les non-vaccinés testés positifs devront se confiner dix jours. Heures de sortie midi-quatorze heures, et on pourra les contrôler. Même chose s’ils sont cas contacts, sauf que l’isolement sera levé en cas de test négatif. Les vaccinés, eux, ne seront plus considérés comme cas contacts. Ils pourront donc être malades et contaminants – mais en toute liberté[2]. Et ils pourront aussi enlever leurs masques dans les lieux clos où le virus frétille puisqu’ils seront protégés par le pass.

Parallèlement, les tests de dépistage ne seront plus remboursés. Encore maintenant, les spots radiophoniques du gouvernement – qui sont toujours en retard d’un train – nous rappellent toutes les deux heures : « faites-vous tester au moindre symptôme ». Mais les chroniqueurs, qui vont plus vite à précéder les directives gouvernementales que les agences de pub, nous parlent déjà de tests « de confort », que nous ferions « pour notre convenance personnelle »[3]. Mais qu’est-ce qu’on veut nous dire ? Que nous avons tort de nous assurer que nous n’avons pas le covid avant des situations à risque ?

C’est que la stratégie vaccinale a changé. Plutôt que d’inciter les personnes à risque à se faire vacciner – ce qui est primordial, car le vaccin les protège de risques réels – le gouvernement vise maintenant l’immunité collective, le zéro covid. On doit tous se faire vacciner pour empêcher le virus de circuler. Nous autres, les Gaulois, on va éteindre une pandémie mondiale. Ni l’Afrique, ni l’Amérique du Sud ni l’Inde ne sont vaccinées, mais nous, en France, on est étanches. On va vacciner 80% de notre population – c’est ce qu’il faut, dit l’Institut Pasteur[4] - et ça va s’arrêter. Et ceux ne participent pas à cet effort national sont des égoïstes, des réfractaires. Pas des gens qui ont des principes éthiques et qui refusent de laisser vacciner les moins de 19 ans (23,9% de la population)[5] qui ne risquent rien ou presque, avec des produits sous AMM provisoire, c’est-à-dire qui ont bénéficié d’une procédure accélérée, « sur la base de données moins complètes que ce qui est normalement requis ». Des produits pour lesquels « aucune étude de cancérogénicité n’a été réalisée »[6]. Non. Des mauvais citoyens, des antivax. Bouh.

Si l’épidémie reprend – ou plutôt quand elle reprendra – ce sera leur faute. Si on est tous reconfinés, ce sera à cause des antivax. On pourra bien souligner les pénuries de doses[7]. Le fait qu’il n’y a pas de vaccin autorisé pour les moins de 12 ans, qui sont 14% de la population. L’ignorance où on est de la durée de protection des vaccins[8]. L’absence de prise en compte des inégalités régionales dans la vaccination[9]. Les 5 millions de personnes qui ont des comorbidités et dont on ne s’est pas soucié[10]. Les vaccinés, qui restent contaminants mais ne seront plus considérés comme cas contact parce que notre ministre de la Santé l’a dit[11]. Ou encore l’arrivée du nouveau variant lambda qui se propage déjà dans 27 pays d’Europe et qui passe allègrement la barrière vaccinale[12]. Tout ça ne pèsera rien face à la faute des antivax. Le gouvernement poursuit sa chimère du zéro covid. On doit tous courir après.

Parce qu’il faut quand même qu’on retrouve une vie normale. Pas la vie du monde d’après, dont on a tous peu ou prou rêvé pendant le premier confinement. La vraie vie, celle qui travaille, celle qui produit, celle qui consomme, celle qui fonce dans le mur du dérèglement climatique comme avant. Et là, promis, tout va redevenir pareil. On devra juste présenter le pass à tout bout champ : au bistrot, au restau, au boulot tous les deux jours, dans les trains, au musée, à la salle de gym, en bibliothèque, au bureau de vote (ou pas, ce n’est pas clair dans ce qui s’est dit à l’Assemblée), à l’hosto et encore dieu sait où. Saint-Chargeur-des-Téléphones, priez pour nous. Sans compter qu’on pourra en plus nous taper gentiment sur l’épaule en nous demandant aussi nos papiers – parce qu’à quoi ça sert le pass si on peut emprunter celui du voisin ? « Le pass sanitaire, c’est la liberté » – et ce n’est pas Orwell qui le dit, mais Gabriel Attal, le porte-parole du gouvernement[13].

C’est vrai qu’on en a tous assez de cette épidémie. Des masques, des gestes barrière, des couvre-feu, des interdictions. De l’incertitude pour demain. Et après tout, ce n’est pas si grave de présenter un pass. Et puis, un citoyen qui n’a rien à se reprocher n’a rien à craindre des contrôles. Mais être dans les clous aujourd’hui ne garantit pas de l’être encore demain. Celui qui aura fait une mauvaise réaction à la deuxième injection et qui ne voudra pas faire son rappel, il aura son pass ou pas ? Dans six mois, dans un an, ce sera quoi la norme ? Et ce sera qui, au pouvoir, avec ce bel outil de traçabilité entre les mains ?

Ça y est, voilà les complotistes qui reviennent au galop ! Et ils ont des soutiens au plus haut niveau de nos institutions. Le gouvernement n’a pas jugé nécessaire d’interroger la CNIL sur le pass sanitaire ? Sa Présidente s’est quand même invitée à une audition devant le Sénat. « Il y a un risque certain d’accoutumance à de tels dispositifs de contrôle numérique, de banalisation de gestes attentatoires à la vie privée, de glissement (…) vers une société où de tels contrôles seraient la norme et non l’exception[14] ». Et la Défenseure des Droits – à qui le gouvernement n’avait non plus rien demandé – a trouvé utile de soulever dix points d’alerte sur l’extension du pass[15]. Dans un monde où l’Assemblée Nationale a pu voter d’abord, puis rejeter à l’aube, une amende de 10.000 euros et six mois de prison si on n’a pas scanné son pass dans un bar, on est effectivement en droit de s’inquiéter pour nos libertés.

Le gouvernement n’a pas (encore) osé rendre la vaccination obligatoire pour toute la population : le terrain juridique est glissant s’agissant de vaccins encore en phase expérimentale[16]. Il a donc décidé de contourner l’exigence du consentement libre, en punissant les non-vaccinés. Tous contraints de nous vacciner librement. Mais si on admet aujourd’hui que des citoyens aient moins de droits que les autres, parce qu’ils exercent leur choix légitime d’être vacciné ou pas, jusqu’où ira-t-on ? Probablement assez loin… Dans quelques belles têtes d’éditorialistes, une idée commence à germer : cesser de rembourser les soins des non-vaccinés admis en réanimation ou mieux, les laisser mourir[17]. Mais oui, bonne idée ! Faisons de notre état de santé un critère de discrimination licite. Mais quand les non-vaccinés covid-19 seront devenus des sous-citoyens, qui sera le prochain ? Les fumeurs, qu’on rendra responsables de leurs cancers du poumon ? Oui, c’est leur faute, ils n’ont qu’à pas fumer. Les gros, qu’on rendra responsables de leur obésité ? Eh bien oui, ils n’ont qu’à faire un régime. Ceux qui ont des maladies cardio-vasculaires ? Mais enfin, ils n’ont qu’à faire du sport. Et dans un contexte où l’hôpital devra encore faire des économies, il y en aura pour dire que c’est pour notre bien !

Le pass fracasse les trois piliers de notre devise républicaine. La liberté, l’égalité, la fraternité. Il est conçu pour durer. Arrêtons-le tout de suite.

[1] https://www.ouest-france.fr/politique/emmanuel-macron/emmanuel-macron-devoile-son-plan-de-deconfinement-notre-entretien-avec-le-president-36102b18-a8ea-11eb-a913-632e32e492a2

[2] https://www.topsante.com/medecine/maladies-infectieuses/zoonoses/covid-isolement-10-jours-cas-contact-positif-vaccine-645057

[3] https://actu.fr/societe/coronavirus/les-tests-pcr-dits-de-confort-deviendront-payants-a-partir-de-cet-automne_43405532.html

[4] https://www.pasteur.fr/fr/espace-presse/documents-presse/qu-est-ce-que-immunite-collective

[5] https://fr.statista.com/statistiques/472349/repartition-population-groupe-dage-france/

[6] http://www.revuedlf.com/droit-administratif/sur-la-liceite-dune-obligation-vaccinale-anti-covid/

[7] https://www.la-croix.com/Sciences-et-ethique/Covid-19-risque-vraiment-penurie-vaccins-2021-07-27-1201168164

[8] https://www.lefigaro.fr/international/israel-une-troisieme-dose-de-vaccin-recommandee-pour-les-plus-de-60-ans-20210729

[9] https://www.humanite.fr/enquete-les-raisons-de-linegale-repartition-des-vaccins-entre-departements-705328

[10] https://www.lesechos.fr/economie-france/social/covid-5-millions-de-malades-chroniques-a-risque-ne-sont-toujours-pas-vaccines-1334056

[11] https://www.nouvelobs.com/vaccination-anti-covid-19/20210720.OBS46731/les-vaccines-pourraient-bientot-ne-plus-etre-declares-cas-contacts-affirme-veran.html

[12] https://www.ladepeche.fr/2021/07/05/covid-19-cest-quoi-le-variant-lambda-plus-resistant-au-vaccin-et-plus-contagieux-qui-vient-darriver-en-europe-9652829.php

[13] https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/deconfinement/direct-deconfinement-restaurants-et-cafes-rouvrent-leurs-salles-aujourd-hui-le-couvre-feu-prolonge-a-23-heures_4656663.html

[14]  https://www.cnil.fr/fr/les-mises-en-garde-de-la-cnil-sur-lextension-du-passe-sanitaire

[15] https://www.defenseurdesdroits.fr/fr/communique-de-presse/2021/07/extension-du-passe-sanitaire-les-10-points-dalerte-de-la-defenseure-des

[16] http://www.revuedlf.com/droit-administratif/sur-la-liceite-dune-obligation-vaccinale-anti-covid/

[17] https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/opinion-passeport-sanitaire-quelles-sont-les-options-sur-la-table-1334761

 

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