Un Watergate à la française.

Les perquisitions chez La France Insoumise et le Parti de Gauche ont permis au gouvernement de disposer de documents concernant le passé et l'avenir de ces deux formations politiques. C'est donc un coup politique et une atteinte à la démocratie. Ceux qui n'ont vu que la colère de Mélenchon sont atteints de cécité et ne se sont pas intéressés à l'essentiel.

UN NOUVEAU « WATERGATE »

 

A LA FRANÇAISE.

 

Dans la nuit du samedi 17 juin 1972 à 2h30, un policier surprend cinq hommes en train de cambrioler les bureaux du siège national du Parti Démocrate, dans le complexe immobilier du Watergate à Washington. Ils sont arrêtés. Ce sont des cambrioleurs très bien vêtus, en possession d’un important matériel de photographie et d’instruments de surveillance permettant l’écoute de conversations et de communications téléphoniques. C’est le début du plus grand scandale de l’histoire politique des États-Unis. De la Maison-Blanche, le président Républicain Richard Nixon, élu en 1968, affirme être totalement étranger à l’affaire qui, dans un premier temps ne passionne pas les Américains. Elle est considérée comme un simple fait divers. Cependant, c’était sans compter sur la ténacité de deux jeunes journalistes du Washington Post qui décident d’enquêter sur ce faits divers. Ils découvrent qu’il existe des liens entre les suspects et la Maison-Blanche, notamment pour l’un d’entre eux, ancien agent de la CIA et ex-responsable de la sécurité dans le comité créé pour la réélection du Président Nixon. Ils prouvent un peu plus tard l’existence d’une caisse noire ayant servi à financer l’opération et la recherche de renseignements sur les responsables du Parti Démocrate. L’histoire ressemble à un roman policier qui captive les lecteurs, puis les citoyens. L’affaire prend d’autres dimensions et le Sénat ouvre une enquête. Entre temps, Nixon a été réélu, mais des collaborateurs avouent que le Président a fait installer un système d’écoutes à la Maison-Blanche. Là, le scandale éclate, la Cour Suprême s’en mêle et, pour éviter la procédure d’ « impeachment » (destitution), Richard Nixon, Président du pays le plus puissant de la Terre, démissionne le 8 août 1974.

 

En France, selon la célèbre formule, nous n’avons pas de pétrole, mais nous avons des idées et notre gouvernement s’y est pris différemment. Il faut reconnaître que les moyens techniques sont à la fois beaucoup plus sophistiqués et commodes. Le parti au pouvoir, dont la politique austéritaire n’aboutit qu’à des échecs, est en difficulté alors que va débuter la campagne pour les élections européennes. Face à lui, le mouvement de la France Insoumise se montre active, dynamique et dans une phase ascendante. La majorité présidentielle cherche à le déstabiliser, voire le détruire. Cependant, il n’est pas question là d’un simple cambriolage pour lui soutirer ses projets, peut-être ses secrets. Non, le coup politique se fera au grand jour, apparemment dans le cadre de la loi. Le parti visé n’apparaîtra pas comme victime, mais comme suspect.

 

Sur la base de deux malheureuses dénonciations, alors qu’aucune instruction n’est ouverte, un procureur, magistrat dépendant du Ministère de la Justice, va faire une grande opération avec une dizaine de perquisitions simultanées, dès sept heures du matin, qui vont mobiliser une centaine de policiers. Seront perquisitionnés en particulier le siège du mouvement « La France Insoumise », celui du premier parti qui le soutient, le Parti de Gauche, et le domicile de sa secrétaire où se trouve une partie des documents. Certes, deux juges des libertés ont donné leur accord, mais il faut croire que ce n’est pas difficile à obtenir, car il ne s’agit quand même que d’une enquête préliminaire. Ces perquisitions sont possibles dans le cadre des lois Perben considérées comme liberticides et l’intégration des mesures de l’État d’urgence dans la loi commune. Par contre, ne doit être pris que ce qui peut concerner les accusations et pas davantage. De plus, le responsable des lieux doit assister aux opérations ou deux témoins non policiers. En fait, le responsable du siège de la France Insoumise a été écarté dès l’arrivée de Jean-Luc Mélenchon et d’autres députés à qui on a refusé l’entrée. Les procès-verbaux n’ont pas été établis, ni soumis à la signature des intéressés. On ne connaît donc pas ce qui a été subtilisé précisément, mais il faut savoir que le contenu des ordinateurs a été aspiré et qu’ont été enlevés des disques durs. Il est évident que le parquet et le Ministère de la Justice, c’est-à-dire le gouvernement, détiennent toute l’historique de ces partis d’opposition et leurs projets pour les prochaines campagnes, mais aussi leurs contacts, les listes de leurs adhérents. Quel rapport peuvent avoir ces listes de noms avec les faits éventuellement reprochés à la France Insoumise ? Aucun ! Ce n’est plus la légalité, c’est tout simplement du vol de la part d’un gouvernement de La République en marche dans les locaux de partis et formations d’opposition. C’est grave pour la démocratie, c’est inadmissible dans une République.

 

Comment a réagi la presse ? Pas du tout comme ces deux journalistes du Washington Post. Les médias aux ordres n’ont vu que la colère de Jean-Luc Mélenchon et les poussées de députés et responsables contre une porte dont la police leur refusait l’entrée, qualifiées d’actes de violence.

Face à de telles atteintes à la démocraties, une saine colère n’est-elle pas naturelle ? Notre démocratie ne peut pas vivre sans partis politiques et ces derniers ont droit au respect, surtout de la part d’un gouvernement et d’une majorité qui sont très engagés eux-mêmes. Mais la presse des chiens de garde n’a pas vu cela, elle n’a vu que le courroux des vraies victimes. Tout le monde connaît l’histoire du doigt et de la lune. Les manifestations de colère, bruyantes mais sans réelle gravité, c’était le doigt. La lune, c’était l’atteinte énorme à la démocratie que représente un véritable cambriolage dissimulé dans un parti d’opposition. Nos journalistes myopes n’ont vu que le doigt et que dit-on de celui qui se contente de voir le doigt ? Ils n’acceptent pas de s’être fait traiter d’abrutis, auraient-ils préféré le qualificatif d’« imbéciles » ? J’ai du mal à croire que certains d’entre eux, habitués aux investigations, puissent mériter d’être ainsi traités. Alors, qu’ils s’expliquent ! Y en aura-t-il deux d’entre eux qui suivront l’exemple de leurs deux confrères du Washington Post ? Pousseront-ils, eux aussi, le Président Macron à la démission ? Qu’en pensez-vous ?

 

 

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