Quand la France stocke, harcèle et maltraite ses enfants

Dans un drôle de centre d’accueil des Alpes-Maritimes, des enfants sont en danger. La France est-elle débordée par l’arrivée des enfants migrants seuls où tramerait-elle pour eux quelque mauvaise surprise, aux nez et à la barbe de tous les observateurs sociaux ? Sinon pourquoi Immel, dans le centre d’accueil de Valbonne attendrait-il d’être opéré du genou depuis février 2016, sans anti-douleurs

Quand la France stocke, harcèle et maltraite ses enfants 

Dans un drôle de centre d’accueil des Alpes-Maritimes, des enfants sont en danger. 

La France est-elle débordée par l’arrivée des enfants migrants seuls où tramerait-elle pour eux quelque mauvaise surprise, aux nez et à la barbe de tous les observateurs sociaux ? Sinon pourquoi Immel, dans le centre d’accueil de Valbonne attendrait-il d’être opéré du genou depuis février 2016, sans accès aux anti-douleurs ? 

Pour l’instant personne n’est au courant : les enfants sont allophones et très patients. Ils ont traversé plusieurs pays à pieds pour fuir les massacres des Boko Haram, ont été rendus esclaves ou prisonniers en Libye, sont montés sur des canots crevés voyant leurs frères glisser sous les flots noirs de la nuit clandestine. Alors, maintenant qu’ils sont arrivés, qu’ils sont nourris et logés, ce ne sont pas quelques vilaines éducatrices qui vont les empêcher d’espérer une place en foyer de l’enfance. 

Le centre d’accueil est là pour cela. Les répartir dans les foyers de l’enfance. « C’est un centre de tri, on appelle cela aussi un sas », explique une juriste. Et en effet, certains d’entre eux sont réexpédiés vers les foyers de l’enfance du territoire. Les plus jeunes, notamment. Ceux qui sont nés en 2000. En foyer, ils recevront le gîte et le couvert, mais surtout, en sus, l’inscription dans la formation qualifiante dont ils ont besoin pour l’obtention de leur titre de séjour à leurs 18 ans. 

Mais que faire des autres ? « Et que faire si nous en avons 5000 qui nous arrivent ? », interroge leur responsable. Les autres sont stockés, harcelés et maltraités jusqu’à ce qu’ils fuguent. S’ils ne veulent pas comprendre quel porte de sortie leur est suggérée, on leur présente les documents à signer, prouvant qu’ils sont consentants pour le départ. S’ils signent, c’en est fini pour eux. 

Un soir, Ahmadou, orphelin, se tordait de douleur et vomissait. Tous les enfants le soutenaient. Les éducatrices ont estimé qu’il jouait la comédie. Ce sont les enfants qui ont appelé les pompiers. Et se sont fait savonnés en retour. Alexandre s’est fait coller un test osseux le révélant majeur. Les tests osseux ne sont pas précis. Son acte de naissance stipule qu’il est de 2000. « Dégage, t’es majeur, tu dégages », lui a-t-on gentiment expliqué, un soir, au portail. Il a passé la nuit dehors sans même connaître le 115 ni son droit à faire un recours. Les toilettes sont bouchées, sans papier ; les enfants doivent-ils aller dans la forêt ? Soufiane se plaint chaque jour de sa boule à l’oreille. Qui l’enverra chez le docteur ? Abu et Maalik ont fugué, ils ne répondent plus au téléphone. Qui lancera la disparition inquiétante ? Les enfants sont en tongs rafistolées et en t-shirt. Qui les amènera au centre Croix-Rouge à 7 minutes à pieds ? Certains d’entre eux sont des espoirs du football. Qui leur obtiendra une licence ? 

Un soir, pour la rupture du ramadan, les Gentilles Organisatrices d’éducatrices avaient préparé un buffet. Les enfants et moi-même étions invités. J’avais été leur professeure pendant deux semaines en juin.

« Qu’est-ce que vous attendez pour servir la dame ? a vociféré l’éducatrice ? On ne vous a pas élevé correctement dans vos familles ? ». 

Les familles sont loin éloignées ou massacrées, emportées par les maladies ou les armes. Cette phrase et les têtes baissées des enfants furent insoutenables pour moi. Pour eux, elle ne faisait que s’ajouter aux insultes quotidiennes. 

Dans cette ambiance, certains jeunes attendent depuis des mois d’être envoyés en foyer. « Madame, ça fait dix mois que j’attends et il ne m’en reste que 10 avant mes 18 ans. J’ai peur. », pleure Damas, un orphelin qui vient de perdre son neveu.  

Pour eux, j’ai saisi le juge pour enfants, le défenseur des droits, j’ai signalé de mauvais traitements au 119, j’ai envoyé des communiqués de presse, j’ai contacté les associations, interrogeant : que pense Monsieur Eric Ciotti président du Conseil Départemental des Alpes-Maritimes, de ce drôle de foyer d’accueil ? Je ne le sais pas. Mais les enfants, eux, dont le comportement est exemplaire, n’ont pas perdu espoir. L’espoir est leur moteur. Il tourne. Encore un peu. 

Magali Mouzard, professeure contractuelle. 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.