Danielle Michel-Chich
Abonné·e de Mediapart

7 Billets

0 Édition

Billet de blog 27 nov. 2012

Danielle Michel-Chich
Abonné·e de Mediapart

La Maison des Babayagas, un projet pour vieilles qui décoiffe…

Elles ont entre 65 et 85 ans. Elles veulent vieillir entre femmes, en autogestion, dans le respect de l’écologie et le maintien de leurs pratiques citoyennes. Ce projet qui les réunit voit enfin le jour. Malgré les embûches administratives et politiques qui s’enchaînent…

Danielle Michel-Chich
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Elles ont entre 65 et 85 ans. Elles veulent vieillir entre femmes, en autogestion, dans le respect de l’écologie et le maintien de leurs pratiques citoyennes. Ce projet qui les réunit voit enfin le jour. Malgré les embûches administratives et politiques qui s’enchaînent…

 « Vieillir, c’est pas un boulot pour les poules mouillées ! »

Justement, Thérèse Clerc et les Babayagas de Montreuil n’ont pas froid aux yeux… Après sept années de débats et surtout de combats, la première pierre de cette maison-de-retraite-qui-n’en-est-pas-une a été posée en décembre 2009 autour de ces vieilles dames pas comme les autres : elles, elles refusent de faire partie de la cohorte de ces 17 millions de vieux qui constituent « un marché juteux pour les gériatres en tous genres et l’industrie pharmaceutique ».

Pour comprendre l’esprit du projet, un retour en arrière s’impose.

Comment l’inspiration vint à Thérèse Clerc…

Lorsque Thérèse Clerc perd ses parents, au début des années 90, cela fait plusieurs années déjà qu’ils sont dépendants et qu’elle s’occupe d’eux au quotidien. C’est peu de temps après leur mort, encore émue de les avoir vus se dégrader ainsi et d’avoir dû affronter seule l’organisation d’un quotidien très lourd, qu’elle se promet d’épargner cette charge à ses propres enfants et que lui vient l’idée d’une maison de retraite différente. La Babayaga, c’est cette sorcière des contes russes qui vit au fond de la forêt, dans une maison perchée sur des pattes de poulet, et qui parfois va jusqu’à dévorer les petits enfants… Cet emblème de vieille dame indigne convient parfaitement à l’auteure du projet d’une maison « pour femmes vieillissantes voulant se prendre en charge elles-mêmes jusqu’au bout ». Pourquoi des femmes seulement, à l’heure où l’on prône la non-discrimination tous azimuts ? Parce que, répond-elle avec facétie, à leur âge, « tous les hommes sont morts ! ». Plus sérieusement, c’est l’esprit même de solidarité totale, et de l’intimité qu’elle implique, entre les habitantes, qui implique la non-mixité.

Avec deux vieilles copines, qui partagent son long passé de militante, et qui ont aussi connu la douloureuse expérience d’accompagner leurs parents en fin de vie, Thérèse Clerc présente en 2000 l’idée à de nombreux responsables politiques et institutionnels ; sans doute effrayés par la modernité du projet, ils les remercient tous poliment.

Il faudra attendre la canicule de 2003 et l’hécatombe de vieux - 11 000 décès en trois semaines - pour que les  hommes politiques ressortent le projet des Babayagas du tiroir… L’idée devient tout d’un coup séduisante : « ne restait » alors plus qu’à résoudre toutes les questions administratives et boucler le montage financier, soit neuf années de combats.

Un projet pour vieilles qui décoiffe…

La Maison des Babayagas, c’est une anti-maison de retraite où tout est prévu pour éviter d’être « emmurées vivantes » : le combat d’Antigone, certes, mais surtout pas sa fin tragique !

Dans le modèle classique, la maison de retraite se compose de parties collectives de type hôtelier et d’espaces privatifs inspirés du monde hospitalier ; les Babayagas, elles, seront tout simplement locataires de l’Office des HLM de Montreuil, qui réalise la construction, pour des loyers modulables de 250 à 700 euros en fonction de leurs ressources. C’est l’ancien député-maire de Montreuil, Jean-Pierre Brard, qui a cédé le terrain de 700 mètres carrés en plein centre-ville. Le petit immeuble de trois étages se compose de 20 studios de 25 à 35m2 avec cuisine et salle de bains et d’espaces collectifs (terrasse pour jardinage, bibliothèque, ateliers pour les artistes, salles de conférences et de réunion). Originalité supplémentaire : l’architecte a travaillé dès le début avec les futures locataires, prenant en compte leurs désirs et leurs besoins, ce qui est en soi une première pour l’OPHLM…

Une maison de retraite autogérée, solidaire et citoyenne.

- Maison autogérée puisque les locataires n’auront ni directrice ni organisme de tutelle, et donc pas de hiérarchie ni de personnel coûteux. Juste une médiatrice déjà budgétée pour résoudre les inévitables conflits de ces vieilles dames au verbe toujours animé! Tout se décidera démocratiquement par des habitantes responsables qui prendront en charge tous les aspects de la vie quotidienne.

- Maison solidaire puisque l’idée est de mettre en place une « tontine », une caisse commune permettant d’aider celles qui ont des difficultés financières, et surtout d’établir une solidarité personnelle pour pallier les inévitables faiblesses des corps vieillissants et de s’aider, comme le dit pudiquement Thérèse Clerc, «à franchir l’ultime passage dans la tendresse ».

Voilà des retraitées qui ne coûteront rien à la société puisque, simples locataires, elles gèreront seules et ensemble tous les aspects de leur vie. Et lorsqu’elles auront besoin de soins ou d’aide particulière, elles bénéficieront du système prévu pour tous.

- Maison citoyenne, enfin, puisque toutes ces femmes refusent de se laisser enfermer dans des « ghettos pour personnes âgées ». Les Babayagas veulent une maison ouverte sur la cité : ouverte aux jeunes femmes en manque d’une nécessaire transmission, aux migrantes, aux habitants du quartier pour de joyeux dîners. Les Babayagas veulent surtout impulser une réflexion sur toutes les questions de la vieillesse à travers UNISAVIE (l’Université du Savoir des Vieux), réunissant autour d’elles des experts et des spécialistes pour un échange pluridisciplinaire : anthropologues, sociologues, économistes et philosophes se pressent déjà auprès des Babayagas dans l’esprit des groupes Balint des années 70. La Maison des Babayagas est avant tout « un projet destiné à changer le regard sur les vieux » pour passer de l’habituelle sollicitude à une réflexion et à une attitude citoyenne.

Pendant la construction du bâtiment, les Babayagas sont parties plusieurs fois « en colonie de vacances » pour expérimenter toutes les facettes de ce vivre ensemble qu’elles innovent et peaufiner tous les aspects de leur projet, à St Bris Vineux, dans l’Yonne, dans un domaine qui appartient à la Ville de Montreuil.

Dans ce cadre verdoyant et serein, elles ont à chaque fois pratiqué pendant quelques jours la vie en communauté tout en continuant à travailler à la rédaction de leur charte. 

La mère porteuse du projet, c’est Thérèse Clerc. C’est elle qui, depuis une dizaine d’années, court inlassablement les bureaux et les ministères pour faire exister ce projet. Elle qui partout, dans les media comme dans les régions où des maisons des Babayagas sont en gestation, parle encore et encore du bien vieillir entre soi, dans le refus de l’infantilisation et du consumérisme qui menacent les personnes âgées. Thérèse est belle et intelligente, et pas mal cabotine. Elle aime Mozart et l’utopie d’Ernst Bloch. Les fringues aussi. Et les hommes et les femmes. Le collectif est le maître-mot de sa vie et, en imaginant la maison des Babayagas, elle barre la route à ce « rétrécissement » des vieux qui s’éloignent de la vraie vie et ne sont plus des citoyens.

Bientôt dans les murs…

Les premières locataires ont commencé à emménager dans la maison en octobre. Mais Thérèse Clerc n’en fait pas partie. Non qu’elle quitte le navire au moment de la mise à l’eau. Mais voilà, l’Office de HLM, après s’être montré enthousiaste pour ce projet innovant, est pris d’une frilosité de dernière minute et revient à un fonctionnement traditionnel. Thérèse est propriétaire de son petit appartement montreuillois et ne souhaite pas le vendre. Or l’Office n’accepte jamais les dossiers de propriétaires : ce bâtiment pourtant pas comme les autres se trouve maintenant soumis à la législation habituelle des HLM.

Terminée l’innovation. Retour au règlement. Thérèse Clerc et deux ou trois autres de ses camarades se voient ainsi refuser l’accès à la Maison des Babayagas qu’elles ont imaginée et créée de toutes pièces.

Manque de courage et de conscience politique ? Retour à un conformisme rassurant ? Cela en dit long sur une société qui souhaite innover sans vouloir toucher à rien…

Qu’importe ! Les « exclues » seront des Babayagas hors les murs, actives à travers UNISAVIE : cette Université du Savoir des Vieux proposera, à partir de janvier 2013, de nombreuses rencontres autour de la question de la vieillesse citoyenne et heureuse.

« Vieillir vieux, c’est bien », dit Thérèse Clerc d’un air gourmand. « Vieillir bien, c’est mieux ! » Ce n’est pas un règlement rebidouillé à la dernière minute pour freiner l’innovation qui empêchera ces vieilles d’avancer…

Danielle Michel-Chich  -  Egalité

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Italie : l’abstention a fait le match
La victoire de la droite et de l’extrême droite en Italie en sièges cache une stabilité de son électorat. L’Italie n’a pas tant viré à droite sur le plan électoral que dans une apathie et une dépolitisation dont le post-fascisme a su tirer profit.
par Romaric Godin et Donatien Huet
Journal — Europe
Le jour où le post-fascisme a pris le pouvoir en Italie
Le parti de Giorgia Meloni a largement dominé les élections italiennes du 25 septembre. La coalition de droite devrait obtenir une majorité absolue au Parlement. Le résultat de décennies de confusionnisme et de banalisation du fascisme dans lesquels se sont fourvoyés tous les mouvements politiques de la péninsule.
par Ellen Salvi
Journal — Gauche(s)
Julien Bayou démissionne, les écolos sidérés
Visé par une enquête interne de son parti pour « violences psychologiques », le secrétaire national d’Europe Écologie-Les Verts et coprésident du groupe écologiste à l’Assemblée nationale a démissionné de ses fonctions. Il dénonce une « instrumentalisation des souffrances » à l’ère de #MeToo et à deux mois du congrès des écologistes.
par Lénaïg Bredoux et Mathieu Dejean
Journal — Gauche(s)
Boris Vallaud : « Je ne crois pas aux privilégiés d’en bas »
Soucieux de parler aux « classes populaires laborieuses », le chef de file du groupe socialiste à l’Assemblée nationale estime que leurs intérêts sont conciliables avec la transition écologique. Et met en garde contre la banalisation de l’extrême droite.
par Mathieu Dejean, Fabien Escalona et Pauline Graulle

La sélection du Club

Billet de blog
« Avoir 20 ans en Ukraine » : un témoignage plus nuancé
Dans son édition du 12 septembre 2022, l'équipe de « C dans l'air » (France 5) diffusait un reportage de 4 minutes intitulé : Avoir 20 ans à Kiev. Festif, le récit omettait que ces jeunes ukrainiens font face à des impératifs bien plus cruels. M'étant aussi rendu en Ukraine, j'écris à Maximal Productions un email ré-adapté dans le présent billet afin de rappeler une réalité moins télégénique.
par vjerome
Billet de blog
Ukraine : non à la guerre de Poutine
Face à la guerre, la gauche au sens large a pris des positions divergentes, divergences largement marquées par des considérations géopolitiques. Le mot d'ordre « non à la guerre de Poutine » permet d'articuler trois plans : la résistance des Ukrainiens contre l'agression russe, les mobilisations contre la guerre en Russie, la course aux armements.
par denis Paillard
Billet de blog
La gauche en France doit sortir de son silence sur la guerre en Ukraine
[Rediffusion] La majorité de la gauche en France condamne cette guerre d'agression de l'impérialisme russe, demande le retrait des troupes russes de l'Ukraine. Mais en même temps reste comme paralysée, aphone, abandonnant le terrain de la défense de l'Ukraine à Macron, à la bourgeoisie.
par Stefan Bekier
Billet de blog
Chéri, je crois qu’on nous a coupé le gaz !
Depuis quelques mois, la discrète Roumanie ravitaille le reste du monde. Le plus grand port de la mer noire s’érige au nom de Constanța. Les affaires battent leur plein. Les céréales sont acheminées dans des wagons sans fin. Aujourd'hui, comment vit-on dans un pays frontalier à l'Ukraine ? Récit de trois semaines d'observation en Roumanie sur fond de crise énergétique et écologique.
par jennifer aujame