La Beauté du monde: Les rêves d'Amérique et d'Afrique de Michel Le Bris

   Pourquoi voyage-t-on? "Un rapport d'incandescence avec le monde"Par Daniel RIOTQuel souffle ; ce Le Bris ! L'air du grand large. La transcendance des rivages. La soif d'un ailleurs et d'un au-delà. L'énergie de ceux qui ne se laissent pas borner par les lignes d'horizons.




 

lebris%20portrait.jpg


 

lebris%20couvertuer.jpgPourquoi voyage-t-on? "Un rapport d'incandescence avec le monde"

Par Daniel RIOT
Quel souffle ; ce Le Bris ! L'air du grand large. La transcendance des rivages. La soif d'un ailleurs et d'un au-delà. L'énergie de ceux qui ne se laissent pas borner par les lignes d'horizons.

Quel talent aussi! De conteur qui met tous les sens en éveil.
Sa « beauté du monde » est en piste pour tous les prix. Sous le signe du lion, comme Olivier Rollin.
On sort de ses 678 pages touffues, denses, torrentielles avec une odeur de fauve au bout des doigts et des images de jungle au fond des yeux.

Entendez-vous le cri de Tarzan ? Jane est blonde comme Olsa. Ou les coups de tonnerre de King Kong ? Olsa l'inspiratrice...

De la jungle urbaine, sur fond de jazz à la jungle africaine, sur fond de barrissements d'éléphant.:l'histoire fascinante d''Olsa Johnson et de Martin. Avec, sauvage aussi, parfois, souvent, l'Amour. Et la peur. Le vertige. Le face à face avec la mort, bref, l'Aventure.
Claude Vigée avait raison : « le poète est toujours entre deux extrêmes :la célébration du monde et l'horreur du monde ».
Le Bris, le révolutionnaire de la Gauche prolétarienne, le directeur de la Cause du peuple (huit mois à la prison de la santé), l'écrivain, le philosophe, le journaliste (J'accuse, Libération, Jazz Hot), le fou de jazz, le grand collectionneur, l'organisateur d'expositions, le passionné de photos, de cinéma, d'art, l'admirateur de Stevenson, de Jack London, de Melville, de Conrad et de quelques autres, le maître des « Etonnants Voyageurs » de Saint-Malo est aussi (et peut-être d'abord) un poète.

D'ailleurs, n'entendait-il pas déjà le bruit de la mer dans le ventre de sa mère ? Il le dit.
N'a-t-il pas l'inspiration divine quand il se lance dans un écrit ? «J'ai besoin du rivage pour démarrer un livre. Je me mets dans les cailloux et la musique me vient. La première phrase doit contenir en creux le reste de l'histoire », a-t-il confié dans une interviewe.
N'entend-il pas des voix et des « petites musiques » ? « J'ai l'impression de surfer sur une vague mystérieuse. Le vent donne la forme à la voile... »
N'a-t-il pas de l'écriture une définition transcendantale ? «Quand l'écriture chante, c'est l'autre en soi qui écrit. Seul le rythme compte, quand une phrase sonne.»
N'a-t-il pas de la littérature une vision extra-matérielle ? « La littérature que j'aime entretient un rapport d'incandescence avec le monde, parce que je crois que la fiction révèle et met en forme ce qu'il y a d'obscur et d'énigmatique dans le réel : qui le donne à voir, en même temps qu'elle l'invente. Les jeux de forme n'ont aucun intérêt si la forme n'est pas la mise en forme d'une force. » a-il dit un jour..
Forme et force : « La Beauté du monde » en est pleine. Avec, omniprésence, la question des voyages, de cette quête d'un ailleurs, d'un différent, d'un au-delà.
« On part un jour parce que l'on veut croire qu'un regard peut triompher des bornes de la pensée », a-t-il écrit un jour. « Ma vie tourne autour de l'ailleurs depuis que je suis enfant »

Dans ce livre , il pose (entre autres) deux questions clefs :
• « Expliquez moi donc pourquoi nous sommes des êtres de désir, des êtres de manque, pourquoi nous voyageons, et ce que nous cherchons ainsi obstinément ? »
• « Voyage-t-on , en vérité, pour voyager, ou pour avoir voyagé-et que des mondes naissent , au retour , dans des mots prononcés, les images montrées ? »

Ce sont plusieurs « voyages de papier » que nous offre Michel Le Bris dans cet ouvrage qui, paraît-il, a mobilisé durant cinq ans cet homme aux semelles de vents.
Un voyage dans l'espace bien sûr (les grands espaces même) entre la jungle urbaine de d'Amérique et celle de « l'Afrique des ténèbres ». Mais aussi voyage dans le temps :l'Amérique des années 20. L'Afrique des films animaliers de notre enfance. Un bon roman est toujours un document.

Un bon roman, c'est aussi un voyage à l'intérieur d'un auteur qui permet au lecteur d'explorer mieux son propre « moi ». C'est réussi.

Ne fuyons-nous pas trop souvent cette « part sauvage » qui est en chacun? Et nous restons sans pouvoir expliquer ce mystère que Stevenson résume si bien dans une phrase mise en exergue par Michel Le Bris : « Cet incommensurable émoi qui toujours m'étreint devant la réalité, cette impression de je ne sais quoi de pathétique au cœur des chose, faite de deux éléments accouplés :une attraction et une horreur sans bornes »


Daniel RIOT

* « La beauté du monde », par Michel Lebris, roman, 678 pages
Grasset & Fasquelle (20 août 2008) . ISBN-10: 2246650917

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.