Jean-Claude Guillebaud: A lire pour que l'on sorte de nos crises « par le haut »

La « fin d'un monde» a lancé Sarkozy à Toulon. « Le Commencement d'un monde » a écrit Jean-Claude Guillebaud sans attendre qu'une crise financière explose pour décrypter des évolutions en profondeurs masquées par la doxa néo-conservatrice américaine, le règne de la géofinance, la dilution du « principe d'humanité », cet individualisme possessif de masse qui nous a fait manquer la chance historique qu'offrait voilà 20 ans l'implosion de l'Empire soviétique et qu'offre toujours des évolutions technologiques qui serviraient un progrès véritable si nous avions pris conscience à temps que bien des progressions sont des régressions
La « fin d'un monde» a lancé Sarkozy à Toulon. « Le Commencement d'un monde » a écrit Jean-Claude Guillebaud sans attendre qu'une crise financière explose pour décrypter des évolutions en profondeurs masquées par la doxa néo-conservatrice américaine, le règne de la géofinance, la dilution du « principe d'humanité », cet individualisme possessif de masse qui nous a fait manquer la chance historique qu'offrait voilà 20 ans l'implosion de l'Empire soviétique et qu'offre toujours des évolutions technologiques qui serviraient un progrès véritable si nous avions pris conscience à temps que bien des progressions sont des régressions


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Réponses intelligentes à des bêtises trop à la mode
Par Daniel RIOT

La « fin d'un monde « a lancé Sarkozy à Toulon. « Le Commencement d'un monde » a écrit Jean-Claude Guillebaud sans attendre qu'une crise financière explose pour décrypter des évolutions en profondeurs masquées par la doxa néo-conservatrice américaine, le règne de la géofinance, la dilution du « principe d'humanité », cet individualisme possessif de masse qui nous a fait manquer la chance historique qu'offrait voilà 20 ans l'implosion de l'Empire soviétique et qu'offre toujours des évolutions technologiques qui serviraient un progrès véritable si nous avions pris conscience à temps que bien des progressions sont des régressions.

Ne prolongeons trop le parallèle entre les effets de voix de Sarkozy et l'appel aux armes de l'intelligence de Guillebaud. Ce serait flagorneur pour le premier et insultant pour le second. guillebaud%20livre.jpg

GUILLEBAUD publie là un livre qui restera comme un ouvrage de référence. A mettre entre les mains de tous les décideurs politiques, économiques et culturels de la planète.Sa lecture, au nom d'un libéralisme qui honorerait le mot « libéral » devrait en effet être obligatoire pour tous ceux qui se veulent acteurs de ce temps.

Cet ancien grand reporter fasciné par les idées, passionné par le décloisonnement des « disciplines » et des spécialités, par le trocs des cultures, par le « limage des cervelles », comme disait Montaigne, nous offre le fruit de décennies d'études, de réflexions, d'enquêtes,à l'échelle planétaire, sur le « désarroi contemporain », sur la perte de nos repères spatio-temporels en cette ère « d'accélération de l'Histoire » et de la mondialisation effective. En cette période aussi où les idées les plus fausses sont souvent celles qui connaissent le plus de succès. Comme la stupide annonce de « la fin de l'Histoire » ou l'imbécile prédiction ravageuse du « Choc des civilisations », deux des piliers de la défaite de la pensée dite « occidentale » contemporaine...

Voilà 15 ans que le prof. Huntington nourrit, par sa perfide « défaillance de l'intelligence », des conflits, des guerres, des politiques, des réflexes orchestrés par « le tintamarre des propagandes ». Il était temps de détricoter sérieusement ces thèses qui ont fait le bonheur d'un hypercapilatisme déshumanisant en folie et de politiques liberticides. Des thèses exploitées en partie grâce aux retombées de ce « nouveau sac de Rome » que fut l'effondrement des Tours du Wordl trade Center et l'attaque du Pentagone
11 septembre. 2001 à Mannhattan... 24août 410 à Rome !... Ben Laden et ses terroristes...Alaric et ses « barbares wisigoths » ! .Deux « passages du cap Horn de la condition humaine ». Avec les mêmes contre sens aggravés par « l'émotivité médiatique » d'aujourd'hui : « Si la violence menace, ce n'est pas parce que les différences se renforcent mais parce que la « ressemblance » progresse » Avec les mêmes réflexes de peur et de mauvaise autodéfense stupidement agressive : la diabolisation de l'ennemi engendre une ...diabolique « rivalité mimétique » (selon la formule de René Girard) Avec le même manichéisme. Avec surtout l'illustration généralisée de ce constat de Keynes : « La difficulté n'est pas de comprendre les idées nouvelles mais d'échapper aux anciennes »
Guillebaud, lui, a appris (et nous apprend) à chausser des lunettes non déformantes, à voir la réalité en face, sous toutes ses faces (et non telle qu'on la fantasme) Et à tenter de penser en ne nourrissant son esprit de produits frais et non en mastiquant des boules de gommes d'une « com » trop à la mode pour ne pas se démoder à l'épreuve des faits
Ce « Commencement d'un monde » s'inscrit dans la suite d'une œuvre déjà riche de ce journaliste plus sociologue, plus historien et plus philosophe que bien des « étiquetés patentés » et qui sait, comme Edgar Morin et quelques autres (rares) aller au-delà de « l'écume des choses » des modes, des préjugés, des mimétismes moutonniers. De « la trahison des Lumières, enquête sur le désarroi contemporain » (1995) à ce « Commencement d'un monde » : la « refondation du monde » (1999), « Le Principe d'Humanité » (2001), « Le Goût de l'avenir » (2001), « L'Homme est-il encore humain ? » (2003)... Une mine qui aurait dû être exploitée bien davantage par des politiques (donc par les citoyens qui les choisissent) en retard d'idées qui nous font si souvent entrer dans l'avenir à reculons...
La préparation et l'écriture de ce dernier livre, selon son propre aveu, « l'ont changé ». La lecture de ce livre « change » aussi ses lecteurs. En bien. Du moins ceux qui ne se contentent pas de feuilleter ou de lire en diagonale (cette spécialité de la plupart des critiques, « hommes pressés », par fonction)... On ne sort pas de ce livre quand il est bien lu. On le porte en soi. Et on éprouve le besoin d'y revenir, de le relire. Car il « questionne bien des questions ». Y compris sur soi. Sur les aptitudes de chacun à voir les choses telles quelques sont et non telles que les croit. A se libérer des préjugés, des stéréotypes, des réflexes pour accepter notre vraie singularité : celle d'être des individus « pluriels et métis ».

Une grande leçon de « géophilosophie », comme on devrait l'enseigner et la pratiquer. Une belle leçon d'Humanité. Et une invitation à tout...approfondir, à tout mieux connaître, à commencer par les auteurs d'hier et d'aujourd'hui trop peu fréquentés que Guillebaud cite sans prétention en nous faisant tirer parti de ses propres études, d'Amartya Sen à James Clifford, en passant par une bonne quarantaine d'autres éclaireurs. Beau voyage sur la planète « Esprit » ! Beau voyage aussi dans ce « village monde » où « l'international » pour être bien appréhendé est d'abord un « interculturel ». Beau voyage encore à travers des mots-clefs qui importe de s'approprier : TISSAGE, ENTRELACEMENT, HYBRIDATION, REVERBERATION...RESPECT !

Les "civilisations" en question, loin de camper sur un socle culturel et une conception du monde immuables et figés, sont toutes amenées à se frotter les unes aux autres et à la modernité, et à s'en imprégner, fusse contre leur gré.
Cette « créolisation du monde », selon la formule d'Edouard Glissant, peut faire peur, engendrer bien des incompréhensions, susciter bien des conflits, des réflexes de repli nationalistes ou régionalistes, des manichéismes meurtriers et l'apparition de vieilles idéologies qui ont fait des ravages que l'on oublie trop. Puisque le monstre reste ne nous, « l'hubris » se développe encore plus dans ce « chaos-monde », la lutte des identités s'ajoute à celle des classes, les impérialismes des grands accentuent la mégalomanie des petits et le règne du virtuel ne favorise pas cet indispensable mariage de l'idéel et du réel, cette alliance entre « Prométhée l'entrepreneur » et son frère jumeaux mais contraire, « Epiméthée, symbole de la sagesse contemplative qui accepte lui la fatalité du destin et même s'en réjouit ».
Mais Jean-Claude Guillebaud a la sagesse de ceux qui refusent d'obéir « aux fausses symétries et aux pensées binaires », d'échapper aux faux choix « entre progressisme et résignation, entre histoire cyclique et histoire linéaire », entre l'Etre et le Néant.
Ses idées et constats ne débouchent ni sur un système ni sur un recueil de recettes, ni sur une boîte pharmaceutique pleine de faux remèdes miracles ; il n'est ni optimiste ni pessimiste. Il sait que le gros avantage de la démocratie (toujours à parfaire) est d'être une praxis, comme Castoriadis l'a si bien expliqué, et non une théorie, que la « vérité » du monde ne se laisse emprisonner par personne et n'est jamais figée mais toujours « en train de se faire » Et que l'avenir est un chemin ...ouvert. Une belle œuvre. Une mine de réflexions pour mieux penser et vire l'Europe. pour l'Europe. Et un livre anti-déprime, vitaminé, fortifiant. Merci, Jean-Claude Guillebaud
Daniel RIOT


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