Pourquoi ont-ils fait ça ?

Mes enfants, mes étudiants me demandent : « Mais pourquoi ont-ils fait ça ? ». « Ça », c'est le carnage du vendredi soir 13 novembre à Paris. « Ils », ce sont les jeunes djihadistes, dont beaucoup sont nés en France et qui ont souvent bénéficiés, en dépit des difficultés d'intégration, de l'assistance de la République française. Je renvoie mes questionneurs désemparés à l'excellent article de mon collègue à l'université et ami, le psychanalyste Fethi Benslama, paru dans Le Monde, 24 heures avant l'horreur – c'est dire son intelligence prémonitoire : « Pour les désespérés, l’islamisme radical est un produit excitant ». Il y explique que l'offre djihadiste capte des jeunes en détresse du fait de failles identitaires importantes en leur proposant un idéal total qui comble ces failles. Une offre qui transforme le sujet en proie aux tourments de l'origine en un « automate fanatique ».

Fethi Benslama fait remonter cette faille identitaire à la chute du califat (1924), c'est-à-dire à la fin du dernier empire islamique. Il en résulte que beaucoup de sujets issus de ce champ se vivent depuis lors en héritiers infâmes. C'est là, à coup sûr, une faille majeure. Or, elle me semble aggravée par d'autres failles ‑ je pense que Fethi Benslama n'en disconviendrait pas. Il en est ainsi une, bien antérieure, qui date des difficultés de l'Islam (qui, jusqu'au moyen-âge, a tant apporté à la civilisation) à prendre le tournant des Lumières. Et il en est d'autres, postérieures. Comme le vote de l'ONU de 1947 qui a partagé la Palestine entre un État juif et un État arabe –lequel n'a jamais vu le jour. Et comme l'envahissement d'un état arabe, l'Irak, par la coalition menée par les États-Unis en 2003.

S'il faut examiner ce dernier point, c'est parce que le 21e siècle n'a pas fini de payer les conséquences de la décision de Georges W. Bush de faire porter à Saddam Hussein la responsabilité de la destruction survenue le 11 septembre 2001 d'un des symboles de la puissance américaine, les tours jumelles du World Trade Center de Manhattan. En d'autres termes, le siècle s'est ouvert sur une énorme erreur, à moins que ce ne soit une manipulation stratégique monstrueuse, qui allait entrainer tout un cortège d'effets dérivés catastrophiques.

Rappelons les faits : 1° Certes Saddam était un tyran, de la même eau d'ailleurs que ceux que Washington avait toujours soutenu (par exemple Pinochet), mais il n'avait rien à voir dans cette destruction (les services américains savaient qu'il n'entretenait pas de liens avec Al-Qaïda), 2° la promesse bushienne, relayée entre autres par Tony Blair, d'apporter la démocratie en Irak (l'opération s'appelait "Iraqi Freedom") n'était qu'un slogan destiné à emporter l'adhésion de l'opinion occidentale, 3° les preuves invoquées pour détruire le régime de Saddam n'ont été que des faux grossiers (cf. les fameuses "armes de destruction massive", qui n'ont bien sûr jamais été retrouvées). En fait, il s'est agi d'un montage narratif cousu de fils blancs (digne des pires formes du storytelling managment) essentiellement destiné à s'emparer de la 4e réserve mondiale de pétrole (ce n'est pas un hasard : Bush lui-même et une grande partie de son gouvernement étaient, on le sait, étroitement liés à l'industrie pétrolière).

On connaît aujourd'hui le résultat catastrophique de cette intervention : environ 500.000 morts irakiens, un taux de mortalité passé de 5,5 pour 1000 avant l'invasion à 13,2 après l'arrivée des Américains, un bilan sanitaire désastreux (80% de l'eau est désormais non-traitée), un pays dévasté en proie à des luttes religieuses d'un autre temps… Et surtout un laboratoire pour la formation des milices jdihadistes qui rêvent de reconstituer le califat, régimentent toutes les formes de la vie humaine, font fuir des millions de personnes "normales", essaiment dans les pays voisins en guerre comme la Syrie, et accueillent, forment et transforment en terroristes aguerris des centaines de milliers de jeunes venus d'Europe et d'ailleurs, souffrant de cette faille identitaire évoquée par Fethi Benslama .

L'honneur de la France a alors été de ne pas s'être laissée embarquer dans cette désastreuse expédition, en dépit des appels pressants d'"intellectuels", y compris de gauche ou presque, qui se retrouvent aujourd'hui à l'unisson avec le Front National pour dénoncer les migrants, dont l'énorme flux résulte directement de la guerre qu'ils ont soutenue. On se souvient du discours prononcé par le ministre des Affaires Étrangères du Président Chirac, Dominique de Villepin, prononcé à l'ONU le 14 février 2003, pour dire que la France ne se joindrait pas à cette coalition parce que, je cite : "une telle intervention risquerait d'aggraver les fractures entre les sociétés, entre les cultures, entre les peuples ‑ fractures dont se nourrit le terrorisme".

La question se pose donc de savoir comment la France qui avait vu juste (ce qui lui a valu l'ire persistante des républicains américains, allant des faucons aux bien nommés néo-cons) est aujourd'hui devenue une des cibles les plus importantes du djihadisme.

La réponse surgit clairement pour peu qu'on n'oublie pas l'histoire : on est passé d'une vision gaullienne à une position atlantiste. La vision gaullienne n'a pas été fondamentalement remise en cause par Mitterrand et elle s'est transmise jusqu'à Chirac. Lequel avait bien compris au moins deux choses. Une donnée extérieure : pas d'alignement sur Washington. Et une donnée intérieure : l'État français doit tenir compte du fait que 10% environ de la population qu'il administre est d'origine arabe. Cette donnée stratégique et cette donnée pragmatique expliquent les bons rapports entretenus par Chirac avec les dirigeants arabes.

L'arrivée au pouvoir de Sarkozy a été caractérisée par un tournant atlantiste connoté d'indécence quand on pense à l'allégeance soumise alors signifiée à Bush. Concrètement, cela s'est traduit par la réintégration de la France dans le commandement intégré de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord. De Gaulle avait annoncé la sortie de la France de l'OTAN le 21 février 1966. Sarkozy est allé à Washington même – autant dire à Canossa ‑ le 7 novembre 2007, pour annoncer son retour.

Or, son successeur, François Hollande, n'a rien fait pour dévier de cette voie atlantiste. Au point que le gouvernement français surpasse désormais l'administration américaine dans la défense de la politique israélienne, en dépit même de l'extension considérable des colonies qui segmentent le territoire palestinien ‑ une tactique grossière, si peu conforme à l'intelligence des Juifs qui ont toujours su vivre parmi d'autres, pour empêcher la formation d'un État palestinien pourtant expressément prévu par les résolutions internationales. Quant à l'Irak, pourquoi ne fallait-il pas laisser les Américains assumer les conséquences de leur politique désastreuse ? Car cette politique a créé un monstre, les jdihadistes, ces sujets automates sans discernement, sans pensée, sans sentiments humains (voir l'excellent 2084 de Sansal Boualem).

Hollande aurait été dans son rôle en renforçant considérablement la sécurité du pays et des populations. Mais il a voulu plus : se faire chef de guerre. Ce ne serait la première fois qu'on voit un chef d'État taraudé par une popularité en berne choisir, consciemment ou non, l'option de la guerre dans l'espoir de ressouder le peuple derrière lui. Quoi qu'il en soit, Hollande croyait mener une guerre lointaine, elle est ici.

Ce double tournant atlantiste n'a pas peu contribué à ce que la France, notre Paris tant aimé ‑ celui de la Révolution, celui de la Commune, celui de la Libération, celui de mai 1968 – nos jeunes, mes enfants, mes étudiants, aimant la vie, la pensée, l'amour, la fête, le rire de Charlie ou le rock du Bataclan, soient désormais directement visés.

Tout cela peut se dire en une phrase : les djihadistes de la mouvance de l'EI sont, à l'instar des nazis d'hier, des fous dangereux, mais quelques dirigeants occidentaux de premier plan ont contribué à ce qu'ils le deviennent.

Dany-Robert DUFOUR, philosophe
Dernier livre paru : L'individu qui vient après le libéralisme (Folio essai, nov. 2015)

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