LE MYTHE DE LA BONNE GUERRE Jacques R. Pauwels

 

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Jacques R. Pauwels, Le mythe de la bonne guerre. Les Etats-Unis et la Deuxième Guerre mondiale, Bruxelles, Aden, 2005, 333 p.

 

 

Jacques R. Pauwels LE MYTHE DE LA BONNE GUERRE Les États-Unis et la Deuxième Guerre mondiale L'irruption des États-Unis dans la Deuxième Guerre mondiale doit-elle être considérée comme une croisade contre la barbarie nazie, la lutte du Bien contre le Mal ? Jacques Pauwels, historien canadien, brise le mythe. À ses yeux, les Américains étaient, en effet, loin d'être inintéressés par les ressources économiques et la dimension géostratégique des régions qu'ils allaient libérer. Ils débarquèrent donc avec une idéologie, des vues politiques, une conception des rapports sociaux à préserver et, bien entendu, avec l'idée qu'il fallait assurer les intérêt de leurs entreprises et du capitalisme américain. La crainte de l'expansion communiste et le désir d'en limiter les effets ne furent évidemment pas étrangers à cette philosophie interventionniste. Ce livre brise l'image d'Épinal du libérateur américain venant mourir sur les plages de Normandie dans un but uniquement philanthropique. Une contre-histoire de la Deuxième Guerre mondiale qui modifie radicalement notre vision du XXe siècle et offre un nouveau regard sur l'époque actuelle.

 

Jacques R. Pauwels (né à Gand, Belgique, en 1946) vit depuis 35 ans au Canada. Docteur en sciences politiques et en histoire, il a enseigné ces matières à l'Université de Toronto.

 

Edition électronique réalisée par Vincent Gouysse à partir de l’ouvrage publié en 2005 aux Editions Aden, traduit de l'anglais par Jean-François Crombois.


 

 

SOMMAIRE : Remerciements (p. 3) Préface ― Objectifs et méthodologie (p. 4) Chapitre 1 ― Les États-Unis et le mythe de la « grande croisade » (p. 6) Chapitre 2 ― L'élite du pouvoir aux États-Unis et le fascisme (p. 9) Chapitre 3 ― Les États-Unis et le péril rouge (p. 15) Chapitre 4 ― La guerre en Europe et les intérêts économiques américains (p. 19) Chapitre 5 ― Les États-Unis en guerre contre le Japon et l'Allemagne (p. 23) Chapitre 6 ― Lutte de classes sur le front intérieur américain (p. 26) Chapitre 7 ― Un deuxième front pour Staline ou un troisième front dans les airs ? (p. 30) Chapitre 8 ― L'Union soviétique de Staline : un allié mal-aimé mais indispensable (p. 33) Chapitre 9 ― La libération de l'Italie, un précédent fatidique (p. 37) Chapitre 10 ― Le long été 1944 (p. 39) Chapitre 11 ― Les succès de l'Armée Rouge et les accords de Yalta (p. 42) Chapitre 12 ― Dresde : un signal pour l'Oncle Joe (p. 46) Chapitre 13 ― Roosevelt et la ligne conciliante envers Staline (p. 48) Chapitre 14 ― Le rêve d'une croisade anti-soviétique avec les Allemands (p. 50) Chapitre 15 ― La route tortueuse vers la capitulation allemande (p. 54) Chapitre 16 ― Les États-Unis entre confiance et inquiétude (p. 56) Chapitre 17 ― La diplomatie de l'atome et le début de la Guerre Froide (p. 59) Chapitre 18 ― Un nouvel ennemi utile (p. 63) Chapitre 19 ― La collaboration industrielle et la prétendue « dénazification » de l'Allemagne (1) (p. 66) Chapitre 20 ― La collaboration industrielle et la prétendue « dénazification » de l'Allemagne (2) (p. 71) Chapitre 21 ― Les États-Unis, l'Union soviétique et le destin de l'Allemagne dans l'après-guerre (p. 75) Chapitre 22 ― Après 1945 : De la bonne guerre à la guerre permanente (p. 81) Notes (p. 86) Bibliographie (p. 92)

 

 

 

 

 

 

Chapitre 5 ― Les États-Unis en guerre contre le Japon et l'Allemagne

 

Si Hitler avait attaqué l'Union soviétique ― la patrie honnie du communisme ― dix ans, cinq ans ou même une seule année plus tôt, il aurait sans aucun doute été félicité à haute voix par les médias américains. Or, en 1941, cela ne fut pas le cas parce que de plus en plus d'Américains soutenaient la Grande-Bretagne. Cela s'appliquait aussi à l'élite du pouvoir, initialement favorable au fascisme, mais désormais très consciente du fait que les livraisons à la Grande-Bretagne, ennemie de Hitler, dans le cadre du « prêt-bail » étaient non seulement profitables pour leurs affaires mais également à l'origine du renouveau économique de leur pays. Au sein des élites américaines, les Soviétiques ne jouissaient guère de vraie sympathie, mais on appréciait fortement qu'un nouvel ennemi des Allemands soulage les Britanniques. Plus longtemps les Soviétiques pourraient résister aux Allemands, mieux cela arrangerait les Britanniques. Néanmoins, un grand nombre d'Américains restaient farouchement anti-soviétiques et se réjouissaient à l'avance de la destruction, apparemment inévitable, du berceau du communisme. En effet, les Américains étaient persuadés que les Soviétiques, comme les Polonais et les Français avant eux, seraient incapables de résister longtemps à l'offensive de la Wehrmacht. Même ceux qui ne manifestaient pas la même aversion à l'encontre du nouvel allié soviétique de la Grande-Bretagne ― parmi lesquels le président Roosevelt ― partageaient cette vision pessimiste.

Aux États-Unis, à l'instar des autres pays occidentaux, on avait dès le début prédit que le projet bolchevique en Union soviétique était voué à l'échec. On s'attendait donc, tant à Washington qu'à Londres, à ce que l'URSS ne pût opposer beaucoup de résistance à la machine de guerre allemande qui, suite à ses exploits de 1939-1940, jouissait d'une réputation d'invincibilité. Le maréchal Sir John Dill, chef de l'état-major impérial, déclara sans ambages que l'armée allemande allait découper l'Armée Rouge « comme un fil chaud dans du beurre », et les experts militaires américains étaient du même avis. Ceux-ci estimaient que les Soviétiques résisteraient seulement quatre à six semaines. La correspondance entre le président Roosevelt et son ami Félix Frankfurter révèle qu'à Washington, on était persuadé à ce moment-là que Hitler « écraserait la Russie comme un œuf ». Le président Roosevelt s'avérait toutefois un peu plus optimiste ; il émettait l'avis que les Soviétiques seraient peut- être en mesure de survivre à l'offensive nazie jusqu'en octobre 1941.60

 Aux États-Unis, on attendait peu de l'Union soviétique, si ce n'était de servir d'appoint temporaire aux Britanniques. Dès lors, les demandes pressantes de Staline pour des livraisons américaines ne suscitèrent pas de réponses immédiates. (Aux USA, on n'a pas l'habitude d'accorder du crédit à un client suspecté d'être sur le point de faire faillite.) L'ambassadeur des États-Unis en URSS, Laurence Steinhardt, avait exprimé avec force son opposition à tout envoi d'aide, arguant que, vu la défaite inévitable des Soviétiques, cette aide tomberait dans les mains allemandes. Les Soviétiques furent obligés de payer comptant les premières livraisons d'armes en provenance des États-Unis. En fait, l'aide américaine à l'Union soviétique durant l'année 1941 demeura insignifiante ou encore, comme le souligne l'historien allemand Bernd Martin, « purement fictive ». S'attendant à une victoire allemande, Washington projetait la création d'un régime non-communiste dans les territoires soviétiques qui échapperaient éventuellement à l'occupation allemande, comme par exemple la Sibérie. Un message fut donc envoyé à l'émigré Kerenski, dont le gouvernement avait été renversé par les bolcheviks en 1917, pour qu'il se prépare à cette fin. Toutefois, au courant de l'automne 1941, l'Armée Rouge se révéla un adversaire redoutable pour la Wehrmacht, et il devint clair que le conflit sur le front Est n'allait pas se conclure par une autre « victoire-éclair » de l'Allemagne. L'Union soviétique se révélait un allié continental particulièrement utile pour la Grande-Bretagne. La résistance farouche des Soviétiques ne bénéficiait pas seulement aux Britanniques, mais également à leurs partenaires américains en affaires. Cela se reflétait à la bourse de New York : les cours grimpèrent au fur et à mesure du ralentissement de l'avance allemande mais plongèrent à nouveau dès que, au vu de quelques nouvelles victoires de la Wehrmacht, Hitler déclara que la guerre sur le front Est était quasiment gagnée. Toutefois, l'entrée triomphale de l'armée allemande dans Moscou n'eut jamais lieu. L'Union soviétique fut le premier pays à stopper la machine de guerre hitlérienne et, le 5 décembre 1941, l'Armée Rouge lançait une contre-attaque. L'échec de la « guerre-éclair » hitlérienne sur le front Est constitua le tournant décisif de la guerre, même si ce fut loin d'être l'opinion générale à l'époque.61

Les nouvelles en provenance de l'Est étaient dûment enregistrées à Washington et, sans aucun doute, aussi aux sièges sociaux des grandes entreprises. Les Allemands allaient être occupés sur le front Est pendant quelques 23 temps encore. Cela signifiait que le partenaire britannique des États-Unis, qui avait survécu aux adversités de 1940, mais non sans difficultés, pourrait poursuivre la guerre indéfiniment sans qu'une intervention américaine soit nécessaire. L'Union soviétique se révélait donc fort utile en contribuant considérablement à la survie militaire et économique la Grande-Bretagne, le client le plus important des États-Unis. Il était clair que l'industrie américaine allait grandement en bénéficier. La situation devint même encore plus intéressante pour les grandes entreprises américaines lorsqu'il apparut qu'elles pourraient désormais faire aussi des affaires lucratives avec l'Union soviétique. En novembre 1941, Washington accepta d'octroyer des crédits à Moscou et conclut un accord de prêt-bail avec l'URSS. De ce fait, les États-Unis devenaient le partenaire d'un État qui avait toujours été abhorré par Washington et par l'élite américaine. Un exemple symptomatique de cette nouvelle situation fut l'accueil réservé à Maxime Litvinov, le nouvel ambassadeur soviétique, lorsqu'il arriva à Washington, en décembre 1941, pour y présenter ses lettres de créance. Comme l'observa le journaliste David Brinkley, Litvinov, contrairement à son prédécesseur, fut littéralement fêté par l'élite sociale qui « considérait désormais la Russie comme une alliée, comme l'ennemie de l'ennemi, et donc comme une nation amie ».62

Au sein de l'élite américaine au pouvoir, il n'était plus de mise d'exprimer son admiration pour Hitler, même si, en attaquant l'URSS, le dictateur allemand avait fait exactement ce que les cercles dirigeants des États-Unis avaient si longtemps attendu de lui. Un triomphe nazi sur les Soviétiques n'était plus souhaité parce que cela se serait traduit par une mauvaise opération économique. Une telle victoire hitlérienne aurait en effet asséché l'abondante source de bénéfices que générait le « prêt-bail ». Une victoire allemande sur l'URSS aurait été désastreuse pour la seule chose vraiment importante aux yeux des hommes d'affaires, une chose infiniment plus importante que n'importe quelle considération idéologique : les profits. Les élites américaines arboraient maintenant la casquette de l'anti-fascisme, mais elles restaient des anti-communistes acharnées dans leur cœur. En ce qui concerne la lutte titanesque qui se déroulait sur l'immense front Est, ces élites ne souhaitaient aucune victoire décisive de l'un ou l'autre des deux adversaires et préféraient plutôt les voir s'enliser le plus longtemps possible dans une guerre qui les épuiserait tous les deux. L'espoir d'un conflit prolongé entre Berlin et Moscou se reflétait dans nombre d'articles de journaux et dans la fameuse remarque faite par le sénateur Harry S. Truman, le 24 juin 1941, donc deux jours à peine après le lancement de l'opération Barbarossa, l'offensive nazie contre la Russie : « Si nous voyons l'Allemagne gagner, nous devrions aider la Russie et, si la Russie est en train de gagner, nous devrions aider l'Allemagne, pour que le plus grand nombre possible périsse des deux côtés. »

Le 5 décembre 1941, deux jours avant l'attaque sur Pearl Harbor qui, comme l'écrivent les historiens américains Clayton R. Koppes et Gregory D. Black, « plaça les Américains dans le même bateau anti-fasciste déjà occupé par des Britanniques et les Russes », une caricature dans un journal du groupe Hearst, le Chicago Tribune, suggérait qu'il eût été idéal pour la « civilisation » que ces « deux dangereuses bêtes », les nazis et les Soviétiques, « se détruisent l'une l'autre ». Si ce scénario avait pu, d'une manière ou d'une autre, se concrétiser, les USA, avec la Grande-Bretagne à ses côtés, auraient été en mesure de créer un nouvel ordre en Europe. A la fin de 1941, il semblait en effet qu'un tel scénario pût se réaliser.63

Sur les plans militaire et politique, la situation était favorable aux États-Unis et, du point de vue économique, les grandes entreprises américaines profitaient de la guerre sur le front Est et du marché qui s'était ouvert avec le nouveau partenaire dans le cadre de l'accord de prêt-bail. Les États-Unis ― ainsi que le Canada et la GrandeBretagne ― allaient beaucoup moins approvisionner l'URSS avec des armes qu'avec des Studebaker et autres camions, jeeps, vêtements et nourriture en conserves. Le « prêt-bail » permettait également l'espoir, jusque-là impensable, de ramener, après la guerre, la gigantesque Union soviétique dans la sphère d'influence économique américaine, un thème que nous aborderons plus tard.

On a parfois sous-entendu que l'Union soviétique ne survécut à l'attaque des nazis que moyennant l'aide américaine du « prêt-bail ». Or, pour de nombreuses raisons, cela est fort douteux. Ainsi, l'aide matérielle américaine ne devint significative qu'en 1942, c'est-à-dire bien longtemps après que les Soviétiques eurent, seuls, mis fin à l'avance de la Wehrmacht et eurent lancé leur première contre-offensive. De nombreux généraux allemands, réalisant que leur « guerre-éclair » contre les Soviétiques n'avait pas produit la fulgurante victoire attendue, savaient déjà à ce moment qu'ils ne pourraient plus gagner la guerre à l'Est. Par ailleurs, l'aide américaine n'a jamais représenté plus de 4 à 5 % de la production de guerre totale de l'URSS, bien qu'il faille reconnaître qu'un tel apport marginal puisse théoriquement s'avérer crucial dans une situation critique. Enfin, les Soviétiques produisirent eux-mêmes la grande majorité de leurs armes légères et lourdes ― comme le célèbre char T-34, probablement le meilleur char produit durant la Deuxième Guerre mondiale ― qui permirent leur succès contre la Wehrmacht. D'autre part, l'aide américaine à l'URSS résultant du « prêt-bail », tant médiatisée, fut grandement neutralisée par l'assistance officieuse, discrète mais très importante, offerte par les grandes entreprises américaines aux ennemis allemands de l'URSS. En 1940 et 1941, l'industrie américaine profita principalement du commerce avec la Grande-Bretagne, mais cela n'empêcha pas les trusts pétroliers américains de faire également des affaires, secrètes mais fort profitables, avec l'Allemagne nazie. D'énormes quantités de pétrole furent ainsi livrées à l'Allemagne via des pays neutres tels que l'Espagne, fait dont la Maison Blanche 24 était d'ailleurs informée. La part américaine dans les importations allemandes d'huile pour moteurs, un produit pétrolier d'importance vitale, augmenta rapidement, de 44 % en juillet 1941 à non moins de 94 % en septembre 1941. Les chars allemands n'auraient jamais pu atteindre la banlieue de Moscou sans les produits pétroliers fournis par les trusts américains. En fait, selon Tobias Jersak, un historien allemand expert dans la question des livraisons américaines de pétrole à l'Allemagne nazie, ni l'attaque allemande contre l'Union soviétique ni les autres grandes opérations militaires de l'Allemagne en 1940 et 1941 n'auraient été possibles sans les produits pétroliers provenant des États-Unis.64 Grâce à la guerre en Europe, les États-Unis sortaient du cauchemar de la Grande Dépression. La Grande-Bretagne et l'URSS étaient désormais des clients assurés pour les produits d'exportation américains. Mais d'autres régions du monde représentaient des marchés potentiels ou regorgeaient de matières premières bon marché, telles que le caoutchouc et le pétrole, dont l'industrie américaine en pleine expansion avait de plus en plus besoin. À la fin du XIXe siècle déjà, les États-Unis avaient logiquement soutenu leurs intérêts dans ce domaine en étendant leur influence économique, et quelques fois même politique, sur les continents et sur les mers. Cette politique agressive, dirigée par des présidents comme Théodore Roosevelt, avait placé sous contrôle américain, au prix de considérables bains de sang, certaines anciennes colonies espagnoles, telles Porto Rico, Cuba et les Philippines, ainsi que d'autres territoires, comme les îles hawaïennes. De cette façon, les États-Unis n'avaient pas seulement renforcé leur influence en Amérique latine et dans les Caraïbes, mais s'étaient également établis comme une puissance majeure dans l'océan Pacifique et même en ExtrêmeOrient. Cela n'empêchait toutefois pas les États-Unis, eux-mêmes ancienne colonie britannique, de se présenter partout comme ennemis du colonialisme, champions de la liberté et avocats des nations opprimées. Comme l'a fait remarquer, non sans sarcasme, l'historien américain William Appleman Williams, la différence entre les « impérialismes » européen et américain se résume à : « nous [les Américains] avons masqué notre vérité impériale avec la rhétorique de la liberté. » De cette expansion impérialiste des États-Unis, les plus grands profiteurs ont été les grandes entreprises du pays. Par exemple, le succès de l'entreprise Dole, reine de l'ananas en boites, n'aurait pas été possible sans l'appropriation des terres et l'exploitation du travail forcé des Hawaïens autochtones, qui représentent aujourd'hui une minorité négligeable sur leurs îles.65 Les territoires situés au-delà de l'océan Pacifique jouèrent un rôle d'une importance croissante pour l'économie américaine : soit en tant que marchés pour les exportations américaines, soit comme sources de matières premières et de main-d'œuvre bon marché. Or, durant les années trente, les États-Unis y étaient confrontés à la concurrence d'une puissance rivale agressive, qui cherchait à concrétiser ses propres ambitions impérialistes en Chine et en Asie du Sud, régions riches en matières premières comme le pétrole et le caoutchouc. Ce rival, c'était le Japon, le pays du Soleil Levant, qui n'hésitait pas non plus à utiliser la violence pour se construire une sphère d'influence. Ce qui dérangeait les États-Unis, ce n'était pas le fait que les Japonais considéraient et traitaient leurs voisins chinois et coréens comme des sous-hommes, mais qu'ils érigeaient dans cette partie du monde leur propre « économie fermée », ne laissant aucune « porte ouverte » à la concurrence américaine. Lorsque les Américains protestèrent contre cet état de fait, Tokyo offrit d'appliquer à la Chine le principe des relations commerciales nondiscriminatoires... à condition que les Américains fassent de même dans leur sphère d'influence en Amérique latine. Or, Washington désirait l'ouverture dans les sphères d'influence des autres puissances impérialistes, mais non dans la sienne. L'offre japonaise fut donc rejetée.66

A cette époque, les États-Unis cherchaient à contrecarrer leur rival en Asie avec des méthodes que les Japonais percevaient comme singulièrement provocatrices. Dès l'été 1941, les États-Unis, en collaboration avec leurs alliés britanniques et néerlandais en Extrême-Orient, imposèrent de sévères sanctions économiques au Japon, imposant même un embargo sur des produits vitaux tels que le pétrole. Tokyo réagit en se préparant pour une guerre qui assurerait au Japon le contrôle de la colonie néerlandaise d'Indonésie, riche en pétrole, aussi bien que sur le reste de l'Asie du Sud-Est. Finalement, le gouvernement japonais en eut assez, lorsque, le 26 novembre 1941, il reçut de Washington une « note en dix points » considérée comme totalement inacceptable. Elle exigeait en effet le retrait japonais de la Chine. Le gouvernement américain et l'état-major des forces armées américaines étaient bien conscients du risque de guerre mais, d'une manière ou d'une autre, ils se firent surprendre, le dimanche 7 décembre 1941, par l'attaque japonaise sur la base navale de Pearl Harbor près d'Honolulu. Le peuple américain fut d'autant plus choqué par cet acte qu'il ignorait qu'il avait été provoqué, du moins d'une certaine façon, par son propre gouvernement. En tous cas, les États-Unis se trouvaient maintenant en guerre contre leur rival transpacifique, lequel avait conclu une alliance non contraignante avec l'Allemagne nazie. Un certain nombre d'historiens révisionnistes ont attiré l'attention sur le fait, non contestable mais dérangeant, et généralement ignoré, que les États-Unis ne déclarèrent pas la guerre au Japon en rétorsion de son agression unilatérale contre la Chine et des horribles crimes qui y furent commis, mais bien en réponse à une attaque sur une possession impériale des États-Unis. Howard Zinn observe sèchement que : « Ce ne furent pas les actes d'oppression à l'encontre des Juifs qui entraînèrent les États-Unis dans la Deuxième Guerre mondiale... Ce qui entraîna les États-Unis dans la guerre fut l'attaque japonaise sur la base navale de Pearl Harbor... Ce fut une attaque japonaise sur un des maillons de l'Empire américain dans le Pacifique qui fut décisif. »

Noam Chomsky, quant à lui, souligne que Oahu, l'île sur laquelle Pearl Harbor est situé, avait été prise aux Hawaïens un demi-siècle auparavant « par des moyens violents et des ruses ».67

Puisqu'il ne s'agissait pas d'une croisade contre l'injustice et la dictature, mais plutôt de la poursuite d'intérets propres, Washington n'estima pas nécessaire de déclarer la guerre à l'Allemagne nazie, même si ses relations avec Berlin s'étaient détériorées depuis quelques temps. Comme nous l'avons vu, les choses évoluaient très bien pour les États-Unis en Europe, et ne nécessitaient pas leur intervention militaire. De plus, il semblait que les États-Unis allaient avoir assez de fil à retordre avec le seul Japon comme ennemi. Or, Hitler en personne déclara la guerre aux États-Unis le n décembre 1941, quatre jours après Pearl Harbor. Le dictateur allemand était probablement motivé par l'espoir que ce geste de solidarité envers le Japon, tout à fait inutile dans le contexte des accords liant Berlin et Tokyo, inciterait son allié d'Extrême-Orient à répondre en déclarant la guerre à l'ennemi de l'Allemagne, l'Union soviétique. Cela aurait entraîné les Soviétiques dans la situation extrêmement périlleuse d'une guerre sur deux fronts. Une telle aide japonaise aurait été particulièrement bienvenue à Berlin. En effet, quelques jours auparavant, le 5 décembre 1941, les Soviétiques avaient lancé la contre-offensive qui marqua l'échec de la « guerre-éclair » par laquelle l'Allemagne devait vaincre l'URSS. Sans doute, Hitler croyait-il pouvoir exorciser le spectre d'une défaite à l'Est, déjà prophétisée par ses propres généraux, en appelant au secours une sorte de deus ex-machina japonais sur la frontière vulnérable de l'Union soviétique, en Sibérie. Selon l'historien allemand Hans W. Gatzke, le Führer était convaincu que « si l'Allemagne ne rejoignait pas le Japon [dans la guerre contre les États-Unis], cela éliminerait tout espoir d'une aide japonaise dans la lutte de l'Allemagne contre l'Union soviétique ». Mais le Japon ne fit pas cette erreur. Tokyo détestait l'Union soviétique mais, tout comme elle, le pays du Soleil Levant ne pouvait s'offrir le luxe d'une guerre sur deux fronts. Le gouvernement impérial préféra donc tout miser sur une « stratégie méridionale », dans l'espoir d'emporter ce grand prix qu'était l'Asie du Sud-Est, plutôt que de s'aventurer dans les territoires inhospitaliers de la Sibérie. Les hostilités entre le Japon et l'Union soviétique ne débuteront qu'après la défaite de l'Allemagne nazie. Toutefois, comme conséquence de la déclaration inappropriée de guerre de la part de Hitler, assortie d'une déclaration de guerre italienne tout aussi frivole, les États-Unis étaient devenus un participant actif dans la guerre en Europe, aux côtés des Britanniques et des Soviétiques. Jusque-là, cette guerre avait été une guerre européenne ; maintenant, elle devenait une guerre mondiale.68

 

 

Chapitre 22 ― Après 1945 : de la bonne guerre à la guerre permanente

 

Aux États-Unis, la Deuxième Guerre mondiale est souvent qualifiée de « bonne guerre ». Il y a quelques années, l'historien américain Michael C.C. Adams donna même à son ouvrage consacré à ce conflit le titre The Best war Ever, « la meilleure de toutes les guerres ». Sur plus d'un plan, la Deuxième Guerre mondiale fut en effet une « bonne » guerre pour les États-Unis, peut-être même la meilleure de l'histoire de ce pays.265 Le conflit mondial de 1939-1945 paraît en effet avoir été une bonne guerre si on le compare aux nombreuses mauvaises guerres de l'histoire des États-Unis, telles que les « guerres indiennes » contre les Cherokee et autres peuples indigènes de l'Amérique du Nord. Ces guerres indiennes se résument à une série de bains de sang et de déportations, une forme de génocide même, qui suscita l'admiration de Hitler et qui l'inspira dans sa tentative de conquête d'« espace vital » en Europe de l'Est, une sorte d'équivalent européen du Wild West.266 La violente guerre du Vietnam figure également sur la liste des mauvaises guerres américaines. Elle fut condamnée par un grand nombre d'Américains ― à leur grand crédit ― comme une entreprise impérialiste et immorale.

La Deuxième Guerre mondiale fut une bonne guerre dans le sens qu'elle fut menée contre « un ennemi d'un diabolisme innommable », comme Howard Zinn l'a écrit.267 Cet ennemi, c'était le fascisme dans sa version allemande, un système qui sera à jamais associé avec l'oppression à l'intérieur des frontières et l'agression à l'extérieur, avec d'horribles crimes de guerre, et avec un génocide. Une guerre contre un tel ennemi était nécessairement une bonne guerre.

Pour l'élite du pouvoir des États-Unis, et surtout pour les grandes entreprises du pays, la Deuxième Guerre mondiale fut indubitablement une très bonne guerre pour nombre de raisons. Premièrement, en ressuscitant la demande économique, la guerre mit fin à la Grande Dépression. « La guerre », observe Lawrence Wittner, « rajeunit le capitalisme américain ».268 Et cette solution à la crise du capitalisme consistait en un remède nonrévolutionnaire, c'est-à-dire en un remède qui ne compromettait pas la survie du système lui-même. Deuxièmement, la guerre fut bonne pour l'élite du pouvoir parce qu'elle représenta une véritable corne d'abondance en termes de profits. Troisièmement, la guerre contribua à augmenter le prestige du monde des affaires et, qui plus est, à assurer à leurs dirigeants une position encore plus privilégiée dans les centres nerveux du pouvoir à Washington. Pour l'élite du pouvoir aux États-Unis, la Deuxième Guerre mondiale n'était donc pas simplement bonne, elle était merveilleuse. De plus, les États-Unis se révélèrent être les grands vainqueurs de cette guerre et le monde entier sembla attendre, portes grandes ouvertes, les produits d'exportation et les capitaux d'investissement américains. La pax americana qui s'annonçait promettait de poser les fondations d'un libre- échange mondial, source de bénéfices permanents pour les dirigeants d'entreprises américains

. Pour les classes ouvrière et moyenne américaines, la Deuxième Guerre mondiale fut aussi une bonne guerre. Ce fut la guerre, et non le New Deal de Roosevelt, qui mit fin à la Grande Dépression et à son cortège de misères, particulièrement le chômage. Soudain, il y avait du travail pour tout le monde et, grâce aux négociations collectives ― et, si nécessaire, grâce aux grèves ―, les salaires augmentèrent de façon spectaculaire. Comme leur niveau de vie s'améliorait considérablement, les ouvriers ainsi que les représentants « libéraux » de la classe moyenne commencèrent à rêver de lendemains encore plus glorieux, qui leur apporteraient des services sociaux tels qu'un système d'assurance de soins de santé, des congés payés et d'autres avantages. Aux Américains ordinaires, la guerre laissait entrevoir un avenir meilleur, elle leur offrait la perspective d'une aube sociale. Pour ces Américains-là, la Deuxième Guerre mondiale fut donc également une bonne guerre, mais lorsqu'elle toucha à 81 sa fin, un grand nombre de leurs espoirs n'étaient toujours pas réalisés.

Pour l'élite du pouvoir aux États-Unis, la guerre avait été très bonne, mais pas parfaite. Elle n'avait pas été parfaite parce qu'elle avait redistribué une modeste partie de la richesse aux classes ouvrière et moyenne. Nul doute que sans les hausses de salaires, les grandes entreprises auraient pu empocher des profits encore plus mirobolants. Les dirigeants du monde des affaires se faisaient également de grands soucis au sujet des projets d'après-guerre fomentés par des ouvriers et des représentants « libéraux » de la classe moyenne. Ces projets, qui avaient germé pendant et à cause de la guerre, incluaient toutes sortes de services sociaux pour lesquels les employeurs auraient à payer une partie des frais ; ils prévoyaient aussi des interventions de l'État dans la vie économique, ce qui menaçait de saper les privilèges traditionnels de la libre entreprise. De plus, des économistes prévoyaient que la reconversion de l'économie d'après-guerre pourrait s'accompagner d'une crise sérieuse, et peut-être même d'une dépression aussi grave que celle des années trente. Le commerce extérieur pouvait apporter une solution, mais il était loin d'être certain que le monde entier allait ouvrir ses portes aux exportations et aux investissements américains. Pour corriger ces imperfections, héritage de la « bonne guerre », une nouvelle guerre était nécessaire, une guerre encore meilleure que la Deuxième Guerre mondiale, une guerre parfaite : ce fut la Guerre Froide.

Du point de vue des dirigeants des États-Unis, la Guerre Froide était en tout premier lieu parfaite car elle était menée contre un ennemi parfait. La Deuxième Guerre mondiale avait été la « guerre contre le faux ennemi », comme certains généraux de West Point l'avaient dit. En effet, le nazisme allemand ― et le fascisme en général ― n'avait pas été l'ennemi naturel des leaders socio-économiques et politiques des États-Unis. C'est pour cette raison que l'élite du pouvoir américaine avait été réticente à s'engager dans une croisade contre le fascisme. Lorsque la guerre fut terminée, une éradication totale du nazisme et du fascisme n'avait plus aucun intérêt. « Nous devrions nous battre contre les communistes », avaient ajouté les généraux de West Point. Ce commentaire reflétait le point de vue de l'élite du pouvoir aux États-Unis, obsédée par la menace du péril rouge depuis bien avant la Deuxième Guerre mondiale. L'ennemi naturel était et restait le communisme et sa patrie, l'URSS, même si de 1941 à 1945, cet État avait été un allié temporaire et fort utile.

Les Soviétiques étaient perçus comme un obstacle à l'expansion mondiale planifiée du commerce et des investissements américains, et comme un exemple néfaste pour les autres pays dont on attendait qu'ils ouvrent leurs portes au business américain. En fait, en 1945, l'URSS représentait à peu près tout ce que les dirigeants américains détestaient et redoutaient : une économie fermée au lieu du libre commerce ; l'étatisme au lieu de la liberté d'entreprise ; l'État-providence au lieu de l'individualisme pur et simple ; le socialisme au lieu du capitalisme.

Contrairement à la Deuxième Guerre mondiale, la Guerre Froide fut bel et bien voulue et orchestrée par l'establishment américain. Une guerre chaude, de préférence aux côtés de ce qui restait des hordes nazies, semble avoir été le premier choix. Mais l'opinion publique, tant intérieure qu'internationale, ne permettait pas une telle entreprise. Dès lors, Patton et les généraux ne reçurent pas le feu vert pour une marche sur Moscou. Or, les Américains disposaient désormais de la bombe atomique et croyaient pouvoir utiliser ce « marteau », comme Truman l'appelait, afin de forcer les Soviétiques à accepter les exigences américaines, en commençant par celles concernant l'Europe de l'Est. Moscou refusa de se soumettre, et la Guerre Froide débuta.

En ce qui concerne l'élite du pouvoir aux États-Unis, la Guerre Froide s'apparentait, ou du moins s'approchait, de la perfection, mais pas uniquement parce qu'elle était centrée sur l'ennemi « parfait ». La Guerre Froide se révéla merveilleuse, quelle que fut l'identité ou la nature de l'ennemi, tout simplement parce qu'il s'agissait d'une guerre et non de la paix. N'importe quel conflit contre n'importe quel ennemi se révélait être un cadeau du ciel car il permettait de maintenir les dépenses militaires à des niveaux élevés, soutenant ainsi le boom économique produit par la Deuxième Guerre mondiale. Grâce à ce nouveau conflit, l'industrie de l'armement pouvait continuer à fonctionner comme la dynamo keynésienne de l'économie américaine. De surcroît, la principale caractéristique de la Guerre Froide ― l'escalade sans fin de la « course aux armements » ― fournira une abondante source de profits aux grandes entreprises américaines. Et, comme le nouvel ennemi, l'Union soviétique, patrie du communisme, était le vrai ennemi idéologique ― ce que l'ancien ennemi nazi n'avait jamais été ―, la Guerre Froide offrit encore un avantage supplémentaire. Avec un tel ennemi, c'étaient non seulement les communistes américains, mais tous les partisans de changements radicaux, qui pouvaient être discrédités en tant que subversifs « non américains », en tant qu'agents de l'Union soviétique. La Guerre Froide servit à supprimer toute dissidence.

Pour l'URSS, la Guerre Froide se révéla fatale, une guerre certes moins sanglante que la Deuxième Guerre mondiale, mais finalement bien plus terrible. C'est avec gloire que l'Union soviétique était sortie victorieuse de la terrible épreuve de la guerre nazie. Elle allait périr sans gloire à la suite de la longue, lente et « froide » version américaine de l'Opération Barbarossa. Le développement économique de l'URSS avait subi un revers équivalent à quelques dizaines d'années durant la Deuxième Guerre mondiale. En 1945, Moscou espérait démarrer la reconstruction du pays à l'aide d'une injection de capitaux issus des indemnités allemandes. Cette perspective 82 disparut à cause des manœuvres américaines. De plus, comme l'historien américain James R. Millar l'a observé, les Soviétiques furent incapables de consacrer leurs ressources à la reconstruction de leur économie socialiste, car le déclenchement de la Guerre Froide les força à investir massivement dans l'armement de manière à suivre le rythme dicté par les Américains.269 Ainsi, la Guerre Froide fut également une forme de sabotage de la reconstruction de l'URSS. C'est une des raisons majeures qui empêcha l'URSS d'atteindre un haut niveau de prospérité, même si la population soviétique était bien mieux lotie matériellement qu'un grand nombre d'Américains, que la majorité de la population d'Amérique du Sud et du tiers monde, et surtout que la majorité de la population de la Russie capitaliste d'aujourd'hui. Une autre conséquence néfaste pour l'Union soviétique, fut que la menace de l'extérieur engendra de la répression à l'intérieur ― mais toutefois pas à la mesure des génocides évoqués par les champions intellectuels de la Guerre Froide tels Robert Conquest ―, comme cela avait déjà été le cas durant la guerre civile, durant les années trente et, bien entendu, pendant la Deuxième Guerre mondiale. A ce propos, Michael Parenti a observé que le système soviétique était par essence une forme de « socialisme assiégé », de socialisme cerné et donc déplaisant et dur.270

L'obligation de concurrencer les Américains dans la course aux armements, ainsi que celle de contrôler sa propre population et celle des « États satellites », requérait un effort énorme, qu'in fine, l'URSS ne put plus supporter. La patrie du communisme dut jeter le gant à la fin des années quatre-vingt, mettant ainsi un terme au projet bolchevique qui avait rempli le monde d'espoir ou d'horreur pendant plus de septante années. Comme l'auteur allemand Jürgen Bruhn l'a écrit récemment, la Guerre Froide se résuma à un effort, gigantesque et délibéré, visant à pousser l'Union soviétique vers l'anéantissement par le biais de la course aux armements.271 L'écroulement de l'Union soviétique au terme de la Guerre Froide a été présenté dans le monde occidental comme la démonstration que le communisme était non viable. Or, cette vision ne tient pas compte du fait important et indéniable que l'expérience communiste lancée en Russie en 1917 fut, du début à la fin, systématiquement dérangée et sabotée par des pressions extérieures, et, par-dessus tout, par des interventions armées démesurées, dont le but ultime avait toujours été la destruction totale du nouvel État soviétique. L'initiative la plus spectaculaire dans ce domaine fut, bien sûr, l'invasion hitlérienne de 1941, l'Opération Barbarossa. Finalement, ce fut une guerre bien moins conventionnelle, une guerre d'influence longue et froide, qui mis fin à l'Union soviétique. Hitler aurait sans doute été ravi de pouvoir revendiquer une telle victoire, mais ceux-là mêmes qui l'ont rendue possible préfèrent que nous croyions que l'Union soviétique s'écroula d'elle même.

La Guerre Froide aurait-elle pu être évitée ? Généralement, les historiens ne s'intéressent pas à des scénarios historiques alternatifs et hypothétiques. Cependant, dans ce cas-ci, il est permis de s'interroger et de formuler quelques spéculations. Les choses auraient pu se dérouler différemment. À la fin de la guerre, les dirigeants américains auraient pu s'engager dans un dialogue avec les Soviétiques, et ils auraient pu collaborer avec eux. Staline n'était certainement pas un interlocuteur facile ― Churchill et de Gaulle ne l'étaient pas non plus ― mais de nombreux éléments permettent de penser que Staline préférait le dialogue et la coopération à la confrontation avec la première puissance mondiale. Bien longtemps après que les Américains eurent clairement indiqué qu'ils n'entendaient pas permettre aux Soviétiques de récolter les fruits de leurs efforts de guerre, le dirigeant soviétique demeurait prêt à collaborer. Cela produisit des résultats positifs en ce qui concerne la Finlande et l'Autriche. La division en zones d'occupation de ce dernier pays prit fin et l'Armée Rouge se retira, laissant le système capitaliste existant entièrement intact, en échange d'un arrangement qui répondait aux revendications raisonnables des Soviétiques : la neutralité du pays, ancrée dans une nouvelle constitution. En ce qui concerne l'Allemagne, un retrait similaire des Soviétiques aurait, bien entendu, été conditionné par une solution équitable des réparations. En d'autres mots, une Allemagne non divisée aurait dû payer pour les énormes destructions causées par les nazis en Union soviétique. L'économie allemande de l'après-guerre aurait certainement été suffisamment robuste pour payer ces indemnisations. Après la guerre, les choses auraient aussi pu se présenter sous un meilleur jour pour l'Union soviétique s'il avait été possible de conclure un traité de paix correct avec l'Allemagne. Avec l'aide du capital considérable représenté par les réparations allemandes et sans l'énorme fardeau financier engendré par la course aux armements, l'économie soviétique aurait pu « décoller » dans les années cinquante et soixante. Dans ce cas, l'URSS aurait pu développer un socialisme plus agréable et plus attrayant que le « socialisme assiégé ».

L'élite du pouvoir aux États-Unis décida de ne pas courir le risque d'une solution équitable du problème allemand, et opta pour la division de l'Allemagne et de l'Europe, et pour la Guerre Froide. Dans un discours prononcé au Texas en 1947, Truman admit que, comme beaucoup d'autres dirigeants américains, il s'était inquiété d'un réveil économique possible de l'Union soviétique d'après-guerre. Dans une telle optique, il expliqua qu'une économie socialiste planifiée aurait pu servir d' « exemple pour le siècle prochain », un exemple qui aurait pu être imité partout dans le monde, y compris aux États-Unis. Afin de contrecarrer un tel scénario et de sauver ainsi le système américain de la libre entreprise,

Truman ajouta qu'il n'y avait qu'une seule solution : introduire partout le système américain et balayer le modèle soviétique de la surface de la terre.272 83

La Guerre Froide finit par atteindre les objectifs pour lesquels elle avait été déclenchée, objectifs que Truman avait si clairement formulés. L'Union soviétique fut en effet balayée de la surface du globe, ce qui permit au système capitaliste américain d'avancer dans la partie orientale de l'Allemagne, en Europe de l'Est et dans tous les pays de la défunte URSS, triomphant finalement quasi partout dans le monde entier. Dans ce sens, le vingtième siècle devint le « siècle américain ». Plus important encore, l'écroulement du contre-modèle socialiste libéra le capitalisme de son obligation de conciliation avec ses travailleurs. Immédiatement après la Deuxième Guerre mondiale, alors que des changements radicaux et même révolutionnaires flottaient dans l'air, il avait été jugé prudent d'instaurer, dans le monde occidental, un système de salaires élevés ou des services sociaux assez généreux. Ces concessions n'avaient évidemment été accordées qu'à contrecœur. Déjà dans les années quatrevingt, Margaret Thatcher au Royaume-Uni et Ronald Reagan aux États-Unis lancèrent une attaque contre l'« État-providence ». Mais ce fut la désintégration de l'Union soviétique qui permit aux successeurs et disciples de ce duo britannico-américain de procéder au démantèlement de l'« État-providence ». La fin victorieuse de la Guerre Froide permit ainsi au capitalisme de redevenir le système brutal qu'il avait déjà été au XIXe siècle, et qu'il est toujours resté dans le tiers monde. Comme l'écrit Michael Parenti, le capitalisme avait temporairement été « un capitalisme à visage humain », mais depuis la chute de l'Union soviétique, il se révèle de plus en plus comme un capitalisme arrogant et brutal, comme « un capitalisme coup de poing ».273

A propos de la Première Guerre mondiale, des propagandistes tels le président Wilson avaient dit qu'elle était « la guerre pour éliminer toutes les guerres ». De la Guerre Froide, on pourrait affirmer de façon similaire qu'elle était « la guerre pour éliminer toutes les alternatives au capitalisme ». Avec l'écroulement de l'Union soviétique, toute alternative au capitalisme sembla en effet cesser d'exister. « Il n'y a pas d'alternative », proclamait Margaret Thatcher. Désormais, le monde appartenait au capitalisme, plus particulièrement au capitalisme impitoyable made in USA. Pour l'élite du pouvoir aux États-Unis, la fin de la Guerre Froide constituait une conclusion si heureuse, qu'avec la perfection apparemment atteinte, c'était le moment propice pour arrêter l'horloge de l'Histoire. Cette tâche fut gracieusement remplie par un mercenaire issu du monde universitaire, Francis Fukuyama, qui proclama « la fin de l'histoire » dans un livre qui était destiné à être célébré par les médias américains, contrôlés à 99 % par les grandes entreprises et dévoués presque entièrement à la cause de l'élite du pouvoir.274 La Deuxième Guerre mondiale avait été une bonne guerre non seulement pour les Américains riches, privilégiés et puissants, mais aussi pour la majorité des Américains moyens, car elle leur avait apporté une prospérité sans précédent. Si la Guerre Froide a été une guerre encore meilleure pour les premiers, ce ne fut pas le cas pour les autres, auxquels elle apporta un niveau de salaires moins élevé et un démantèlement des maigres services sociaux. En outre, le coût fabuleux de ce long conflit fut mis sur les épaules des Américains ordinaires. La Guerre Froide représentait le triomphe du warfare state, mais ce genre de keynesianisme militaire fît grimper la dette publique à des hauteurs vertigineuses. En 1945, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale et au début de la Guerre Froide, la dette publique se montait à 258 milliards de dollars ; en 1990, à la fin de la Guerre Froide, la dette avait atteint 3 200 milliards de dollars. (Incidemment, en mai 2003 la dette s'élevait à 6 500 milliards.)275 Selon la théorie keynesienne, Washington aurait pu équilibrer ses comptes en prélevant des taxes sur les profits des grandes entreprises qui bénéficiaient du warfare state, mais il n'en fut jamais question. En 1945, les entreprises participaient encore pour 50 % du total des recettes fiscales des États-Unis. Durant la Guerre Froide, ce pourcentage diminua fortement, et aujourd'hui il représente environ 10 %. Ceci a été rendu possible parce qu'après la Deuxième Guerre mondiale, les grandes entreprises des États-Unis sont devenues des multinationales, dont les sièges se trouvent « partout et donc nulle part », comme l'a écrit un auteur américain à propos d'ITT.276 En 1991, 37 % de toutes les multinationales américaines et plus de 70 % des multinationales étrangères ne payèrent pas un seul dollar d'impôts aux États-Unis, tandis que les autres multinationales payèrent moins d'1%. Les coûts astronomiques des dépenses militaires occasionnés par la Guerre Froide ne furent donc pas supportés par ceux qui en profitèrent et qui, en outre, empochèrent les intérêts de la dette publique, mais par les Américains appartenant aux classes ouvrière et moyenne. Durant la Guerre Froide, le warfare state dégénéra en une escroquerie monumentale, en une redistribution perverse de la richesse à l'avantage des très riches et au désavantage de tous les autres. Alors que les membres de l'élite s'enrichirent de plus en plus, la prospérité que les Américains moyens avaient acquise durant la Deuxième Guerre mondiale se dégrada et leur niveau de vie diminua. Quant aux maigres avantages sociaux qui avaient été instaurés après 1945, ils furent déclarés impayables et furent réduits, ou complètement supprimés. En 1989, plus de 13 % de la population américaine ― approximativement 31 millions de personnes ! ― disposaient de revenus qui les situaient sous le niveau officiel de pauvreté. Avec de telles statistiques, les États-Unis ont le taux d'inégalité sociale le plus élevé de tous les grands pays occidentaux.277

Une fois la Guerre Froide terminée, les Américains ordinaires espéraient que les immenses ressources de leur pays cesseraient d'être utilisées, ou plutôt exploitées, pour faire des guerres chaudes ou froides, et ils s'attendaient à bénéficier d'un « dividende de la paix ». Voilà qui posait un grand problème pour l'élite du pouvoir. Avec la fin de la Guerre Froide, de leur guerre parfaite, cette élite se retrouvait orpheline de son ennemi parfait, de cet ennemi utile et même indispensable dont la seule existence avait suffi, durant un demi-siècle, pour 84 justifier les dépenses militaires si profitables du warfare state. Il fallait d'urgence trouver un nouvel ennemi ou de nouveaux ennemis. Une démilitarisation réelle de l'économie américaine n'aurait pas seulement tari la source des méga-profits, mais aurait également confronté le pays au problème clé du système économique capitaliste : l'insuffisance de la demande.

Le problème du manque d'ennemi(s) fut rapidement compensé par l'arrivée sur la scène, à l'instar de deus ex machina, de « nouveaux Hitler » tels Saddam Hussein. Est-ce une coïncidence si ce fut précisément à la fin de la Guerre Froide que Saddam Hussein devint soudain une grande menace, nécessitant une intervention militaire massive ? La prétendue menace soviétique ayant disparu et la pression populaire pour un « dividende de la paix » se faisant plus pressante, de nouvelles menaces devaient être inventées d'urgence. Le danger représenté par Saddam Hussein fut incontestablement grossièrement exagéré afin de maintenir les États-Unis sur pied de guerre.278 Or, un seul ennemi, une seule menace, ne suffisait guère à légitimer le coûteux système du Pentagone. Durant les années quatre-vingt-dix, Washington rechercha donc avec acharnement de nouveaux ennemis. D'autres « nouveaux Hitler » furent dûment découverts, parmi lesquels Slobodan Milosevic. De nouvelles crises ― partiellement authentiques, partiellement mises en scène ―, comme celles de Somalie et de l'ex-Yougoslavie, offrirent également quelque soulagement à ces Américains qui profitent des affaires engendrées par les interventions militaires, et qui sont les grands champions (et les avides promoteurs) du militarisme. Cependant, rien de tout cela ne suffisait vraiment pour maintenir indéfiniment le gigantesque arsenal des États-Unis, et encore moins pour l'accroître davantage. Or, le 11 septembre 2001, un crime effroyable fut perpétré à New York et à Washington, et l'élite du pouvoir en tira immédiatement profit. Cet acte de terrorisme sans précédent fut comparé par le président et par les médias à l'attaque japonaise sur Pearl Harbor, et Washington proclama une « guerre contre le terrorisme », évoquant ad nauseum des parallèles avec la Deuxième Guerre mondiale, archétype de la « bonne guerre ». De tels rapprochements sont dénués de sens. On ne peut pas faire la guerre à un concept abstrait tel le terrorisme, et le gouvernement et le peuple du pays qui furent les victimes du furor americanicus, l'Afghanistan, n'étaient pas les responsables des actes de terrorisme du 11 septembre. Une guerre contre le terrorisme ne peut donc pas se terminer par une victoire finale des Américains ou par une quelconque autre conclusion satisfaisante. De surcroît, il est presque certain que cette « croisade » américaine provoquera d'autres actes de terrorisme, peut-être même plus horribles que ceux du n septembre 2001. Or, du point de vue de l'élite du pouvoir aux États-Unis, personnifiée par le président Bush et ses conseillers, une telle guerre est parfaitement fondée. En effet, elle offre une sorte de « solution finale » au problème causé par la fin de la Guerre Froide. Une guerre contre un ennemi mal défini, une guerre sans limites géographiques, une guerre qui durera aussi longtemps que le président nous dira qu'elle devra durer, une guerre qui exige le soutien inconditionnel de tous ceux qui ne veulent pas être perçus comme étant du côté du terrorisme, une telle guerre est en effet la panacée ultime, parce qu'elle garantit que le warfare state subsistera indéfiniment, à la grande satisfaction de cette élite du monde des affaires qui y gagne des fortunes.

Brandissant l'étendard de la « guerre contre le terrorisme », on a fait la guerre en Afghanistan et en Irak. Si cela dépend de Bush et de son équipe, et de toute l'élite du pouvoir aux États-Unis, nous aurons bientôt d'autres « bonnes guerres » : contre l'Iran, la Syrie et peut-être Cuba. Ce ne sera pas facile de les empêcher, mais c'est certainement possible. Même avec l'assistance de la majorité des médias, Bush et Blair ont difficilement « vendu » leur projet de guerre contre l'Irak. Si jamais les États-Unis étaient forcés d'arrêter de faire des guerres, l'heure de la vérité serait arrivée pour l'économie américaine. Le capitalisme américain pourrait-il survivre à un tel « déclenchement » de la paix ? Subissant un état de siège permanent, le socialisme soviétique n'a pas pu subsister. De son côté, le capitalisme américain pourrait-il subsister sans être assiégé, c'est-à-dire sans ennemis, sans menaces et sans guerres à mener, « bonnes » ou autres

 

 

 

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  • Aden Editions +++ Le mythe de la bonne guerre

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