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Billet de blog 5 déc. 2021

La philanthropie, c'est politique ?

À l'heure où le gouvernement incite au développement d'une « Philanthropie à la Française », il est temps de voir que cette pratique, fondamentalement anti-démocratique, participe à l'entreprise de déconstruction d'une certaine idée de l'intérêt général.

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Il y a quelques semaines, j'ai découvert quelque chose de formidable : le Ministère de l'éducation nationale est partenaire d'une initiative associative intitulée "l'école de la philanthropie", une association financée par les fondations Edmond de Rothschild de la Fondation de France, qui a pour but de "sensibiliser les enfants de 8 à 11 ans à l’intérêt général, les inciter à mener des actions solidaires" et qui "promeut une vision large de la philanthropie et privilégie chez les enfants le don de temps, de compétences".

L'objectif ?

Promouvoir une "culture de la philanthropie dans notre pays" auprès des enfants, dès le plus jeune âge.

Sur le papier, cette "école" propose un très beau programme, qui semble louable au premier regard : on peut lire, sur leur site, que l'association vise à "sensibiliser les jeunes aux grandes causes sociétales, développer leur esprit critique", que les enfants y "apprennent à s’intéresser et à agir pour leur environnement, qu’il soit de proximité ou éloigné" ; "à développer leur potentiel d’empathie et d’altruisme"...

Mais dans les faits, que nous dit cette initiative ? Qu'est-ce que ça veut dire, au juste, de "promouvoir la culture de la philanthropie dans notre pays" ? 

Déjà, ce que l'on nomme philanthropie, c'est en réalité un joli mot pour dire mécénat, qui désigne schématiquement le fait de susciter des dons de la part de personnes (des individus ou des entreprises) pour qu'elles financent des initiatives remplissant des missions d'intérêt général (social, santé, culture...).

C'est un modèle très développé aux Etats-Unis ; en 2016, la philanthropie individuelle (hors mécénat d'entreprises) représente 1,44 % du PIB des Etats-Unis, et on a toutes et tous en tête l'exemple des célèbres fondations états-uniennes comme la fondation Bill Gates. En réalité, les Etats-Unis ont développé très tôt dans leur construction en tant que nation cette culture de la philanthropie, tel que très bien documenté par Alexis de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique. Il relate que très tôt, les individus y ont fait des dons pour financer les institutions rythmant la vie en société (construire des écoles, des hôpitaux...). 

En revanche, la France n'a pas la même tradition culturelle favorable à la philanthropie. Y compris aujourd'hui, le mécénat existe et se développe, mais sans pour autant être entré dans les pratiques. On y préfère historiquement, pour schématiser, la culture des services publics. Or, certains regrettent ce faible développement de la philanthropie en France.

Alors, que faire lorsqu'on veut changer les pratiques ? On passe par l'école pour inculquer cette culture de la philanthropie dès le plus jeune âge. 

Mais à ce stade, vous ne voyez probablement pas où est le problème ; apprendre aux enfants qu'il faut se soucier des causes d'utilité commune et consacrer une part de leur futur argent personnel aux grandes causes que sont l'éducation, la culture ou la santé, c'est plutôt bien. Non ? 

Pour mieux comprendre, définissons. La philanthropie consiste, grosso modo, à allouer une somme de son argent à une cause de son choix. Mais dans le système qui est le nôtre (et qui est, également, celui des Etats-Unis d'ailleurs), quand un mécène fait ce don, il bénéficie d'une réduction d'impôts de 60 %, du moment que ce don est effectué à une association est à but non lucratif, ayant un objet social et une gestion désintéressée. En gros, s'il donne un million d'euros, il n'en paiera que 400 000. Les 600 000 € restants ? Indirectement, c'est le contribuable qui paie.

Donc le mécénat, c'est en réalité de la dépense publique, exactement comme le budget de l'Etat ; sauf qu'au lieu que ces dépenses soient votées par nos représentants au Parlement et allouées selon les préférences des élus de la nation, ce sont les riches donateurs qui choisissent à quoi ces dépenses vont être fléchées.

Les plus riches ont le pouvoir de décider à quoi vont servir une partie des impôts des Français, selon leurs propres préférences, et souvent pour servir leurs intérêts à eux (gagner en rétributions symboliques, en influence...). Et quand je parle des impôts des Français, je parle bien de tous les Français ; parce que si 60 % des Français ne paient pas d'impôts sur le revenu, 100 % des Français paient de la TVA, qui abonde massivement les caisses de l'Etat.

Moralement, et démocratiquement, c'est scandaleux. Mais ça existe, et les lois de notre pays le permettent ; au premier rang desquels la loi Aillagon. Normalement, en démocratie, c'est "une personne = une voix". Ici, c'est plutôt "un euro = une voix". Car les plus modestes, eux, ne bénéficient pas de ces dispositifs.

Eh oui : pour bénéficier d'une déduction d'impôt, encore faut-il payer des impôts... Or, je l'ai dit, deux tiers des Français ne paient pas d'impôt sur le revenu et ne peuvent donc pas déduire ces dons de leurs impôts, puisqu'ils n'en paient pas. Pour en savoir plus, lisez cet excellent fil qui vous expliquera bien mieux que moi pourquoi ce système de dépenses fiscales est fondamentalement antidémocratique. 

Injuste et antidémocratique, donc, la philanthropie. 

Mais ce n'est pas tout. 

On en mesure les conséquences vertigineuses quand on regarde un autre de ses effets néfastes : la réduction drastique des financements publics face à la montée en puissance du mécénat et des financements privés. Parce qu'en réalité, l'augmentation du mécénat justifie, chez les gouvernements économiquement libéraux, le désengagement de l'Etat. Je m'explique. 

Dans le secteur culturel, que je connais bien, on a vu une corrélation entre l'augmentation du mécénat et la chute des dépenses publiques, et le cercle vicieux de cette course à la philanthropie. A partir du tournant néolibéral des années 1980-1990, on nous explique que les services publics sont trop dispendieux, particulièrement dans le secteur culturel, alors on nous demande de trouver des ressources propres.

Naturellement, c'est vers les grands mécènes que les institutions culturelles se tournent de plus en plus - alors que ça ne fait absolument pas partie des pratiques habituelles des Français, même des plus riches -, pour financer leurs projets et en développer de nouveaux. C'est particulièrement le cas dans le domaine du patrimoine. Le résultat ? De plus en plus de musées s'organisent pour trouver des mécènes, pour tenir des levées de fonds.

L'arsenal législatif en vigueur, avec la loi Aillagon relative au mécénat, aux associations et aux fondations (2003), favorise tout ça. Grâce à cette nouvelle organisation et à ce nouvel arsenal législatif, les musées réussissent à trouver des donateurs, à monter des projets avec des mécènes, et à dégager des fonds supplémentaires pour continuer leur activité.

Sauf qu'au lieu d'apparaître comme un complément de la dépense publique, le gouvernement, se rendant compte que les musées sont capables de trouver davantage de ressources propres... se désengage d'autant plus, en réduisant les financements publics alloués à la culture ! Un joli cercle vicieux, quoi.

Sauf qu'être financé par l'Etat et être financé par des mécènes, ça n'a absolument pas les mêmes conséquences pour la société : on le sait, les choix de programmation seront différents. Il n'est en effet pas rare que des mécènes interviennent directement dans la décision d'allocation de la somme d'argent qu'ils donnent. Donc même si le musée a désespérément besoin de 2 millions d'euros pour valoriser une collection de portraits de moutons des Pays-Bas, donc un choix culturel pas très glam qui risque de ne pas attirer une grande foule de mécènes, et que par ailleurs, un mécène verse 2 millions d'euros en affirmant souhaiter allouer cette somme à l'inauguration de nouveaux gradins dans l'auditorium portant son nom, alors même que le musée n'en a absolument pas besoin... on se doute que les portraits de moutons attendront.

Bref, le mécène est roi. Et l'argent public est fléché selon ses préférences ; pas selon celles de l'institution culturelle qui connaît ses besoins réels et ni non plus, on l'a dit, selon celles du contribuable. 

L'Etat aussi flèche les dépenses publiques selon ses préférences, me direz-vous ; sauf que les instances décisionnaires publiques - Etat, Ministère de la culture si on garde le cas des institutions culturelles -, même si elles sont imparfaitement démocratiques, au moins, la puissance publique prend sa source dans la légitimité de l'élection et dans la démocratie représentative.

Je suis la première à critiquer le manque de représentativité de notre système institutionnel, bien sûr ; mais ce mode d'allocation de la dépense publique est toujours préférable à celui d'une allocation effectuée au bon vouloir de quelques riches mécènes. 

Et donc, alors que la philanthropie devrait normalement correspondre à un geste guidé par l'envie de réduire les inégalités, la pauvreté, ou de contribuer à construire un monde plus juste, on voit donc clairement qu'en favorisant les préférences des plus riches, la philanthropie génère elle-même des inégalités.

L'excellent chercheur états-unien Rob Reich le résume ainsi : "le système fiscal subventionne davantage les choix et les préférences des riches que ceux des pauvres. C’est comme donner un mégaphone à certains et pas à d’autres". 

Alors oui, sur le papier, ça a l'air très bienveillant et anodin, ce programme d'école de la philanthropie. Sauf que ce qu'il apprend aux enfants, en filigrane, c'est quoi ?

C'est qu'il ne faut pas compter sur l'Etat, que c'est l'initiative privée/l'individu et non le collectif qui est source de changements, c'est qu'il est légitime pour les plus riches de décider quelles causes valent la peine d'être défendues. Et ça, ce sont des crédos néolibéraux ; c'est faire gober à des enfants de 8 à 11 ans des croyances économiquement ultralibérales. 

Et donc, pendant que notre Ministre de l'éducation nationale fait la guerre contre le prétendu "wokisme" à l'école, et fait passer une circulaire y interdisant l'écriture inclusive en affirmant que cette pratique "idéologise" les élèves, ce genre de partenariats existe.

Comment en est-on venu à rendre partisan, idéologique, polémique (donc, inacceptable à l'école) le simple fait de vouloir visibiliser les femmes dans la langue française mais à rendre normal, neutre, non-idéologique, le fait d'apprendre aux enfants que le mécénat est une bonne pratique ? Ce n'est pas ce gouvernement qui a initié ce partenariat, certes.

Cet article nous indique même que l'école de la philanthropie est "depuis toujours en prise directe avec l’Éducation nationale". Mais il ne l'a pas non plus suspendu. Et pour un ministre qui fait la guerre contre l'écriture inclusive et la "théorie du genre" en disant que ce sont des sujets "trop politiques" pour des enfants et qui nuiraient à la construction de leur esprit critique... ça prête à sourire.

N'est "politique" ou "idéologique" que ce qui l'arrange : dire aux enfants que le "masculin ne l'emporte pas sur le féminin" serait trop politique donc inacceptable, mais promouvoir une pratique aussi capitaliste et individualiste que le mécénat, ça, ça va.

Attention : je ne jette pas la pierre à cette association, bien sûr. Je la comprends, parce que je sais que beaucoup d'associations d'intérêt général, à vocation sociale, mais aussi d'institutions culturelles, dépendent de ces recettes de mécénat. Le mécénat est malheureusement devenu, aujourd'hui, incontournable (à cause du désengagement de l'Etat et de la baisse de ses financements que je viens justement d'évoquer).

Ce qui est choquant, ça n'est pas l'existence de cette association en elle-même, mais bien le fait que le Ministère de l'éducation nationale en fasse un partenaire, parce que le message envoyé est quand même de faire insidieusement rentrer dans le crâne des enfants, par le biais de l'école publique, que la philanthropie, et tous ses effets pervers - permis par le cadre légal en vigueur -, sont des solutions d'avenir. 

Ce n'est pas étonnant de la part du gouvernement actuel, évidemment ; le récent rapport sur la Philanthropie à la française, remis au Premier ministre le 10 juin 2020 par Sarah El Haïry et Naïma Moutchou, montre bien l'orientation du gouvernement et sa volonté de renforcer la philanthropie dans notre pays. Au détriment, je viens de le démontrer, des services publics. Passer par l'école pour ancrer cette culture de la philanthropie à la française ne semble être qu'une étape ; bref, on n'est pas au bout de nos peines. 

Je l'ai dit en introduction, l'école de la philanthropie se donne pour but de "sensibiliser les enfants de 8 à 11 ans à l’intérêt général". Mais qui est en désaccord avec cet objectif ? Il faut évidemment sensibiliser les enfants à l'intérêt général. Ce qu'il faut souligner, c'est que l'intérêt général n'est pas la somme des intérêts particuliers, et que ça n'est sûrement pas non plus la somme des intérêts des plus riches. Et pourtant, le mécénat et la philanthropie, c'est ça. 

Peut-être faudrait-il plutôt revaloriser les services publics qui, eux, contribuent véritablement à l'intérêt général, au lieu de valoriser des initiatives qui visent, in fine, à le dépecer. 

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