Résister au capitalisme, 7 minutes à la fois

Dans une pièce de théâtre politique présentée à la Comédie-Française, la metteuse en scène Maëlle Poésy décrit la mécanique infernale d'un système capitaliste qui prend possession de nos vies, sans bruit et sans contestation. Une ode à l'engagement syndical qui nous montre que l'asservissement des travailleuses et des travailleurs peut, et doit, être contré.

Avec la pièce de théâtre 7 minutes, mise en scène par Maëlle Poésy d'après un texte de Stefano Massini, le marxisme s'invite à la Comédie-Française. En 1h35 de spectacle, elle nous fait vivre viscéralement les injustices du système capitaliste en levant le voile sur l'aliénation des travailleuses. 

Le synopsis est simple : 11 femmes sur scène, 9 ouvrières et 2 employées, représentantes des 200 salariées d'une usine de textile. Face au rachat de leur entreprise, et face à l'ombre des délocalisations qui déciment les effectifs des usines alentours, elles craignent de perdre leur emploi. Leur porte-parole, Blanche, sort d'une réunion avec les nouveaux patrons, les "cravates" comme elle les nomme - qu'on ne voit jamais dans la pièce -, et annonce la nouvelle aux autres élues : l'usine reste ouverte, aucun licenciement n'est prévu, mais à une seule condition - chaque travailleuse devra renoncer à 7 minutes sur leur quart d'heure de pause quotidienne. Dans un huis clos d'1h35, nous assistons aux débats de ces 11 femmes qui doivent se prononcer au nom de l'ensemble des 200 travailleuses de l'usine. 

1h35 de dilemmes qui interpellent constamment le public sur les questions sociales et politiques centrales et trop souvent délaissées dans le débat public : que seriez-vous prêt à sacrifier pour avoir un emploi ? Quand abdiquer, quand commencer la lutte ? 

Cette pièce est un peu construite comme une expérience de pensée philosophique ; vous savez, ces exercices mentaux que l'on réalise pour tester nos intuitions morales. Là, la metteuse en scène Maëlle Poésy fonctionne de la même manière et nous demande : et vous, dans leur situation, qu'auriez-vous fait ? Par cette pièce, elle teste nos intuitions, elle met le doigt sur les réflexes capitalistes ancrés en nous. Parce qu'au départ, nous aussi, on se dit qu'on aurait accepté de consentir ce petit effort. Car 7 minutes, "c'est rien".

Imaginez : vous travaillez à l'usine et votre patron, tout en vous rappelant que l'on est au milieu d'une crise économique, vous dit que votre emploi est menacé. Des centaines d'autres ouvriers ont été licenciés dans d'autres usines autour de vous, vous le savez. Vous avez peur de perdre votre emploi, votre salaire et de ne plus avoir de quoi (sur)vivre. Ensuite, votre patron vous garantit que vous pourrez conserver votre emploi, à condition de consentir à un modeste effort : réduire votre temps de pause quotidien de 7 minutes. Au lieu de disposer de 15 minutes de repos entre deux services, vous disposerez désormais de 8 minutes. Acceptez-vous ? 

Examinez ensuite la situation suivante avec davantage d'informations à votre disposition : vous apprenez de source sûre que malgré la période de crise économique, les résultats économiques de l'entreprise sont excellents - principalement grâce à votre force de travail. Pourquoi devriez-vous consentir à un effort, aussi infime soit-il, alors que l'entreprise se porte bien ? Acceptez-vous ? 

Plus encore : vous vous rendez compte que ce même marché - consentir à la suppression de 7 minutes de pause - ne s'appliquera pas d'à vous, mais bien à l'ensemble des 200 travailleuses de votre usine. Après un bref calcul, vous réalisez que 7 minutes par personne, pour une usine de 200 ouvrières, ça représente 1400 minutes, soit 23 heures de travail chaque jour, soit 138 heures par semaine pour une semaine de six jours, soit 460 heures par mois. Vous vous rendez compte que ça signifie que les patrons vont gagner l'équivalent du travail de trois ouvrières qui travailleraient à temps plein, hauteur de 45 heures par semaine, sans que ce travail ne soit rémunéré. Alors même que l'entreprise se porte bien. Trois travailleuses que l'on aurait pu sortir du chômage en les embauchant pour réaliser ce travail qui, si vous acceptez de le réaliser, ne coûtera strictement rien à vos patrons. Acceptez-vous ? 

Progressivement, vous sentez la colère. Vous vous rendez compte que ce qui ne vous paraissait n'être qu'un tout petit effort individuel représente en réalité une véritable injustice collective. La pièce nous montre l'inhumanité du système capitaliste qui nous fait croire que 7 minutes de nos vies ne vaudraient rien ; et nous montre tout à la fois l'infinie richesse que représente la force des travailleuses dont elles peinent pourtant à prendre conscience.

Peu à peu, les travailleuses, magistralement interprétées par les onze comédiennes du Français, comprennent l'entourloupe. On assiste, en immersion dans cette usine, à la naissance de leur conscience sociale commune. On vit, avec elles, le dilemme : ne pas faire de vagues par peur de perdre leur emploi, ou tenir tête à des patrons avides de profit dont les actes nuisent au corps social. Se résigner ou résister. Consentir ou se révolter. Mais c'est là l'intelligence de la pièce et le terrible cercle vicieux qu'est le système capitaliste : si elles comprennent l'enjeu collectif, toutes ne consentent pas à se révolter ; elles ne veulent pas risquer de perdre leur travail "pour des idées". Et on les comprend : on voit l'ultimatum, perdant à tout les coups, que nous propose le capitalisme. D'un côté, s'insurger, perdre son travail, ne plus avoir de salaire pour vivre, et tenter de survivre ; de l'autre, se taire, garder ton travail, vivre péniblement, sacrifier sa vie personnelle pour son emploi...et tenter de survivre. Et s'il y avait une autre issue collective ?

Et la pièce souligne magistralement et subtilement l'immoralité d'un système capitaliste qui met l'accent sur l'individu pour effacer, nier le collectif. Dans la pièce, les patrons adressent cette demande aux représentantes du personnel par une lettre ; une lettre individuelle. Une lettre mielleuse et polie, où ils leur demandent d'accepter de faire un "pas vers eux" en renonçant à 7 minutes de pause quotidiennement. A la lecture de cette lettre, manipulatrice, les ouvrières insistent, martèlent : "7 minutes, ce n'est rien". Ce que nous montre la pièce, c'est que ça n'est effectivement presque rien à l'échelle individuelle, mais que c'est immensément significatif à l'échelle collective. Elle nous montre que le capitalisme a formidablement réussi son entreprise : atomiser la société, l'individualiser toujours davantage, pour camoufler ces injustices collectives. Avec ce mythe de repli individuel, en inculquant dans les esprits cette envie de s'en sortir individuellement, égoïstement, le capitalisme flatte le singulier et gomme le collectif. Amadoue l'individu pour tuer le peuple. 

Mais la pièce nous montre aussi que même à l'échelle individuelle, le système capitaliste nous gangrène. Parce que pouvoir dire "7 minutes, ce n'est rien", montre à quel point le capitalisme nous force à nier une partie de notre existence pour un emploi. Elle interroge la place du repos, du temps libre, dans nos vies qui ne semblent faire de place que pour le travail. Ces femmes sont spontanément prêtes à réduire leur temps de pause simplement pour garder leur emploi. Pour toucher un salaire. Prêtes à s'épuiser, prêtes à abdiquer leur droit de vivre convenablement, pour survivre économiquement. C'est bien ce que nous dit Marx dans Salaire, prix et profit : "Une personne qui ne dispose d'aucun loisir, dont la vie entière, en dehors des simples interruptions purement physiques pour le sommeil, les repas, etc., est accaparée par son travail pour le capitaliste, est moins qu'une bête de somme. C'est une simple machine à produire de la richesse pour autrui, écrasée physiquement et abrutie intellectuellement. Et pourtant, toute l'histoire de l'industrie moderne montre que le capital, si on n'y met pas obstacle, travaille sans égard ni pitié à abaisser toute la classe ouvrière à ce niveau d'extrême dégradation." Cela m'évoque ce titre d'une mini-série de Fassbinder, adaptée au Théâtre Gérard Philipe cette saison par Julie Deliquet : 8 heures ne font pas un jour. Un titre qui nous rappelle que oui, il y a de la vie au-delà d'une journée de travail ; qu'il devrait, en tout cas, y avoir de la vie au-delà d'une journée de travail, mais qu'elle ne survit souvent pas à l'épuisement que représentent 8 pénibles heures de travail. Un titre qui nous rappelle qu'il devrait en tout cas rester de la place pour une vie qui s'épanouirait autrement que par l'emploi, que pour la survie. Où va-t-on si l'on considère que 7 minutes de nos vies ne valent plus rien face à cela ? Quelle part de nos vies sommes-nous prêts à sacrifier ? 

Maëlle Poésy nous pose toutes ces questions avec force et, en laissant le suspense entier jusqu'à la fin de la pièce, elle nous oblige à y répondre. Parce que, et c'est là la virtuosité de la mise en scène, elle nous place littéralement dans les baskets de ces travailleuses. Avec les gradins positionnés en "bifrontal" - c'est-à-dire avec du public placé non pas d'un seul côté, mais des deux côtés de la scène -, nous, le public, étions omniprésents.  Le théâtre du vieux Colombier, l'une des trois salles de la Comédie-Française, est assez petit. Je pense que nous devions être à peu près 200 spectateurs installés dans le public. 200, comme le nombre d'ouvrières qui travaillent à l'usine, et que ces femmes, ces élues, sont censées représenter. L'espace d'un spectacle, ces 200 travailleuses, c'était nous. C'est à nous que Maëlle Poésy pose ces questions. A y répondre pour elles, d'abord : à la place de ces travailleuses, auriez-vous abdiqué ou auriez-vous commencé la lutte ? Mais, plus fort encore, Maëlle Poésy nous oblige aussi à y répondre pour soi-même : dans votre vie professionnelle, combien d'aberrations acceptez-vous ? Combien d'heures supplémentaires non-rémunérées, combien de dossiers supplémentaires que votre patron vous confie, combien de jours passés à travailler selon des horaires exorbitants, combien ? Et alors : allez-vous abdiquer, ou allez-vous commencer la lutte ? 

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