BAC Nord : une faute morale ?

BAC Nord, un film qui suit la brigade anti-criminalité des quartiers Nord de Marseille, a fait plus d'un million et demi d'entrées au cinéma. « Inspiré de faits réels », il joue dangereusement sur la frontière poreuse entre réalité et fiction. À quelques mois d'une élection présidentielle, sa vision des rapports entre police et population est au mieux maladroite, et au pire dangereuse.

En sortant du cinéma, ce mardi à 17h30, j'envoie ce texto à une de mes amies : "C'est pire que ce que je pensais. Ce film, c'est une faute morale". Ce jour-là, je sors du cinéma, je suis allée voir Bac Nord, et les seuls mots qui me restent ancrés dans l'esprit sont ceux-là : une faute morale. Les mots sont forts, trop peut-être, mais ils sont à la hauteur de la rage que j'ai ressentie pendant cette heure trois-quarts. Un sentiment d'injustice, d'infidélité, de manipulation, que je ne parvenais pas à calmer. Tentons ici d'y poser des mots. 

***SPOILER ALERT*** Dans cet article, je compte livrer une analyse de mon ressenti de ce film réalisé par Cédric Jimenez. Je vais donc très clairement spoiler (divulgâcher pour les puristes) le film. Salutaire pour celles et ceux qui ne comptent pas aller le voir ; mais à éviter pour les personnes qui sont tentées d'aller se faire leur propre avis en le voyant par elles-mêmes. (Les deux comportements sont également louables, je ne vous jugerai pas). Le synopsis est le suivant : trois policiers de la brigade anticriminalité (BAC) des quartiers Nord de Marseille veulent démanteler un réseau de trafiquants de drogue, et le font grâce aux renseignements d'une jeune informatrice, une fille du quartier liée d'amitié avec l'un des policiers, qui accepte de coopérer en échange de quelques kilos de cannabis, que les policiers lui fournissent illégalement en rackettant les clients du quartier. Les policiers réussissent à démanteler le réseau de trafiquants dans une succession de scènes de guerre. Là se termine la première partie du film. Ensuite, dans une seconde partie qui occupe la moitié de la durée du film, les policiers sont rappelés par l'IGPN, qui enquête sur leurs méthodes peu orthodoxes. L'un des policier refuse de révéler l'identité de son informatrice et de parler du marché qui les liait - du cannabis en l'échange de renseignements -, soucieux de protéger la jeune femme. L'IGPN pense alors que les policiers volaient ce cannabis pour la revendre et s'enrichir personnellement. Les trois policiers se retrouvent donc en prison, en détention provisoire, pour corruption et trafic de drogue. Après beaucoup d'hésitations, et en constatant l'état de santé de l'un de ses collègues qui se détériore en prison, le policier finit par révéler le nom de son informatrice, la livre à l'IGPN. Les trois policiers sont libérés. S'ensuit un drôle de happy ending bizarroïde : les policiers sont libres, amers mais heureux de retrouver leur famille. 

Ceci étant posé, revenons-en à notre propos : une faute morale, donc. Mais ce n'est pas tant le film que ses implications qui le sont. D'abord, le film, plongé au cœur des "quartiers Nord" de Marseille, est une entreprise de déshumanisation de tous les habitants de ces "banlieues". Ce qui est saisissant dans ce film, c'est que parmi tous les personnages qui y sont présentés, les policiers sont les seuls personnages à être montrés sous un jour positif ; ils semblent être les seuls personnages susceptibles d'attirer notre empathie, notre identification, notre compassion. L'un des policiers devient papa pendant le film et est sans cesse montré dans cette posture attendrissante de père de famille - sa femme étant elle-même policière - ; un autre s'occupe affectueusement de son chien ; le dernier ne cesse d'affirmer qu'il n'est devenu policier que pour aider les habitants des quartiers Nord. Les policiers sont les héros du film, d'accord ; on pourrait à la limite comprendre qu'ils soient présentés comme dignes d'attirer notre sympathie. Sauf que la première faute morale vient du fait qu'à part les policiers, tous les autres personnages du film sont des habitants des quartiers Nord, et aucun n'est représenté positivement, ni même humainement. La plupart n'ont même pas de visage : on nous montre les guetteurs cagoulés, aux yeux dissimulés derrière des lunettes noires, dont on ne voit rien sauf la couleur de la peau. Déshumanisés, sans identité, cachés derrière une image médiatique et fantasmée des guetteurs. Et quand on voit leur visage, ils n'ont pas de prénom. Pas d'identité autre que celle de "mecs des banlieues". Le film, dans sa représentation des habitants des quartiers Nords, est bien évidemment un ramassis de clichés les uns plus gros que les autres. Surtout, les banlieues sont montrées comme des lieux exclusifs de la délinquance : trafiquants, vendeurs de contrebande, de marchandises interdites, personnes violentes, consommatrices ou vendeuses de drogue, toujours dans la provocation et la violence. Même les rares habitants qui ne sont pas présentés dans le film comme étant des criminels sont représentés comme des personnages menaçants : lorsque l'un des policiers se retrouve abrité, contre leur gré, chez une mère et son fils, le garçonnet d'une dizaine d'années lui plante un couteau dans la côte. En filigrane, le film nous dit que même les enfants sans défense sont des êtres violents, des criminels en devenir, alors même que Gilles Lellouche rappelle au début du film que "les habitants" des banlieues - entendre, tous les habitants sauf les délinquants, qui ne sont ni des habitants ni même des humains dans ce film visiblement - se sentent abandonnés par la police. Drôle d'hommage à ces habitants que de les présenter comme des individus nécessairement hostiles et violents.

On réussit tout de même à suivre un ou deux habitants de la banlieue considérés comme des êtres humains - miracle ! - par-ci par-là ; le plus sympathique étant un vendeur de kebabs qui connaît leur commande favorite - quelqu'un qui les sert, quoi. Le plus saisissant dans la - maigre - humanisation de l'un des habitants de la cité est la rencontre avec un jeune garçon, de 14 ans à tout casser, que les policiers interpellent et font entrer de force dans leur voiture, sous les coups et les insultes. La scène est assez gênante : on y voit un garçon de 14 ans qui débite un flot ininterrompu d'insultes envers les policiers (va n*quer ta mère, fils de p*te, je t'enc*le sale flic, j'en passe et des meilleures) pendant 30 longues secondes, puis qui interrompt soudainement ce flot lorsque l'un des policiers allume la radio pour mettre du rap. Alors, comme par magie, l'enfant se met à chanter en rythme et sourit aux policiers. Je crois que c'est la seule scène du film que j'ai à peu près appréciée, malgré sa bizarrerie, parce qu'elle traduisait ENFIN de la nuance. Des aspérités. Contrairement au reste du film, atrocement manichéen. La seule scène qui montre que cet enfant nourrit une haine héritée de la police qu'il est peut-être possible de déconstruire si l'on casse la spirale de la violence. La seule scène qui montre, peut-être, que c'est l'ennui, l'absence de perspectives, l'absence de chances offertes, le dénuement absolu, qui nourrit les antagonismes. Mais d'un autre côté, cette scène est particulièrement saisissante d'incompréhension des relations entre la police et la population. On dirait qu'il serait possible de les réconcilier, aussi absurde que paraisse leur outil de réconciliation - un morceau de rap ? Vraiment ? Or, hormis cette scène, le film montre tout le contraire. Il montre que même coopérer avec la police mène au désastre. L'un des seuls personnages - le seul ? - venu de la banlieue qui est présenté sous un jour positif en aidant les policiers, l'informatrice, est littéralement sacrifiée par les policiers à la fin pour qu'ils sauvent leur peau. C'est d'une faute morale révoltante que de voir Antoine, le personnage incarné par François Civil, sacrifier cette jeune fille en donnant son nom à son avocat, juste parce que son ami policier - joué par Gilles Lellouche - devient fou en prison. Un policier protège un autre policier au détriment d'une jeune femme dont la vie sera probablement détruite par cette trahison. C'est le boys club policier, quoi. On protège les siens, on sacrifie ceux qu'on est censés protéger. Le pire c'est qu'on assiste à une scène où l'on voit un François Civil en pleurs devant la porte de la cellule où est désormais détenue la jeune fille, murmurant à la porte qu'il n'avait "pas eu le choix" ; si, bien sûr, il avait eu le choix. Le spectateur le comprend très bien. Et puis on le voit, 30 secondes plus tard, remis en liberté, tout sourire, sans une once de regrets, ravi à l'idée de retrouver la liberté et de revoir son chien. La scène elle-même est choquante : sa première question au juge, une fois sa libération déclarée, est de demander où est son chien. Il pense à son chien et pas à la jeune fille avec qui il a noué une relation de confiance et qu'il a jetée en pâture. Une faute morale classique : mieux vaut sauver un policier que de sauver une citoyenne "comme les autres". Ce qui est sous-jacent est qu'une vie policière compte pour lui davantage que d'autres vies alors même que les policiers, comme Gilles Lellouche, ont choisi cette vie en choisissant ce métier. Ont choisi les risques qui vont avec. Ce n'est pas le cas de cette jeune fille qui est née dans ce quartier, et qui croit aider, peut-être, le bien commun en choisissant de coopérer avec la police. Qui n'a rien choisi et qui en paiera les conséquences ; conséquences sur lesquelles le réalisateur ne s'attarde absolument pas alors que moi, spectatrice, je n'avais qu'une seule envie : savoir si cette jeune fille allait être sauvée. Ce qui allait lui arriver. On ne le saura jamais. Le film nous dit donc une chose : que son histoire n'est pas digne d'être poursuivie. Que son destin n'est pas digne d'être montré à l'écran. C'est infiniment violent. 

Alors en voyant tout cela, je me suis forcément demandé si le réalisateur ne l'avait pas fait exprès ; s'il ne montrait pas ces trois policiers sous un jour aussi terrible et terrifiant pour, justement, critiquer. Critiquer non pas la police, ce n'est pas vraiment le sujet, mais en tout cas critiquer la liberté et la toute-puissance que certains policiers se sont octroyées. Je ne pense pas, pour autant, que le film soit une telle critique. Je me trompe peut-être, bien sûr. Mais à la fin du film, où on nous apprend ce que sont devenus chacun des personnages, quelques années plus tard, on nous explique que l'un devient syndicaliste pour la police et - je ne me remettrai absolument jamais de ce commentaire - il apparaît dans un commentaire inscrit à l'écran qu'il "défend les policiers contre les abus de leur hiérarchie". C'est là que le film pêche particulièrement, et où l'on atteint le point de non-retour ; quand le film se transforme en une sorte de diatribe contre l'IGPN - et pas contre son laxisme, non ! -, contre l'existence même d'une police des polices, en gros. La seconde moitié du film est dédiée quasi-exclusivement à ce sujet. Je ne pense pas pour autant qu'il s'agisse d'un film défendant volontairement un système violent. Le réalisateur l'a dit lui-même ; il s'agit, pour lui, de donner une vision du réel tel qu'il le perçoit. Mais les procédés filmiques nous guident vers un parti pris, vers une morale, que l'on ne peut pas ignorer. 

Parce que si l'on résume schématiquement la trame narrative, ce sont de gentils policiers qui tentent de stopper comme ils le peuvent un trafic de drogue qui gangrène les quartiers, versus les méchants fonctionnaires de bureau, au premier rang desquels ceux de l'IGPN, qui ne connaissent pas la réalité du métier et qui viennent leur interdire l'usage de certaines techniques - illégales, ici le racket - alors qu'ils en ont besoin pour faire régner la loi dans un quartier où ce sont désormais les dealers qui la font. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est ce que nous dit le réalisateur, en nous montrant un  représentant de l'IGPN antipathique, digne d'un méchant dans James Bond. Et c'est tellement dangereux, parce que ce que ça dit au spectateur, c'est que les policiers ont besoin d'enfreindre la loi, d'être violents, d'effectuer des abus, pour faire leur travail correctement. Dès lors, si l'on suit la logique du film, il n'existerait bien sûr pas de "violences policières" ou de "dérives policières" ou de "bavures policières" puisqu'ils DOIVENT faire tout cela pour survivre, pour espérer se faire respecter dans des zones de non-droit. L'IGPN, la loi, ne ferait que les entraver. Non, les policiers ne sont pas au-dessus des lois. Leurs actes doivent pouvoir être contrôlés, inspectés, condamnés si besoin. Ce n'est pas ce que montre le film. Les personnages, les policiers, ne cessent de répéter dans le film que dans les quartiers, ce sont les dealers qui font la loi ; mais ce que montre ce film, c'est que ça devraient être les policiers qui font la loi. Remplacer un rapport de force qu'ils jugent illégitime - celui de la violence des quartiers - par un autre qu'ils jugent légitime - celui de la violence des policiers. C'est glaçant. Parce qu'évidemment, aucun n'est satisfaisant. Et pourtant, le film est bien fait, sa construction narrative et la succession de ses plans aussi, alors on sort du film en se disant : "Bravo ! Ils ont raison !". 

Une scène place particulièrement le spectateur dans cette position de légitimation de la violence : les trois policiers, au début du film, localisent une voiture volée, et une trentaine d'hommes du quartier les arrêtent, prêts à en découdre, voulant provoquer une bagarre. La musique lancinante, les provocations des hommes face à ces trois policiers en sous-effectif, ne font naître qu'une seule pensée dans l'esprit de la spectatrice que j'étais : "Allez-y, tapez-les". Le format du film d'action nous fait prendre le parti de la violence. Quand les policiers refusent finalement la bagarre, ils remontent dans leur voiture déçus et frustrés, tout comme l'est le spectateur. Le commentaire sous-jacent que nous fait le réalisateur en nous montrant ce rapport de force défavorable à la police, c'est de nous dire : "Si les policiers avaient été plus nombreux, ils auraient pu leur tenir tête, se battre et les maîtriser". La solution présentée par le film est l'augmentation des effectifs de police, quoi. Il n'y aurait pas de problème moral à cela s'il ne s'agissait que d'un film d'action, d'un simple James Bond ou d'un simple Mission Impossible. Là, encore une fois, le film se présente comme "inspiré de faits réels", et est indéniablement ancré dans des questions qui traversent notre société avec une actualité brûlante, à l'heure où Emmanuel Macron a conclu le Beauvau de la sécurité en disant vouloir mettre "plus de bleu dans les rues". L'escalade de la violence est présentée comme la seule issue, alors que le film pourrait introduire de la nuance, pourrait nous demander si c'est réellement souhaitable, pourrait insister sur la dimension sociale et économique, sur la misère et l'absence d'opportunité qu'ont ces habitants, sur les causes du désengagement. C'est la violence banalisée à son paroxysme, jusqu'à être souhaitée par le spectateur, qui n'est jamais, jamais dénoncée par qui que ce soit dans le film. 

En plus, dans ce film, les trois policiers sont véritablement les héros au sens premier du terme. Ce ne sont pas des anti-héros ; ils sont présentés comme les héros valeureux, forts, puissants, du côté du "bien", qui font tout ce qu'ils peuvent pour faire avancer le bien et la paix sociale dans un contexte qui leur est défavorable. En sortant du film, quelqu'un qui ne s'est jamais intéressé réellement au sujet des banlieues se dit que les policiers travaillent dans des conditions très difficiles, et qu'ils font bien comme ils peuvent pour y faire régner la loi, quitte à l'enfreindre. Ce n'est pas la première partie de la phrase qui pose problème - oui, les policiers travaillent dans des conditions difficiles. Je suis la première à le reconnaître et à le savoir. Mais la solution n'est pas de faire escalader le cercle vicieux de la violence. 

Le spectateur est embarqué dans l'histoire en ressentant l'injustice de la présence en prison de ces trois policiers : les pauvres policiers qui se retrouvent en prison alors qu'ils n'ont rien fait de mal ! Là encore, au sujet de la prison, une belle faute morale : près d'un quart du film se déroule en prison, où les trois policiers sont enfermés en détention provisoire. On les voit y vivre dans des conditions déplorables, on voit Gilles Lellouche devenir fou, et on nous filme le tout de façon mélodramatique ; tout est fait pour les plaindre, pour ressentir de la pitié. Difficile de ne pas ressentir de la compassion quand on les voit tous les trois enfermés dans leurs cellules, y tourner en rond en entendant les voix du dehors, répéter qu'ils ne méritent pas leur enfermement... Et pourtant, j'ai remarqué un plan, très bref, où l'on voit au loin dans la cour de la prison des silhouettes d'hommes en jogging, habillés exactement comme les habitants des banlieues que les mêmes policiers frappaient 20 minutes plus tôt dans le film. Pas une once d'empathie pour eux n'est montrée ; il n'en a que pour ces policiers enfermés que l'on plaint. Les deux policiers ne sont inquiets que pour Gilles Lellouche qui devient fou et non pas pour l'ensemble des autres détenus qui se retrouvent là, peut-être parce qu'ils les ont arrêtés par le passé. Pas de remise en question, pas de compassion. Tout est vu de la perspective des policiers, sans jamais aborder leur rapports avec la société dans laquelle ils vivent.  

Je ne m'attarderai même pas sur le fait que Marine Le Pen ait trouvé le film formidable. Bien sûr que ce genre de film sert la rhétorique de la droite sécuritaire la plus extrême. Je suis ravie, tout de même, d'avoir vu ce film et d'avoir pu me faire mon propre avis, parce que le traitement médiatique de ce film n'est que trop effrayant pour ne pas être mentionné. Ici, les premières lignes d'un article du Figaro qui indique que le contenu du film montre que la sécurité sera "l'un des thèmes forts de la campagne de 2022". 

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On se souvient du film Les Misérables de Ladj Ly, qui avait valu le lancement, par Emmanuel Macron - visiblement touché par le film - d'une task force de réflexion sur la situation sécuritaire dans les banlieues. Sauf que Les Misérables avait visé incroyablement juste : il montrait toute la complexité de la situation, l'escalade de la violence tant chez les policiers que chez les jeunes, la dichotomie, la nuance, le bourbier de la violence. Ici, dans BAC Nord, tout est lissé, tout est simplifié : ce sont les gentils contre les méchants. Les policiers contre les mecs des cités. Que va-t-il se passer si le film suscite le même engouement de le traduire par des politiques sécuritaires nouvelles ? Un renforcement des moyens de police et de ses moyens de coercition ? Une acceptation plus large de la violence qui est présentée comme la seule issue face à des "banlieues ensauvagées" ? Une telle narration ne sert personne : ni les policiers, ni les habitants des banlieues. On le sait ; sur ces sujets, la violence engendre la violence. L'hostilité engendre l'hostilité. Tout le monde est perdant. Notre société avait besoin des Misérables pour montrer cela ; BAC Nord ne traduit à aucun moment ce message, cette complexité, ce lien brisé qu'il faut renouer entre la police et la population par d'autres moyens que ceux de la violence. 

Jamais le film ne pose les véritables questions, et pourtant, en tant que personne politisée, elles étaient omniprésentes dans ma tête : pourquoi s'évertuer à réprimer la consommation et le trafic de drogue - on ne parle dans ce film que de cannabis, d'ailleurs - alors que la légalisation permettrait une pacification de cette situation ? Pourquoi ne pas montrer la misère économique et sociale dans laquelle les banlieues se trouvent ? Pourquoi ne pas insister sur une réponse en termes de politiques sociales, en termes d'insertion, à cette impasse hyper-sécuritaire ? Un bon film est un film qui pose des questions. Sans connaissance préalable des rapports entre police et population, ce film n'en pose strictement aucune. Le film montre tout, en calant dès le début qu'il s'agit d'un film "inspiré d'une histoire vraie", comme s'il s'agissait de la réalité. C'est d'ailleurs ce que souligne ce critique du Masque et la Plume qui nous dit : "Là, Jimenez ne milite pas, il montre ce qu'il se passe"Le danger de ce film est peut-être sa performativité chez le spectateur ; se présenter comme un film qui représente le vrai ou le réel, et qui répond aux questions plutôt que d'en poser. Faire passer cette vision partiale pour neutre, faire croire que tout est à prendre pour argent comptant. Dans un contexte où les violences policières sont nombreuses et où la population se questionne de plus en plus sur ce sujet, à l'heure où des séries aussi populaires que Brooklyn 99 se réinventent intégralement pour changer les récits qui entourent la police et pour ne plus laisser passer ces discours qui banalisent cette violence après George Floyd, après Breonna Taylor et tant d'autres, ce film paraît assez mal venu. Et c'est sûrement un euphémisme. 

Bref, parler de moralité lorsqu'on parle d'un film vous étonnera peut-être. Mais je pense que la fiction a une responsabilité dans le monde dans laquelle elle évolue, surtout quand le film est inspiré de faits réels. Surtout quand il a un écho aussi retentissant avec notre actualité politique. Surtout quand il est produit par l'un des plus grands studios de cinéma français. Surtout lorsqu'il circule dans les Festivals, au premier rang desquels le plus prestigieux, le Festival de Cannes. Surtout lorsque les polémistes les plus nauséabonds s'en servent pour légitimer leur racisme. Une faute morale qui peut malheureusement faire bien des dégâts dans la bataille des idées à huit mois de l'élection présidentielle. 

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