Une épidémie de solitude ?

Au gré des confinements et des périodes de couvre-feu, le sentiment de solitude connaît une explosion dans la population française, en particulier chez les publics jeunes et précaires, dont les conséquences sociales et sanitaires sont dramatiques. L'occasion de se demander comment lutter, collectivement, contre ce fléau.

Le 19 mai, comme beaucoup d'autres, j'étais en terrasse pour profiter des réouvertures. J'étais la première à être heureuse : heureuse parce que je retrouvais un semblant de "vie d'avant", parce que j'étais avec mes amis, parce qu'il y avait du soleil malgré la pluie annoncée. Mais j'ai aussi ressenti une petite tristesse, parce que j'ai pas pu m'empêcher de penser aux personnes isolées qui n'ont personne avec qui se réjouir ni les moyens de le faire, à celles que la crise a fait plonger dans la dépression ou le désespoir, qui se promèneraient dans la rue ce jour-là en voyant tous ces visages heureux, ou qui ressentiraient une solitude insoutenable à la vue des milliers de photos de terrasses publiées sur les réseaux sociaux. 

Avec l'impact de la pandémie, au-delà d'une précarisation extrême, les publics les plus vulnérables, les jeunes et les plus précaires ont été touchés par une vague de solitude que la réouverture ne saurait résoudre, parce que cette année et demie a eu des effets dramatiques sur leur santé mentale. 

Petite distinction sémantique : la solitude n'est pas l'isolement. L'isolement, c'est la mesure objective du nombre de contacts sociaux d'une personne. La solitude, c'est le sentiment négatif, dévastateur, de souhaiter être entouré sans l'être ; le décalage violent entre un niveau désiré d'interactions sociales et son niveau effectif bien inférieur ; le sentiment de n'avoir personne sur qui compter. C'est la même différence, en anglais, entre alone et lonely : entre être seul, et se sentir seul. Donc, certaines personnes objectivement seules peuvent très bien vivre cet isolement sans jamais se sentir seules. Or, pendant cette pandémie, alors que l'isolement était la réponse nécessaire (et indispensable) à la limitation de la propagation du virus, une épidémie de solitude a également vu le jour. Au gré des confinements, des périodes de couvre-feu, des fermetures administratives, un Français sur 5 se sent seul selon un sondage IFOP. 

Et certaines populations sont plus exposées que d'autres à ce sentiment de solitude. Les jeunes sont particulièrement touchés : en 2020, 27% des 18-24 ans (donc, plus d'un quart de cette tranche d'âge) indiquent se sentir souvent ou toujours seuls, soit 9 points de plus par rapport à l’ensemble de la population. Parmi les jeunes, trois étudiants sur quatre affirment avoir été confrontés à la solitude en 2020 et plus de deux tiers d’entre eux indiquent souffrir davantage de solitude depuis le début de la crise sanitaire : cours à 100% à distance, enfermement dans de petits logements, impossibilité de voir ses amis ou ses proches... 

Plus injuste encore, le sentiment de solitude est socialement discriminant : 29% des Français appartenant aux catégories « pauvres » ressentent de la solitude, soit 19 points de plus que les personnes appartenant aux catégories aisées. Une injustice et une violence de plus à l'heure où la crise sanitaire a massivement appauvri les plus pauvres et enrichi les plus riches

Cette détresse sociale est saisissante, alarmante, révoltante. Et au-delà de ce caractère tragique du sentiment de solitude, il faut aussi voir en face ses conséquences dramatiques. Dans la majorité des cas, la solitude résulte en un accroissement des comportements suicidaires : 63% des personnes en sentant seules en 2020 ont eu des pensées suicidaires. Selon l’enquête CoviPrev, 9% des Français ont eu des pensées suicidaires au cours de l’année 2020, soit 4 points de plus par rapport au niveau antérieur à l’épidémie. Et ça concerne particulièrement les étudiants ; les chiffres varient, mais selon une étude de l’Université de Lorraine, près de 15% des étudiants déclarent avoir eu des pensées suicidaires en 2020. Si on extrapole ces pourcentages au nombre d’étudiants en France (environ 2,7 millions en 2020), cela signifierait donc que près de 135 000 étudiants ont eu des idées suicidaires au cours de cette année de pandémie. A cela s'ajoutent les troubles dépressifs, une détérioration significative de la santé mentale. Au-delà de ce réflexe naturel qui tend à corréler solitude et santé mentale, on ignore souvent que la solitude est aussi associée à un risque significatif de surmortalité : l’isolement aurait le même effet sur la mortalité que de fumer 15 cigarettes par jour. En plus des comportements suicidaires qui expliquent cette surmortalité, les personnes souffrant de solitude sont souvent enfermées dans un cercle vicieux qui les empêche, par exemple, de recourir à leurs droits sociaux ou de se soigner. 

Ces sujets de santé mentale sont devenus moins tabous, aujourd'hui. On avance et notre génération est plus éduquée sur ces questions, notamment grâce aux réseaux sociaux. C'est une bonne chose. De plus, des initiatives existent : des associations, des lignes d'écoute, des groupes de parole. J'ai vu quelques messages individuels, sur les réseaux sociaux. Je l'ai moi-même fait. Mais notre conscience individuelle du problème ne peut pas, ne doit pas, remplacer une action systémique et une véritable plan d'action publique en faveur de la santé mentale des jeunes et de la lutte contre le fléau de la solitude. 

C'est dans les périodes de déconfinement que l'augmentation du taux de suicide a été la plus significative dans la population française. A l'heure où la vie reprend, les personnes ayant des pensées suicidaires voient ce retour à la normale comme une violence insoutenable, et passent plus facilement à l'acte. Nous devons collectivement réagir. L'Etat doit réagir. Je sais, l'Etat ne peut pas tout. Mais il ne peut rester indifférent à cette augmentation dramatique de la souffrance de ses citoyens, en particulier des jeunes. Il faut communiquer, expliquer que demander de l'aide, ce n'est pas faire preuve de vulnérabilité, au contraire. Il faut garantir les moyens de prévention de cette solitude, aller plus loin que les chèques psy (bonne initiative mais insuffisante) et dépister, massivement, la solitude et les comportements dépressifs. Certains pays (Royaume-Uni, Japon...) commencent à se doter de ministères chargés de la lutte contre la solitude. La France doit saisir le moment de cette sortie de crise pour que la solitude soit réellement prise en compte comme un véritable sujet d'intervention publique. 

Je finirai par dire qu'une stratégie contre la solitude est nécessaire mais toutefois insuffisante. Il faut aussi, surtout, redonner des perspectives aux jeunes et aux personnes précaires, qui sont deux catégories particulièrement touchées par cette vague de solitude, afin de leur donner les moyens décents d'assurer non seulement leur existence, mais surtout des conditions de vie dignes. Garantie de leurs droits économiques et sociaux, mise en place d'un revenu universel garanti à la jeunesse, ouverture du RSA aux 18-25 ans... Les propositions sont là. Il faut s'en saisir. 

Parce que le déconfinement, la réouverture et les verres en terrasse c'est bien, mais ce serait encore mieux de faire tout ça dans un monde plus solidaire, où personne n'est laissé de côté.

Pour les personnes qui ont la chance d'être entourées, pensez-y lors de votre prochaine terrasse, parlez-en, prenez contact avec des connaissances qui pourraient avoir besoin de vous. Chacun de nous peut agir. Et pour les personnes qui souffrent de ce sentiment de solitude, parlez-en. On vous écoutera. On aidera. Promis, vous n'êtes pas seules

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